‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 58 sur 355 · LIVRE IL, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE IL, CHAPITRE X

Quels tiltres veulent-ils oster à la croix ? Je croy que voicy ceux qui les faschent le plus : « Remede salutaire du genre hu- » main, redemption des ames, tres-adorable, plus saincte, toute » nostre unique esperance. » Qui ne sçayt que les plus saincts et anciens Peres de l'Eglise l'ont ainsi appellée? S. Chrysostome, en une seule homelie, luy baille plus de cinquante tiltres d’honneur, et entr'autres il l’appelle : « Esperance des chrestiens, » Resurrection des morts, Chemin des desesperez, Triomphe » contre les diables, Pere des orphelins, Deffenseur des veufves, » Fondement de l'Eglise, Medecin des malades. » En la premiere homelie de la Croix et du Larron, il l'appelle : « Substance de » joye spirituelle, et Elargissement abondant de tous biens. » En la seconde, il l'appelle : « Nostre soleil de justice; » et ailleurs : « Espée par laquelle Jesus-Christ a rompu et aneanty » les forces du diable. »

Saint Ephremn l'appelle : « Precieuse et vivifiante, Vainqueresse » de la mort, Esperance des fidelles, Lumiere de l'univers, Huis- « siere du paradis, Exterminatrice des heresies, Fermeté de la » foy, grande et salutaire Deffense, et Gloire perpetuelle des » bien-sentans, et leur Rempart inexpugnable. »

Ce dernier tiltre luy est encore baillé 1° par le grand S. Antoine. 2° Origene l’appelle : « Nostre victoire. » 3° Eusebe et le grand Constantin : «Signe salutaire. » 4° S. Augustin : « Ho- » norée et honorifiée. » 5° Justin le martyr : « L’enseigne prin- » cipale de force, et principauté. » 6° Justinien l’empereur : « Vrayment venerable et adorable. » 7° Et S. Chrysostome encore l'appelle : « Plus digne que toute veneration et reverence, » Omni cultu digniorem. Quel reproche nous peut-on faire, si nous parlons le langage de nos Peres et de nostre Mere ? C’est aux heretiques, nourris hors de la patrie et maison, de produire des mots nouveaux, et de treuver estrange le langage des domestiques.

Au demeurant, les mots n'ont aucune valeur que celle qu'on leur baille. Je dirois volontiers qu'ils sont comme les chiffres zeros, qui ne valent sinon à mesure des nombres qui les precedent. Les noms aussi n’ont leur signification qu’à proportion de l'intention avec laquelle on les produit, comme les robbes plissées, qui sont larges et estroites selon le corps sur lequel elles sont mises.

Y a-t-il mot de plus grande signification que le mot de Dieu, qui signifie le souverain Estre et l’Infiny? neantmoins, parfois le Sainet-Esprit l’accourcit tant qu'il le fait joindre aux creatures.

J'ay dit : « Vous estes dieux. Dieu se treuve en l'assemblée des » dieux ; or, au milieu il juge les dieux (Psal. 81).Je t’ay constitué » Dieu de Pharaon (Exod. 7). Joseph fut appelé Sauveur (Gen. » 41), aussi fut bien Osée, fils de Nun (Num. 13). » Mais ce mot n'eust pas tant d’estenduë sur eux, comme sur Nostre-Seigneur : « Dieu envoya son Fils, affin que le monde fust sauvé par iceluy » (Joan. 3). S. Paul fut fait tout à tous, affin qu’il sauvast tous » (1. Cor. 9). » Voilà des parolles bien pareilles quant à l’escorce; mais leur sens et bien different l’un de l’autre. Ces esprits clairvoyans qui adorent Dieu, au second ordre des anges, sont appellez Cherubins, et leurs images sont appellées Cherubins (Exod. 37). Voilà un mesme mot; mais les choses sont differentes.

C’est une sorte de subtilité de tant disputer des mots, quand il appert de la bonté de l'intention. La regle est generale, qul les faut entendre selon la capacité du subjet dont il est question, secundüm subjectam materiam. I est force que les choses s’entre-prestent leurs noms les unes avec les autres; car il y a plus de choses que de mots : mais c’est à la charge qu'ils ne soient appliquez que selon l’estenduë et valeur des choses pour lesquelles on les employe.

Jesus, S. Paul et la Croix sauvent. Voilà un seul mot, mais employé à plusieurs sens et differemment. Quant à Jesus, il sauve comme principal agent meritoire, et qui fournit à la rançon en touteabondance; au regard de $. Paul, il sauve comme procureur et solliciteur, et la croix comme instrument et outil de nostre redemption.

Les parolles des gens de bien et sages sont tousjours prises sagement et en bonne part, par les gens de bien. Qu’y a-t-il de meilleur et de plus sage que l'Eglise ? c’est une malice expresse de tirer à un sens blasphematoire ses parolles, qui peuvent avoir un sens bien-seant et sortable, sans forcer la commune et ordinaire maniere d’entendre. La croix est un remede salutaire, redemption des ames, tres-adorable, nostre unique esperance, plus saincte que tout : cela s’entend selon le rang qu'elle tient entre les instrumens de la passion et de nostre salut. Qui l’entendroit comme du Redempteur mesme seroit inepte et sot; car le subjet en est du tout, sans difficulté, inepte et incapable.

Et à ce propos, quand j'ay veu Illyricus, où Simon Goulard, au catalogue des tesmoins de leur verité pretenduë, apres avoir cité S. Chrysostome, attribuant à la croix plusieurs beaux tiltres adjoustez par forme de commentaire : Encomia crucis Chrysos-

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