DLXXXVII
5. François de Sales, à la Mère de Brechard, supérieure du monastère de la Visitation de Moulins.
H la console au subjet de quelques interests temporels; il luy promet de la voir dans un voyage qu'il doit faire en France ; 11 luy donne des nouvelles de sa famille et de son pays.
Annessy, 2 may 1618.
Ma tres-chere Mère, je ne puis m'empescher d'estre un peu en peyne de vostre tracas survenu si mal à propos; mais il faut estre constant et ferme auprès de la croix et sur la croix mesme , s'il plaist à Dieu de nous y mettre. Bien-heureux sont les crucifiez, car il seront glorifiez. J'ay cuidé cognoistre que M. Colomb venoit à double intention : hyer il me demanda comme ma sœur avoit disposé; et je luy dis franchement, et il tesmoigne de le trouver bon , hormis qu'il eust voulu que Madame de Chantai eust eu les trois mille escus , ce dit-il. Je ne luy parlay point des mille escus de la légitime. Que s'il faut defTendre au notaire de n'en rien monstrer, je vous prie d'en prendre la peyne; car je m'en vay dans demy-heure au collège.
Il me parla du maryage de M. de Forax en termes extrêmement extravagans , et me dit qu'il avoit charge de vous en parler et à ma fille ; mais ces parolles procèdent d'un mauvais fondement; car ils croient que Ton vous ayt fait la demande et à Madame de Chantai, pour qu'on veiiille mespriser le consentement du frère et de l'oncle. Je dis que l'on n'avoit fait aucune demande, ains quelques significations par-cy par-là, lesquelles
ne requeroienl point de response, laquelle aussi on n'avoit point faite.
Soulagez- vous, matres-chere Mère, au mieux qu'il se pourra. Je vous iray voir sans faillir. Dieu soit à jamais au n^ilieu de nostre cœur. Amen,
Il faut tousjours tesmoigner à ma tres-chere grande fille que j'ay une continuelle mémoire d'elle, et un mot suffit pour cela.
Me voicy de retour, ma tres-chere fille ; et parmy l'espérance de la paix , je nourris celle de vous voir en Toccasion du voyage de M. le Prince-Cardinal, s'il est vray qu'il se fasse, comme nos courtisans m'asseurent. Si moins, je feray mon voyagea Sainct- Brocard; et, allant ou revenant, je prendray la consolation de voir ceste grandement tres-chere fille, que mon ame ayme tressingulierement , et avec elle ces autres chères filles qui l'environnent.
Cependant le. bon Père viendra icy faire les Rogations avec nous, et Madame la Présidente et les frères, où nous ne serons pas sansparlerde vous. De vous dire des nouvelles de Grenoble, ce seroit chose superflue, car nostre Mère vous en fera part suffisante : de celljBS d'icy que vous dirois-je, sinon que tout y va très-bien?
Reste que vous continuiez aussi comme vous faites, que vous m'aymiez tousjours cordialement, et que vous priiez Dieu pour mon cœur, affin qu'il vive tout à luy : le vostre sçayt bien que je suis sien.
DLXXXVIIl.
S. François de Sales, à une Dame maryée, à Grenoble.
La bienheureuse Mère de Chantai, ayant consommé la fondation du monastère de Saincte-Marie de Grenoble, et voulant repartir pour Annessy, laissa , pour continuer la bonne œuvre à sa place, la Mère Peronne-Marie de Chastel. — Il l'engage à consoler la Mère de Chastel du despart de la Mère de Chantai , en attendant qu'il puisse luy escrlre à elle-mesme.
Annessy, 10 may 1618.
