LIVRE II, CHAPITRE XI
parle en cette sorte : « Il reste un tesmoignage du premier livre » de Sozomene, chapitre 4, où il est dit que les soldats de Cons- » tantin ont grandement honoré son estendart fait en forme de » croix , et quelques miracles ont esté faits parmy eux. »
Voilà une objection bien extenuée. Le discours de Sozomene est bien autre que cela; mais je l’ay desjà recité ailleurs : et quoy que le traitteur se fasse beau jeu, si ne laisse-t-il pas d’estre bien empesché à respondre. Il dit donc que « Le recit » de Sozomene estant advoüé, ne conclud pas qu'on doive » adorer la croix materielle ; car quand ils l’auroient adorée , ou » auroient fait choses non faysables , c’est chose resoluë qu'ils » ne doivent estre imitez. » Mais que ne parlez-vous franchement, Ô traitteur! Ou ils l’ont adorée, ou non? Si vous dites que non , convainquez donc Sozomene, et plusieurs autres autheurs de fausseté : et quels tesmoins avez-vous pour leur opposer ? Que s'ils l'ont adorée, confessez que nous ne faysons que ce qui se faysoit en la plus pure Eglise : ils auroient fait, ce dites-vous, chose non faysable; vous parlez à credit, et ne le sçauriez preuver. Quel pouvoir avez-vous de juger si rigoureusement ces vieux chrestiens, etles autheurs qui les loüent?
Apres cette response, le traitteur nous veut rejetter dessus nostre propre argument en cette sorte : « La conclusion peut » estre faite au contraire, à scavoir, si la croix doit estre adorée » pour ce qu'elle faict miracles, il s'ensuit que la croix qui ne » faict pas miracles ne doit estre adorée. Or est-il certain, que » de cent mille croix, il ne s’en treuvera trois qui fassent mi- » racles, quand bien on n’advoüera les contes qu’on en faict, » comme l’effect le montre, et les histoires des exorcistes le » confirment. »
Voilà pas une ignorance lourde? Le formel et premier fondement pour lequel la croix est honorable; c'est la representation de Jesus-Christ crucifié, que toutes les croix font autant l’une que l’autre. Mais outre cela, il y a d’autres particulieres et secondes raisons, qui rendent une croix plus honorable et desirable que l’autre : si non-seulement elle represente Nostre-Seigneur, mais a esté touchée par iceluy, ou par ses saincts, ou a esté employée à quelque œuvre miraculeuse, certes, elle en sera d'autant plus honorable; mais quand ny l’un ny l’autre ne se rencontreroit , l'image de la croix ne laisseroit pourtant d’estre saincte, à cause de sa representation.
Si donc on me demande pourquoy j'honore l’image de la croix, j'apporteray ces deux raisons : parce qu'elle est une remem-
brance de Jesus-Christ crucifié, et parce que Dieu fait bien souvent des merveilles par icelle, comme par un outil sacré. Mais la premiere raison est la principale, et sert de raison à la seconde : car la croix ne represente pas la passion, parce que Dieu fait miracles par icelle; mais, au contraire, Dieu se sert plutost de la croix pour faire des miracles, que de plusieurs autres choses, parce que c’est l’image de sa passion.
Ainsi, à qui demanderoit pourquoy les Genezareens desiroient si ardemment de toucher le seul bord ou frange de la robbe de Nostre-Seigneur, on respondroit que c’est d'autant qu'ils tenoient cette robbe comme instrument de miracles et guerisons. Que si on demandoit encore pourquoy ils avoient cette honorable conception de cette robbe-là, plutost que des autres? sans doute que c’est parce qu'elle appartenoit à Nostre-Seigneur.
La robbe et la croix appartiennent premierement à Nostre- Seigneur, voilà la source de leur dignité : que si par apres il s’en sert à miracles, c’est un ruisseau de cette source. Ce n’est pas tant sanctifier et honorer une chose, de s’en servir à chose saincte, comme c’est la declarer saincte et honorable. La croix donc de Jesus-Christ est honorable, parce qu'elle est une appartenance sacrée d’iceluy; mais elle est d’autant plus declarée telle, que Nostre-Seigneur l’employe à miracle. Le miracle donc n’est ny le seul, ny le principal fondement de la dignité de la croix, c'est plutost un effect et consequence d’icelle.
Les prelats qui font leur devoir sont dignes de double honneur. Etje vous prie, ceux qui ne font leur devoir doivent-ils estre mesprisez ? Au contraire, S. Paul tesmoigne qu’on leur doit ce nonobstant honneur et reverence : la raison est, parce que leur bonne vie n’est pas la totale cause du devoir que l’on a de ces honneurs, mais la dignité du grade qu'ils tiennent sur nous. Pline et Matheole nous descrivent une herbe propre contre la peste, la cholique , la gravelle; nous voilà à la cultiver precieusement en nos jardins : peut-estre neantmoins que de mille millions de plantes de cette espece-là il n’y en aura pas trois qui ayent fait les operations que ces autheurs nous en promettent. Nous les prisons donc toutes, parce qu’estant de mesme sorte et espece que les trois ou quatre qui ont fait operation, elles sont aussi de mesme valeur, ou qualité.
Hé! pour Dieu, nos anciens Peres, arboristes spirituels, nous descrivirent la croix pour un arbre tout precieux, propre à la guerison et remede de nos maux, et sur tout des diableries et enchantemens ; ils nous font foy de plusieurs asseurées experiences