LIVRE III, CHAPITRE VIIL
» signifie une marque, ou un signe, et est tiré du mot Thauat, » c’est-à-dire, signifier ou desseigner. »
Ce ne sont pas grandes nouvelles que cela : mille des nostres l'ont des-jà remarqué, et entre autres Sixte Sienois. Mais quelle consequence en peut-on tirer contre nous? Faysons que cette traduction fust la meilleure, n’y aurons-nous tousjours cet avantage, que le signe de la croix estant le plus excellent des purs et simples signes, et le grand signe du Fils de Dieu, il peut et doit estre entendu plus proprement qu'autre quelconque, sous le nom et mot absolu de marque ou signe? car ainsi, quoy qu'il y peust avoir plusieurs signes du Fils de l'homme , quand toutesfois il est parlé absolument du signe du Fils de l’homme, les anciens l’ont entendu du signe de la croix.
Et S. Hierosme en l’epistre à Fabiola, prenant le signe d’Ezechiel, non pour la lettre Thau simplement, mais pour signe et marque en general, ne laisse pas pourtant de l'appliquer à la croix. « Alors, dit-il, selon la parolle d'Ezechiel, le signe » estoit fiché sur le front des gemissans; maintenant por- » tant la croix, nous disons : Seigneur! la lumiere de ta face » est signée sur nous. » Ainsi quand il est dit en l'Apocalypse : « Ne nuisez point à la terre, ny à la mer, ny aux arbres, jus- » ques à ce que nous ayons marqué les serviteurs de nostre Dieu » en leurs fronts (Apoc. 7), » la marque dont il est question n’est autre que la croix, comme sont d’advis OEcumene, Rupert, Anselme, et plusieursautres devanciers , avec grande raison ; car, quelle autre marque peut-on porter sur le front plus honorable devant Dieu le Pere, que celle de son Fils? et à quelle sorte de marque peut-on mieux determiner toutes ces sainctes parolles qu’à celle de laquelle nous sçavons tous les plus grands serviteurs de Dieu avoir esté marquez, et en avoir fait tant d'estat?
II. Apres qué le traitteur a ainsi colloqué son opinion touchant la version de ce lieu, il poursuit ainsi : « Vray est que Theodo- » tion, et l’interpretation vulgaire, ont retenu le mot de Thau » le prenant materiellement, comme on parle aux escholes, sur » quoy plusieurs ont philosophé à leur playsir; car, comme le » mesme S. Hierosme escrit, plusieurs ont dit que par la lettre » Thau, qui est la derniere de l’alphabeth hebrieu, estoient si- » gnifiez ceux qui avoient une science parfaicte : les autres ont » dit que par la mesme lettre estoit entenduë la loy, qui en » hebrieu est appellée Thorah, duquel mot la premiere lettre est » Thau. Et finalement le mesme S. Hierosme laissant le charac- » tere dont a usé le prophete, a recherché le charactere des
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» Samaritains, et dit que Thau, entre les Samaritains, a la » ressemblance d’une croix; mais 1l ne peint point la figure de » ce Thau des Samaritains, et pourtant iceluy sentant que ce » sien dire estoit recherché de trop loin, adjouste incontinent » apres une autre exposition, c'est à sçavoir, que comme la » lettre Thau est la derniere en l’alphabeth, ainsi par icelle » estoient representez les gens de bien, estant le reste de la » multitude des mal-vivans. » Voilà la seconde saillie du traitteur à ce propos, sur laquelle j’ay à dire plusieurs choses.
4° L'ancienne vulgaire et generale edition, merite bien ce credit qu'on ne la laisse pas temerairement pour autre quelconque, et partant, puisqu'elle retient le Thau, par la marque duquel devoient estre marquez ces gemissans, nous ne le devons pas rejetter pour peu.
2° C’est tres-mal parlé de dire que plusieurs ont philosophé sur cela à leur playsir, entendant des anciennes considerations faites sur cette prophetie; car ces anciens et graves esprits n'ont pas manié les Escritures à leur playsir, mais leur playsir par l’Escriture.
3° Aussi, quoy que S. Hierosme produise plusieurs sens, sine sont-ils pas contraires; mais tous peuvent joindre ensemble, sur celuy que le mesme $. Hierosme estime le plus sortable, et lequel est plus doux et naïf (1); car le comble de cognoissance signifié par la fin et comble des lettres, qui est Thau, gist à sçavoir et prattiquer la loy, laquelle est encore signifiée par Thau; d'autant que le mot Thorah, qui signifie la loy se commence par Thau. Or la loy ne s’observe que par le reste et petit nombre des bons, et ce en vertu de la croix et mort du Sauveur, le signe de laquelle est sur le front, exprimé par la lettre Thau hebraïque. C'est philosopher à l'honneur de Dieu, non pas à playsir.
4° Mais n'est-ce pas une trop grande ruse, de vouloir faire croire que S. Hierosme ne s'est voulu arrester sur la troisiesme interpretation, comme la sentant recherchée de trop loin, et que partant il a apporté l’autre? Certes, c’est une fausseté expresse; car 1° La derniere interpretation est plus forcée, la troisiesme plus coulante. Quelle convenance y a-t-il entre le reste des meschans, et la derniere lettre de l’alphabeth; mais elle est grande entre l’ancien T'hau hebrieu, et la croix, comme dit le mesme S. Hierosme. 2° S. Hierosme repete ailleurs la troisiesme interpretation, qui monstre assez qu'il la tient pour
(4) Naturel.