François de Sales , à une Supérieure de la Visitation
Dieu nous regarde avec amour, pourveu que nous ayons bonne volonté , quand mesme nous serions de grands pécheurs. Le cœur de Jésus doit estre l'objet de nostre amour et de nostre oomplaysance. Le vray amour de Dieu ne consiste pas dans les consolations. Nos imperfec> tions ne doivent ny nousplayre, ny nous estonner, ny nous descourager. Dieu ayme l'homme Imparfaict, quoyqu'il n'ayme pas ses imperfections.
Annessy, i8 febvrier 1618.
Cb m'eust esté une consolation sans pair, de vous voir toutes en passant; mais Dieu ne l'ayant pas voulu, je m'arreste à cela;
et cependant, ma tres-chere fille, très -volontiers je lis vos lettres et y respons.
0 Nostre-Dame! ma tres-chere fille, si Nostre Seigneur pense en vous, et s'il vous regarde avec amour? Ouy, ma tres-chere fille, il pense en vous; et non- seulement en vous, mais au moindre cheveu de vostre teste : c'est un article de foy, et n'en faut nullement doubter; mais je sçay bien aussi que vous n'en doubtez pas, ains seulement vous exprimez ainsi l'aridité, seicheresse et insensibilité en laquelle la portion inférieure de vostre ame se treuve maintenant. Vrayement Dieu esl en ce lieu, et je n'en sçavois rien, disoit Jacob; c'est-à-dire, je ne m'en appercevois pas, je n'en avois nul sentiment, il ne me le sembloit pas. J'ay parlé de cecy au livre de l'Amour de Dieu, traittant de la mort de la volonté et des résignations; je ne me souviens pas en quel livre. Et que Dieu vous regarde avec amour, vous n'avez nul subjet d'en doubter; car il void amoureusement les plus horribles pecheut*s du monde, pour peu de vray désir qu'ils ayent de se convertir. Et dites-moy, ma tres-chere fille, n'avez-vous pas intention d'estre à Dieu? ne voudriez-vous pas le servir fîdellement? Et qui vous donne ce désir et ceste intention, sinon luy-mesme en son regard amoureux? D'examiner si vostre cœur luy plaist, il ne le faut pas faire; mais ouy bien, si son cœur vous plaist : et si vous regardez son cœur, il sera impossible qu'il ne vous playse ; car c'est un cœur si doux , si souëfve, si condescendant, si amoureux des chetives créatures, pourveu qu'elles recognoissent leur misère; si gracieux envers les misérables , si bon envers les penitens ! et qui n'aymeroit ce cœur royal paternellement maternel envers nous?
Vous dites bien, ma tres-chere fille, que ces tentations vous arrivent, parce que vostre cœur est sans tendreté envers Dieu : car c'est la vérité que si vous aviez de la tendreté , vous auriez de la consolation; et si vous aviez de la consolation, vous ne seriez plus en peyne. Mais, ma fille, l'amour de Dieu ne consiste point en consolation ny en tendreté : autrement Nostre Seigneur n'eust pas aymé son Père, lorsqu'il estoit triste jusqu'à la mort, et qu'il cryoit : Mon Père, mon Pe^^e, pourquoi/ m' as-tu abandonné? et c'estoit lors toutesfois qu'il faysoit le plus grand acte d'amour qu'il est possible d'imaginer.
En somme, nous voudrions tousjours avoir un peu de consolation et de sucre sur nos viandes, c'est-à-dire, avoir le sentiment de l'amour et la tendreté, et par conséquent la consolation; et pareillement nous voudrions biçn estre sans imperfection ; mais,
LE FONDATEUR d'oRDRE. 503
ma tres-chere fille, il faut avoir patience d'estre de la nature humaine, et non de l'angeiique.
