‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 96 sur 355 · LIVRE III, CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE VIIL

loyale. J’ay cité le lieu cy-dessus. 3° Il proteste ouvertement que c’est son opinion; car, après avoir allegué les deux premieres, il produit la troisiesme ainsi : « Mais affin que nous venions à » nos affaires, par les anciennes lettres des Hebrieux, desquelles » jusques à cejourd'huy les Samaritains se servent, la derniere » lettre Thau a la ressemblance de la croix, laquelle est peinte » au front des chrestiens, et signée par la frequente inscription » faite avec la main. »

Et par cecy l’on void combien le traitteur a, ou d’ignorance, ou de malice, quand il dit que S. Hierosme a laissé le charactere dont a usé le prophete, pour rechercher le charactere des Samaritains. Y a-t-1l si pauvre homme qui ne sçache qu'Ezechiel a vescu devant Esdras, puisque celuy-là mourut en la captivité, et celuy-cy apres icelle, et la restauration du temple? Qui ne sçayt qu'Esdras a esté le dernier en la continuelle succession des prophetes? Or, ce fut Esdras qui changea les anciennes lettres des Hebrieux en celles que nous avons maintenant. Mais les Samaritains les retinrent (voyez ce qu’en dit S. Hierosme /n Prologo Galeato); Ezechiel donc, qui escrivit avant la mutation, se servit de l’ancienne forme des lettres hebraïques, selon lesquelles le Thau estoit semblable à la croix. Tant s’en faut donc que S. Hierosme ayt laissé le charactere dont usa le prophete, qu'au contraire il l’est allé rechercher dans l’antiquité des lettres hebraïques , qui estoit demeurée parmy les Samaritains : ny S. Hierosme ne recherche pas le charactere des Samaritains, comme dit le traitteur, mais plutost celuy des Hebriéux anciens, Duguel, dit-il, jusques à cejourd’huy les Samaritains se servent, sçachant que c’estoit de cet ancien charactere, duquel Ezechiel avoit indubitablement usé, puisque le changement n’estoit pas encore fait quand il fit et prononça sa prophetie.

III. Le traitteur reproche derechef à nostre raison tirée de la prophetie d’Ezechiel, la disproportion qu’il dit estre entre la croix et l’ancien Thau des Hebrieux. « Mais soit, dit-il, que la » lettre TAau ayt esté peinte en charactere hebrieu, ou en cha- » ractere samaritain par une seule figure, il est aisé à voir qu'il » y a peu de similitude à une croix entiere; car le charactere » hébrieu est fait ainsi, n, et le charactere samaritain ainsi, T, » qui n’est pas la vraye figure de la croix; car il y deffaut la » partie du dessus où estoit fiché l’escriteau ou tiltre de la croix, » comme l’a bien remarqué Lipsius au chapitre 10 de son livre » de la Croix. »

Ne voicy pas de grandes finesses? Il y a peu de similitude,

dit-1l, du Thau, T, à une croix entiere, +. Mais quelle plus grande similitude y peut-il avoir, sinon que le Thau fust une croix? Certes, nous ne disons pas que le 7hau soit une croix, mais qu’il la ressemble : or, Similia non sunt eadem. Ce n’est pas croix, mais il ne s’en faut gueres. Et pleust à Dieu que ces reformateurs eussent imité ce rare et grand esprit Justus Lipsius : ils ne seroient plus ennemys de la croix.

Il a tort aussi d’alleguer que le charactere hebrieu est fait ainsi, n; Car c’est le charactere tel qu’on le fait aujourd'huy, duquel nous ne parlons pas, mais de celuy qui estoit au tems d’Ezechiel, lequel, comme dit S. Hierosme, ressembloit à la croix. Et quant au charactere samaritain, je ne sçay s’il estoit du tout tel au tems de S. Hierosme, qu'il est aujourd’huy. Je veux bien croire que s’il eust eu plus de forme de croix qu'il n’a, les Juifs et rabbins l’eussent changé, en hayne de la croix, laquelle ils detestent tant, qu'ils ne la veulent pas mesme nommer, comme a remarqué le docteur Genebrard, et je l’ay dit ailleurs.

IV. Le traitteur oppose encore « Que si la diction T'hau a esté » descrite avec ses consonnantes, et une voyelle, comme aujour- » d'huy elle se lit au texte hebrieu, en cette maniere, m,ilya » encore moins d'apparence. »

Là où je dy que Thau veut dire un signe, et une lettre particuliere ressemblante à la croix : si la prophetie s’entend d'un signe absolument, il faudra tousjours le rapporter à celuy de la croix, à cause de l’excellence d’iceluy, comme j’ay dit cy-devant; et de plus, ce signe estant exprimé par un mot qui a en teste et en sa premiere lettre la figure de la croix, et non-seulement cela, mais signifie encore un certain seul charactere qui a semblance de croix, nous sommes tousjours plus contraints, par la consideration de tant de circonstances, à prendre ce signe de la prophetie pour celuy de la croix. Mais si la parolle de Thau ne signifie pas seulement une borne et signe, mais encore une croix, comme l’asseure Genebrard, homme extremement ou incroyablement versé en la langue hebraïque, quelle plus grande lumiere voudroit-on-en confirmation de nostre dire?

V. « Mais, ce dit le traitteur, apres les mots il faut venir au » sens. 1° Il appert par ce qui est recité au 8° et 9° chap. d’Eze- » chiel, que tout ce qui est là dit a esté representé en vision » mentale, tellement que la chose n’a esté reellement faite. »

Icy je consens volontiers, et. dy que cette vision estant $pirituelle, elle a d'autant plus de rapport à l'esprit de l'Evangile, que non pas au corps de la loy ancienne, en sorte que la chose

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