‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 62 sur 355 · LIVRE II, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XI

affermies. Et partant on deputa cinquante soldats des plus entendus et vaillans, qui accompagnoient ordinairement l’esten+ dart pour le prendre et porter tour à tour.

Un de ces porte-enseignes se treuvant parmy une aspre et forte escarmouche, fut si poltron qu'il abandonna ce sainct drapeau, et le remit à un autre pour se pouvoir sauver des coups : il ne fut pas plustost hors de la meslée, et sauve-garde de la saincte enseigne, que le voilà transpercé d’une javeline au milieu du ventre, dont il meurt sur-le-champ. Au contraire, celuy qui prit la croix au heu de cestuy-cy, quoy qu'on luy greslast dessus une infinité de dards, ne peust jamais estre offensé, les flesches venant toutes à se ramasser et ficher dans l'arbre, ou lance de l’estendart. Chose miraculeuse! qu'en si peu de lieu il y eust si grande quantité de flesches, et que celuy qui le portoit demeurast ainsi sain et sauvé! De-là advint que Licinius, recognoissant au vray quelle force, combien divine et inexplicable il y avoit au trophée salutaire de la passion de Jesus-Christ, il exhorta ses troupes de n’aller point contre iceluy, ay regarder : d'autant qu'il luy estoit contraire, et avoit beaucoup de vigueur. Ce ne sont pas des contes de quelques vieilles. Constantin asseura Eusebe de tout cecy, et Eusebe l’a depuis escrit, duquel j'ay presque suivy les propres parolles.

De mesme les Scythes et Sauromates, qui avoient rendu tributaires les empereurs precedens, furent reduits sous l’empereur Constantin, qui dressa contre eux cette mesme enseigne triomphante, se confiant en l’ayde de son Sauveur; et partant il vouloit que sur les armes l’on gravast le signe du trophée salutaire, et qu'on le portast en teste de son armée. C’est encore un recit d’Eusebe.

Le roy Osuvald, devant que combattre contre les Barbares, dressa une grande croix de bois, et s’estant mis à genoux avec toute son armée, obtint de Dieu la victoire qu'il eut sur-lechamp. Depuis, grand nombre de miracles se firent en ce lieu-là, plusieurs mesme venoient prendre de petites buches du bois de cette croix, lesquelles ils plongeoïent dans l'eau, qu'ils faysoient boire aux hommes et animaux malades, et soudain ils estoient gueris. Bothelmus, religieux d’Angulstade, s’estant brisé et rompu le bras, appliqua sur soy certaine raclure de ce bois, et tout incontinent il fut guery. Bede le Venerable est mon autheur.

Combien de merveilles furent faites par l’image du Crucifix, en la ville de Berythe, au rapport de S. Athanase! Apres la mort de Julien l’Apostat se fit un si grand tremblement de terre, que

la mer sortant de ses propres bornes, il sembloit que Dieu menaçast le monde d’un deluge universel. Les citoyens d’Epidaure, estonnez de cela, accoururent à S. Hilarion, qui pour lors estoit en ce pays-là, et le mirent au rivage, où tout aussitost qu'il eust fait trois signes de croix au sable, la mer, qui s’estoit si fort enflée, demeura ferme devant luy, et apres avoir fait grand bruict, se retira petit à petit en elle-mesme. S. Hierosme en est le tesmoin.

Chosroës envoya certains Turcs marquez à Constantinople : l’empereur voyant qu'ils portoient l’image de la croix au front, s’enquiert d’eux pourquoy ils portoient ce signe, duquel, au reste, ils ne tenoient compte? Ils respondirent que jadis en Perse estoit arrivée une grande peste, contre laquelle certains chrestiens, qui estoient parmy eux, leur baillerent pour remede de faire ce signe-là. C'est Nicephore qui le dit.

Les habitans d’une certaine ville du Japon ayant appris par l’experience, et par les Portugais qui y estoient, que la croix servoit de grand remede contre les diables, firent dresser des croix en presque toutes leurs maisons, avant mesme qu'ils fussent chrestiens, au rapport du grand François Xavier. Ainsi S. Chrysostome raconte que, de son tems, on marquoit de la croix les maisons, les navires, les chemins, les licts, les animaux malades, et ceux qui estoient possedez du diable, tant chacun tire à soy, dit-il, ce don admirable.

« Peignons la croix en nos portes, disoit S. Ephrem, armons- » nous de cette armure invincible des chrestiens ; car, à la veüe » de cette enseigne les puissances contraires estant espouvantées » seretireront. » La raison de leur retraitte est, parce que, comme dit S. Cyrille : « Quand ils voyent la croix, ils se ressouviennent » du Crucifix, ils craignent celuy qui a brisé la teste du dragon. » Et si la veuë seule d’un gibet, dit S. Chrysostome, nous fait » horreur, combien devons-nous croire que le diable ayt de » frayeur, quand il void la lance par laquelle il a receu le coup » mortel? »

Je ne veux pas oublier à dire que parmy les barbares des Indes, longtems avant nostre aage, on treuva cette marque de l'Evangile : nos croix y estoient en diverses façons en credit; on en honoroit les sepultures, on les appliquoit à se deffendre des visions nocturnes, et à les mettre sur les couches des enfans contre les enchantemens.

Or le traitteur produisant fort froidement ce que Sozomene dit de la vertu de la croix portée en l’armée de Constanün,

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