Nos imperfections ne nous doivent pas playre; ains nous devons dire avec le grand Apostre : 0 moy misérable! qui me deslivrera du corps de ces te mort? Mais elles ne nous doivent pas ny estonner, ny oster le courage. Nous en devons voirement tirer la sousmission, humilité et deffiance de nous-mesmes; mais non pas le descouragement, ny l'affliction du cœur, ny beaucoup moins la deffiance de l'amour de Dieu envers nous. Ainsi Dieu n'ayme pas nos imperfections et péchez véniels, mais il nous ayme nonobstant iceux. Ainsi , comme la foiblesse et infirmité de Tenfant desplaist à la mère, et pourtant non-seulement ne laisse pas pour cela de Taymer, ains Tayme tendrement et avec compassion : de mesme, bien que Dieu n'ayme pas nos imperfections et péchez véniels, il ne laisse pas de nous aymer tendrement; de sorte que David eut rayson de dire à Nostre Seigneur : Ayez miséricorde ^ Seigneur , parce que Je suis infirme (Ps. 6).
Or sus, c'est assez, ma tres-chere fille; vivez joyeuse : Nostre Seigneur vous regarde, et vous regarde avec amour, et aveo d'autant plus de tendreté que vous avec d'imbecilUté. Ne permettez jamais à vostre esprit de nourrir volontairement des pensées contraires; et quand elles vous arriveront, ne les regardez point elles-mesmes ; tournez vos yeux de leur iniquité , et redestournez devers Dieu avec une courageuse humilité, pour luy parler de sa bonté ineffable, par laquelle il ayme nostre chetive, pauvre et abjecte nature humaine, nonobstant ses infirmitez.
Priez pour mon ame, ma tres-chere fille, et me recommandez à vos chères novices, lesquelles je cognois toutes, fors ma sœur CoUn.
Je suis entièrement vostre en Nostre Seigneur, qui vive à tout jamais en nos cœurs !
50 i LETTRES.
DLXXXIII.
S. François de Sales, à une Supérieure de la Visitation (1).
Le Salnct conaole une saperienre de la Ylsitatioii, qui aToit b^nconp de malades dans aa oommunanté, e^ Tencourage à la charité et à la patience. — Exhortati(m aux aoulEraiioea. — - Quels sont les Joyanx et les festins des esponses de Jesus-Chiist crucifié.
i9 febrrier 1618.
Je vous voy , ma Ires-chere fille , toute malade et dolente sur les maladies et douleurs de vos filles. On ne peut estre Mère sans peyne. Qui est celuy qui est malade, dit l'Apostre, que je ne le sois avec luy? Et nos anciens Peres ont dit là-dessus que les poules sont toujours affligées de travail tandis qu'elles conduisent leurs poussins, et que c'est cela qui les fait glousser continuellement, et que l'Apostre estoit comme cela.
Ma tres-chere fille, qui estes aussi ma grande fille , le mesme Apostre disoit aussi que quand il estoit infirme, alors il estoit fort, la vertu de Dieu paroissant parfaicte en Vinfirmerie. Et vous donc, ma fille, soyez bien forte parmy les afflictions de vostre mayson. Ces maladies longues sont de bonnes escholes de charité pour ceux qui y assistent, et d'amoureuse patience pour ceux qui les ont , car les uns sont au pied de la croix avec Nostre- Dame et S. Jean, dont ils imitent la compassion, et les autres sont sur la croix avec Nostre Seigneur, duquel ils imitent la passion.
Quant à la sœur de laquelle vous m'escrivez, Dieu vous fera . prendre le conseil conveoable. Geste douceur es souffrances est un pronostic de la future faveur abondante de Nostre Seigneur en ceste ame, où qu'elle aille ou demeure.
Saluez, je vous supplie, ces deux filles tendrement de ma part, car je les ayme ainsi.
Au demeurant , s'il est treuvé convenable de renvoyer ceste novice, il le faudra faire avec la charité possible; et Dieu réduira tout à sa gloire. Dieu garde et bénit les sorties aussi bien que les entrées de celles qui font toutes choses pour luy , et qui n'occasionnent pas leurs sorties par leurs mauvais desportemens. Sa providence fait vouloir le sacrifice qu'elle empesche par après d'estre fait, comme on void en Abraham. Et me semble que je dyje ne sçay quoy de cecy au Uvre de X Amour de Dieu y mais je ne me souviens pas où.