Pour moy, ma chère Fille, je n'escris à ce coup qu'à vous; car je m'imagine que la bonne Mère sera partie, et ce porteur est à un personnage qui fait profession d'estre des grandes cognoissances de Monsieur vostre mary, et ne me donnne que ce moment pour vous escrire. Mais que vous diray-je? Ceux qui n'ont qu'une volonté et qu'un cœur, c'est-à-dire ceux qui pour tout ne cherchent que le divin amour céleste, et que la volonté et le cœur du Sauveur régnent, ils sont inséparables : c'est pour-
LE FONDATEUR DOÉDRE. 511
quoy, ma tres-chere fille, prenez la peyne, je vous prie, de dire cela de ma part à ma sœur Peron ne-Marie, laquelle, au despart de ceste chère Mère, sera, je pense, un peu attendrie; mais qu'elle soit asseurée que Dieu l'assistera en sa besongne, et à la première commodité je luy escriray moy-mesme. Cependant vivez toutes à ce cœur et pour ce cœur du Sauveur, ma tres-chere fille, et je suis, certes, vostre tres-parfaictement, et vostre serviteur, etc.
Madame la présidente Leblanc sçayt bien ce que je luy suis; et, pressé de donner vistement ce billet, je ne luy puis escrire. Je la salue neantmoins de tout mon cœur.
DLXXXIX.
S, François de Sales j à la Mère Peronne-Marie de Chas tel, supérieure du monastère de la Visitation de Saincte-Marie , à Grenoble,
Le Salnct appreuve le choix qu'elle avoit fait d'un confesseur à Grenoble.
Âpres le 10 may 1618.
Je vous dy, ma tres-chere fille, que non-seulement vous pourrez, mais encore que vous ferez parfaictement bien d'ouvrir vostre cœur au Révérend Père Isnard tout candidement : il est non-seulement docte et religieux , mais il Qst encore tout spirituel et tout de Dieu; vostre cœur bien-aymé aura de la consolation et du profict à recevoir ses advis.
Il faut que je vous die, ma chère fille, que, gardant vostre liberté, je treuve qu'en plusieurs rencontres il y peut avoir un incomparable advantage, sans s'attacher toutesfois à des directions singulières, de faire passer le jugement de quelqu'un pardessus le vostre pour vostre conduitte intérieure.
DXC.
S. François de Sales, à Madame de Chantai.
Le Salnct luy rend compte de Testât où II treuvoit ses filles , et luy parle de quelques
autres affaires particulières.
30 may 161S.
Il me tardoît bien fort ma tres-chere et plus que tendre Mère, de vous escrire dés icy, où je suis arrivé , grâce à Dieu , en bonne santé : mais quel moyen, je vous prie, à cest abord,
par le flux et reflux de visites , et quelques aflaires que j'ay treuvées pour Piedmont et Italie? Certes, je n'ay esté que deux fois voir nos sœurs, qui sont fort bien. Ma sœur A. Marie est fort dévotement sage, comme vous n'en doubtez pas : ma sœur Paule-Hieronyme, à ce qu'on m'a dit, fait merveille, et vostre œconome fait des miracles; hormis que ma sœur A. Jacqueline luy parle tousjours savoyard et de la monnoye de Savoye, et elle ne l'entend pas, il faut des truchemens.
Hyer je permis à la sœur Louise-Marie d'aller voir sa mère en la compaignie de ma sœur A. Marie, parce qu'on ne la pouvoil faire résoudre à se confesser, quoyqu'elle fust en tel danger que les médecins croyoient qu'elle deust mourir ceste nuict, ce que toutesfois elle n'a pas fait, encore bien qu'à ce qu'on dit elle ne puisse pas aller loing. On luy a parlé de 800 florins qu'elle avoit promis à la mayson; mais elle a remis à le faire quand elle pourra au deçeu (i) de son mary : on court donc fortune de les perdre.
Les Pères de Sainct-Dominique semblent vouloir m'obliger du jardin, sans nous contraindre de vouloir le jardin des Bsu'nabites : toutesfois je ne voy encore rien d'asseuré.
