‹ Œuvres complètes de Saint-François de Sales (volume 3)Chapitre 102 sur 185 · DXXXII · texte numérisé non relu

DXXXII

S. François de Sales, à Madame de ChantaL

Le Sainct luy rend compte de ce qui se passa au retour d'un voyage qu'il fit à Lyon, et particulièrement de l'assistance qu'il donna à Madame de Travernay dans sa dernière maladie, et de la parfaicte résignation de la deffuncte.

U juillet 1615.

Par ceste première commodité je vous rens compte de nostre voyage, ma tres-chere Mère. Certes, quand M. l'Archevesque (1) me laissa, il me tesmoigna beaucoup d'amitié. Or, je cultiveray la faveur que ce grand prélat me fait, le plus soigneusement qu'il me sera possible.

Nous vinsmes donc ce jour-là à Sainct-Prix ; ettousjours avec la bonne dame la présidente N. , qui m^ouvrit son cœur; autant que l'occasion le luy permit, fort franchement. C'est un bon cœur en vérité, et auquel je souhaitte beaucoup de vraye prospérité : elle a grand besoin d'estre assistée et appuyée bien doucement, pour la multitude des travaux que la vivacité de son esprit luy donne, qui ne cesse guère de luy fournir des motifs pourluyaggrandir sonmal.

Elle demanda congé à Monseigneur l'Archevesque d'entrer vers vous , lequel le luy accorda, et luy donna mesme espérance de luy permettre d'y coucher. Quand cela arrivera, aydez-la bien, ma tres-chere Mère; car elle le mérite, et en a besoin. Si elle vient icy l'année prochaine, comme elle en a fait dessein alors nous aurons plus de moyens de la consoler. Je vous escriray un petit billet à part, affin qu'elle le voye; ayant bien du désir qu'elle sçache que je la chéris et estime pour la plus grande gloire de Dieu.

J'arrivay samedi à Seyssel, où je preschay le dimanche matin, et vins coucher en ceste ville, et treuvay pour nouvelles

(1) Le cardinal Denys de Marquemont, archevêque de Lyon.

4i6 LETTRES.

que Madame de Travernay estoit eQ l'article de la mort; je partis hyer de grand matin pour luy rendre mon dernier devoir, puisqu'elle estoit de mes filles. A mon arrivée elle s'eslança à mon cou avec une joye extraordinaire à son humeur melancholique, elle qui jamais ne me fit aucune caresse. En somme, elle se remit tellement, qu'encore que je ne pense pas qu'elle la fasse longue, si est-ce que je pense qu'elle vivra encore plusieurs jours.

Elle se confessa derechef à moy pour sa consolation, et non par nécessité : car elle avoit receu le jour précèdent tous ses sacremens, et mesme l'Extreme-Onction ; et fit la plus absolue indifférence que j'aye jamais veue; car ses domestiques et ses voysins la pressant de faire des vœux pour guérir, jamais elle ne le voulut, mais dit que ce que Dieu feroit Juy seroit aggreable » et qu'elle ne voudroit pas , par le moindre désir du monde , demander à Dieu ny la vie ny la mort, luy laissant sans reserve sa vie entre les mains , pour en faire à son gré; et ce qui luy playroit seroit aussi ce qu'elle vouloit.

Mais elle disoit cela si fermement, que je voyois clairement que c'estoit tout de bon, que ce luy estoit tout un : et, bien qu'elle dist que sa Françon, ma filleule, luy touchoit un peu le cœur, parce qu'elle estoit encore petite, neantmoins elle adjousloit, non-seulement avec force, mais avec tendreté, que si Dieu la retiroit , il sçauroit bien ce qu'il feroit de ceste fille , et que ^ pour elle, elle ne vouloit nullement désirer de vivre, sinon tout ainsi que Dieu le voudroit.

En somme , je luy dis ce que je sçeus , et tout à son gré. Je la laissay en paix sans apparence de mal, sans plainte, sans tesmoigner aucune sorte de passion, sinon de revoir son mary, qui estoit la seconde chose qu'elle avoit désirée avant son trespas.

Ces petites histoires villageoises me playsent et m'édifient, et c'est pourquoy je vous les raconte. J'escris à Monseigneur l'Archevesque par honneur.

Ma tres-chere Mère, je suis, comme vous sçavez vous-mesme, tout vostre, sans reserve ny différence quelconque. Vivez tout généreusement et noblement joyeuse en celuy qui est nostre unique joye. Je salue du fond de mon cœur ma tres-chere fille ma mère, et mes chères filles, avec nos chères novices, entre lesquelles je chéris particulièrement ma sœur F. A., ma cousine, parce qu'elle est la cadette.

A Dieu ! à Dieu , ma tres-chere Mère. Le doux Jésus soit à jamais nostre vie. Amen.

DXXXIIl.

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