(1) La Mère Fabre.
LE FONDATEUR d'oRDRE. S05
Dilatez cependant vostre cœur, ma tres-chere fille, mon ame, parmy les attributions; aggrandissez vostre courage, et voyez le grand Sauveur penché du haut du ciel vers vous , qui regarde comme vous marchez en ces tourmentes, et, par un filet de sa providence imperceptible, tient vostre cœur, et le balance, en sorte qu'à jamais il lèvent retenir à soy.
Ma tres-chere fille, vous estes espouse, non pas encore de Jesus-Christ glorifié, mais de Jesus-Christ crucifié : c'est pourquoy les bagnes, les carcans et enseignes qu'il vous donne, et dont il vous veut parer, sont des croix, des doux et des espines, et le festin des nopces est de fiel, d'hyssope, de vinaigre. Là-haut nous aurons les rubis, les diamans, les emeraudes, le moust, la manne et le miel. Je ne dy pas cecy, non, ma chère grande fille, vous tenant pour descouragée, mais vous tenant pour adoulourée, et m'estant advis que je doy mesler mes souspirs avec les vostres, comme je sens mon ame meslée avec la vostre, voyez-vous.
Ne me dites point que vous abusez de ma bonté à m'escrire de grandes lettres; car en vérité je les ayme tousjours souëfvement.
Ce bon Père dit que je suis une fleur, un vase de fleurs , et un phœnix, mais en vérité, je ne suis qu'un puant homme, un corbeau , un fumier. Mais pourtant aymez-moy bien , ma tres-chere fille; car Dieu ne laisse pas de m'aymer, et de me donner des extraordinaires désirs de le servir et aymer purement et sainctement. En somme, après tout, nous sommes trop heureux d'avoir prétention en l'éternité de la gloire par le mérite de la passion de Nostre Seigneur, qui fait trophée de nostre misère, pour la couvrir en sa miséricorde , à laquelle soit honneur et gloire es siècles des siècles. Amen,
Je suis vostre, ma tres-chere Bile, vous le sçavez bien, je dy vostre d'une façon incomparable.
DLXXXIV.
S. François de Sales, à Madame de Chantai,
Le Sainct lny parle de ses prédications du Caresme à Grenoble. Il la félicite d'avoir choyai Jesns-Christ pour son espoux , au lieu de celuy qu'elle a perdu.
Mars 1618.
Ma chère fille, ceste nuict, parmy mes resveils , j'ay eu mille bonnes pensées pour la prédication ; mais les forces m'ont manqué en l'enfantement. Dieu sçayt tout, et j'addresse tout à sa plusJ
SOG LETTRES.
grande gloire; et, adorant sa providence, je demeure en paix. II n'y a remède : il faut que je fasse ce que je ne veux pas; et le bien que je veux, je ne le fay pas (Rom. 7). Me voicy au milieu des prédications et d'un grand peuple, et plus grand que je ne pensois pas; mais si je n'y fay rien, ce me sera peu de consolation.
Croyez que cependant je pense à tous momens à vous et à vostre ame, pour laquelle je jette incessamment mes souhaicts devant Dieu et ses anges, affin que de plus en plus elle soit remplie de l'abondance de ses grâces. Ma tres-chere fille, que j'ay d'ardeur, ce me semble, pour vostre advancement au tressainct amour céleste, auquel, en célébrant ce matin, je vous ay derechef dédiée et offerte, m'estant advis que je vous eslevois sur mes bras comme on fait les petits enfans, et les grands encore quand on est assez fort pour les lever. Voyez un peu quelles imaginations nostre' cœur fait sur les occurrences. Vrayement je luy en sçay bon gré, d'employer ainsi toutes choses pour la suavité de son incomparable affection , en les rapportant aux choses sainctes.