Le nous et nostre ne me deplaist pas, et toutesfois il faudra le modérer, en sorte que, par trop grande habitude de parler ainsi, on ne rende pas les deffauts, péchez, imperfections communes, et les confessions inintelligibles aux confesseurs estrangers; et partant il semble qu'il suffiroit de dire nous et nostre de tout ce qui est vrayement commun, comme nostre chambre, nostre chapelet, nostre travail, nostre sœur, nostre mère, nostre exercice : car on peut bien dire : Je n'ay pas fait nostre exercice du matin, je n'ay pas esté à nostre disner, j'ay pensé dans nostre lict, et semblables.
Si, pour ne point différer de donner l'habit à nostre sœur de CoUesien jusques après vostre despart, Monseigneur de Chalcedoine veut dispenser du tems du premier essay, il faut excepter (2) la dispense pour ceste fois, et le supplyer par après de n'en point dispenser que pour de dignes subjets, attendu que la règle de cest essay est fort utile à la Congrégation.
J'ay envoyé à ma sœur A. Marie, pour avoir le double du contrat de M. le premier Président.
Et à propos de M. le Président, Madame la première (3) me fit entendre, en passant à Chamberi, qu'elle desiroit bien que
(1) A rinsu, au décès. — (2) Recevoir comme une exception* — (3) M^e Fabre.
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sa fille fust envoyée à Turin si on la pouvoit bonnement retirer de Lyon, ce que je ne pense pas. Madame de La Rode m'en a dit autant de la sienne, et par conséquent vous voyez, ma chère Mère, qu'il y a un peu de considération humaine en ces bons Pères; neantmoins je vous dy tout, affin que vous le considériez et ruminiez pour vostre retour. Et peut-estre qu'on ne me demande des sœurs de deçà que pour un court emprunt : mais laissons cela.
Je parleray à Madame Carra, qui ne presse nullement la réception de sa fille, et luy est indiffèrent que ce soit un jour ou l'autre. Ma sœur Françoise-Marguerite, ce me semble, n'aura achevé son année de probationque la veille de S. Claude, avec ma sœur Michel et ma sœur Claude-Jacqueline.
Je seray bien marry si le maryage de Monsieur de Chantai ne réussit au gré de ceux qui le regardent , et ne m'estonne pas toutesfois si la bonne Madame Tistard va un peu moins rondement que nous n'avons pas fait de nostre costé; car elle n'a pas peut-estre encore bien despouïllé la robbe du monde, ny perdu la coustume de parler selon la sagesse du monde. Je serois pourtant bien aysede sçavoir en gros comme cela se sera passé, ne me pouvant empescher de ceste curiosité, à cause du contentement que je souhaitte à vostre Celse-Benigne , et certes encore à ceste fille que je chéris poair Tamour de ma tres-chere Mère, comme si c'estoient mes frères et sœurs.
Je consens très-librement que ma sœur Peronne-Marie communie trois , voire quatre et plus encore de fois la sepmaine , jusqu'à l'édition des Règles, et que tousjours une des sœurs communie avec elle; et quand elle ne communiera pas , qu'une sœur communie, en sorte que tousjours quelques communions se fassent tous les jours : car je me confirme tousjours plus au désir que je vous ay communiqué, qu'en ceste Congrégation la communion y soit quotidienne de quelques-unes des sœurs à tour, pour les souhaicts que le sacré Concile de Trente fait de voir que quelqu'un communie à chaque messe, ainsi que je desclareray plus à pleines Règles.
Je croy fermement que ma sœur B. M, m'ayme singulièrement, et n'a pas tort, ny aussi Madame de Gramieux, qui m'est à la vérité précieuse. J'ay envoyé à ma sœur Françoise-Marguerite pour faire arrester les mille ducatons à Dole. On me tourmente fort icy à l'occasion de vostre passage à Lyon, d'autant, dit-on, qu'il vous pourroit causer du mal; àquoyje vous supplie de prendre soigneusement garde : car pensez si rien m'est si