‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 52 sur 355 · LIVRE II, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE VIII

Sainct Augustin tesmoigne que bien qu’anciennement on crucifioit les mal-faicteurs, de son tems toutesfois on n’en crucifioit point : « D'autant, dit-1l, que la croix est honorable et finie : elle » est finie quant à la peine, mais elle demeure en gloire, et des » lieux des supplices elle est passée sur le front des empereurs. » Aussi le traitteur confesse « Que les meschans eussent esté hono- » rez par tels supplices. » Donc le bien-heureux prince des apostres S. Pierre, devant estre crucifié, pria que ce fust les pieds contremont (1); s’estimant indigne d’estre crucifié de mesme maniere que son Maistre, comme ditS. Hierosme, etS. Dorothée le touche. S. André son aisné ne se pou voit saouler (2) de salüer et caresser la croix en laquelle il devoit estre pendu, tant il s’estimoit honoré de mourir de cette mort-là, selon le tesmoignage des prestres d’Achaye, au livret qu'ils firent de son martyre.

Or ce fust Constantin qui abolit le supplice de la croix : « D'autant qu'il honoroit beaucoup la croix, tant pour l’ayde » qu'il avoit receu aux combats en vertu d'icelle, que pour la » divine vision qu'il avoit euë, » comme parle Sozomene, lequel dit à ce propos une chose bien remarquable, si elle est conferée avec un traict d'Eusebe en la vie de Constantin.

Eusebe tesmoigne qu'avant que Constantin donnast la bataille contre Licinius, il se retira hors le camp, au tabernacle ou pavillon de la croix, avec quelque nombre des plus devots qu'il treuva pres de soy, et ce pour prier Dieu, et se recommander à sa misericorde; ce qu'il avoit accoustumé de faire en toutes semblables occasions. Sozomene d’autre part escrit que ce grand empereur avoit fait faire un pavillon ou tabernacle, en guise d’une eglise, ou chappelle, qu’il portoit tousjours avec s0y, quand il alloit à la guerre ; affin que tant luy, que l’armée, eust un lieu sacré auquel on loüast Dieu, et on le priast, et on peust recevoir les sacrez mysteres; car les prestres (sacerdotes) et diacres suivoient tousjours ce tabernacle à cette intention.

Qui ne void maintenant que le tabernacle de la croix, duquel parle Eusebe, n’estoit autre chose que l’eglise ou chappelle portative, de laquelle Sozomene tesmoigne. Il ÿ avoit donc au camp de Constantin une eglise de saincte Croix, et non-seulement la croix estoit en l’eglise, mais l’eglise mesme estoit dediée à Dieu, sous le nom et vocable de la Croix ; grande preuve de l'honneur qu'on portoit à la croix.

A mesme intention, les empereurs Theodose et Valentinien ont fait cette loy : « Ayant sur tout un grand soin de conserver la

(4) En montant, en haut. — (2) Se rassasier.

» religion de la supreme Divinité, qu'il ne soit loysible à per- » sonne de graver, ou peindre le signe du Sauveur Jesus-Christ, » ou enterre, ou en pierre, ou en marbre, qui soit mis à terre. » C'estoit parce qu'ils vouloient que les croix fussent en lieu honorable, et non à terre, où elles pouvoient estre foulées aux pieds, tant ils portoient de respect à ce sainct pourtraict. Ainsi Justinien l'appelle #res-saincte croix et venerable. Sedule, tres ancien poëte, parle de l'honneur de la croix en cette sorte :

Pax crucis ipse fuit, violentaque robora membris Illustrans propris, pœnam vestivit honore , Suppliciumque dedit siynum magis esse salutis, Ipsaque sanctificans in se tormenta beavit ,

Neve quis ignoret speciem crucis esse colendam , Quæ Dominum portavit ovans ratione potente, Quatuor inde plagas quadrati colligit orbis.

O croix! il fut ta paix, et par sa chair si digne, Rendant ta cruauté plus que jamais insigne,

Il a de tant d'honneur ta honte revestu

Et fait que ton supplice (ô estrange vertu!)

Soit de nostre salut la preuve plus certaine, Bien-heurant les tourmens dont il souffrit la peine. Quoy doncques! nieras-tu qu’il nous faille honorer L'image de la croix, ou qui peut l'ignorer ?

Puisqu’en triomphe elle porte nostre grand Maistre, Et par vive raison le portant fait paroistre

Que bien qu’en quatre parts le monde est partagé, Il est tout en la croix comme en un abregé.

Prudence, encore plus ancien, tesmoigne que les empereurs chrestiens honoroiïent la croix :

Tpsa suis Christum Capitolia Romula mœrent, Principibus lucere Deum : jam purpura supplex Sternitur, Æneadæ rectoris , ad atria Christi, Vexillumque crucis suminus dominator adorat.

Le Capitole on voit à Rome despité,

Que Jesus par ses roys soit pour. Dieu reputé. Es eglises on voit toute à terre abattuë

La pourpre des Romains humblement estenduë, Et de ce monde bas le souverain monarque, Adore de la croix l’estendart et la marque.

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