Je n'ay manqué de faire une spéciale mémoire du cher mary deffunct. Ah ! que vous fistes neantmoins un heureux eschange en ce jour-là, embrassant Testât de ceste parfaicte résignation, auquel avec tant de consolation je vous ay trouvée ! et vostre ame, prenant un espoux de si haute condition, a bien rayson d'avoir une extrême joye en la commémoration de l'heure de vostre Gancement avec luy. Or sus, il est vray, ma tres-chere fille, nostre unité est toute consacrée à la souveraine unité; et je sens tousjours plus vivement la vérité de nostre cordiale conjonction , qui me gardera bien de vous oublyer jamais, qu'après et long-tems après que je me seray oublyé de moy-mesme, pour tant mieux m'attacher à la croix. Je dois à jamais tascher de vous tenir hautement et constamment dans le siège que Dieu vous a donné en mon ame, qui est estably à la croix.
Au demeurant, allez de plus en plus, ma chère fille , establissant vos bons propos, vos sainctes resolutions; approfondissez de plus en plus vostre considération dans les playes de Nostre Seigneur où vous trouvez un abysme de raysons qui vous confirmeront en vostre généreuse entreprinse , et vous feront sentir combien est vain et vil le cœur qui fait ailleurs sa demeure, et qui niche sur un autre arbre que sur celuy de la croix. 0 mon Dieu ! que nous serons heureux, si nous vivons et mourons en ce sainct tabernacle ! Non , rien , rien du monde n'est digne de nostre
LE FONDATEUR d'oRDRE. S07
amour : il le faut tout à ce Sauveur qui nous a tout donné le sien.
Vrayement j'ay eu de grans senlimens, ces jours passez, des infinies obligations que j'ay à Dieu; et, avec mille douceurs, j'ay résolu derechef de le servir avec plus de fidellité qu'il me sera possible, et tenir mon ame plus continuellement en su divine présence; et avec tout cela, je me sens une certaine allégresse, non point impétueuse, mais , ce me semble, efficace pour entreprendre ce mien amendement. N'en serez-vous pas bien ayse, ma chère fille, si un jour vous me voyez bien fait au service de Nostre Seigneur? Ouy, ma chère fille, car nos biens intérieurs sont inséparablement et invisiblement unis. Vous me souhaittez perpétuellement beaucoup de grâces; et moy, avec ardeur nompareille, je prie Dieu qu'il vous rende très-absolument toute sienne.
Mon Dieu ! tres-chere fille de mon ame, que je voudrois volontiers mourir pour l'amour de mon Sauveur! Mais au moins, si je ne puis mourir pour cela, que je vive pour cela seul. 0 ma fille, je suis fort pressé : que vous puis-je plus dire, sinon que ce mesme Dieu vous bénisse de sa grande bénédiction?
A Dieu, ma chère fille, pressez fort ce cher Crucifié sur vostre poictrine. Je le supplie qu'il vous serre et unisse de plus en plus en luy. A Dieu encore, ma tres-chere fille; me voicy bien avant dans la nuict, mais plus avant dans la consolation que j'ay de m'imaginer le doux Jésus assis sur vostre cœur. Je le prie qu'il y demeure au grand jamais. A Dieu encor une fois, ma bonne, ma chère fille, ma sœur, que je chéris incomparablement en Nostre Seigneur, qui vit et règne es siècles des siècles. Amen, — Vive Jésus. — François, Ev. .de Genève.
DLXXXV.
S, François de Sales, à Madame de Chantai.
Il luy annonce la prochaine érection d'un monastère de sa Congrégation à G-renoble.
Grenoble, le 11 mars 1618.
Enfin , ma chère fille , nous venons de conclure' avec nos boiines tiames l'establissement de nostre monastère. Tout le monde applaudit à ce dessein, nostre bonne dame la présidente le Blanc a eu une saincte ardeur pour cela, et moy j'ay une espérance tres-douce que Dieu bénira ses intentions , si nous sommes si heureux de nous humilier comme il faut devant luy,
qui veut bien se glorifier en nostre petitesse. Je vous prie, ma tres-chere Mère, de préparer doucement nos petites avettes, pour faire une sortie au premier beau tems , et venir travailler dans la nouvelle ruche pour laquelle le ciel prépare bien de la rosée.