François de Sales, à la Mère de Brechart, supérieure
de la Visitation^ à Moulins.
Il loy reoommande une dame qui , estant demeurée veufve (1), avoit résolu de ne plus s'engager dans le maryage , et qui , sentant de rincllnation à estre religieuse , vonloit , dans une vie retirée , esprouver si c'estoit la volonté de Dieu.
Paris, vers le 8 aoust 1019.
Ma tres-chere fille , vous recevrez ceste lettre , Dieu aydant , par les mains de Mademoiselle de N., grandement bien apparentée en ceste ville, laquelle estant demeurée veufve depuis peu, et s'estant resoleue à ne plus rentrer dans les lyens du maryage, a creu ne pouvoir mieux conserver sa resolution que dans Testât religieux, auquel neantmoins ne sentant pas encore une si forte affection qu'elle souhaitteroit pour pouvoir d'abord s'y engager, elle a nonobstant un si grand désir de s'y voir arrestée , qu'elle veut rechercher ceste grâce de Dieu es lieux où elle espère qu'elle luy sera plus facilement accordée. Et pour cela elle a choysi entre toutes les Congrégations celle de la Visitation, où elle prétend qu'estant retirée. Dieu l'inspirera plus fortement qu'ailleurs ; et que la cordiale douceur et charité dont on y fait profession servira de moyens à la divine Providence pour cest effect.
A ceste occasion donc, ma tres-chere fille, nostre bonne Mère et moy nous l'envoyons, et avons fait ceste eslection pour elle comme la plus convenable, dont elle-mesme vous dira franchement toutes les autres raysons; mais je vous diray celle-cy, que vous ne croiriez pas si aysement de sa bouche. C'est que nous desirons grandement qu'elle soit conduitte à la vraye cognoissance et prattique de la vie dévote : et parce que jusqu'à présent elle a esté maistresse de soy-mesme, et que, pour la bien et utilement mettre au vray chemin de la vie spirituelle, il faut doucement, amoureusement et prudemment la deslivrer de ceste ancienne et tyrannique subjection, pour luy imposer le joug et la douce maistrise que le Sainct-Esprit veut avoir sur son ame, nous avons prins ceste confiance en vostre charité, que vous prendriez volontiers ce seing, et sçauriez y employer les moyens convenables. Je la voy toute franche, toute désireuse de reposer en la grâce de Dieu, toute désireuse de se laisser gouverner à quelque main amye, et lasse de se gouverner soy-mesme. En somme,
(i) Voyez la lettre du 9 juin 1620.
''i'-ï6 LETTRES.
j'aymo en elle certaine marque de bonté, qui me fait espérer qu'un jour elle sera bonne servante de Dieu. Elle ne demandera point d'exemption, ny pour la rigueur de la clausure, ny pour toute la bien-seance qu'on doit observer en vostre mayson à parler aux estrangers, donner ou recevoir des lettres, ny pour telles occasions qui sont requises d'estre soigneusement gardées.
Enfin je vous dy trop de choses, à vous qui m'entendez si bien, ma tres-chere fille. Je la recommande en un mot à vostre douceur et prudence, à vostre zèle et condescendance, à vostre vigilance et gracieuse conduitte.
Monsieur de N. m'a envoyé une requeste pour estre présentée au roy de vostre pairt. Je ne Tay sçeu faire jusqu'à présent; mais si je puis, pensez si je le feray de tout mon cœur, tout tel que je suis, qui ne suis ny bon demandeur, ny bon deffenseur. Je vous escris à moitié malade, avec tant de distractions que je ne sçay si vous m'entendrez bien. Nostre Mère suppléera par la sienne.
Dieu soit à jamais au milieu de vostre cœur, de vostre petit trouppeau, et de toute ceste Congrégation. Je suis en luy vostre tres-hurable frère, oncle et serviteur. — François, Ev. de Genève.
Encor faut-il que je vous die que la retraitte de ceste Damoiselle en ceste Congrégation a esté appreuvée par tout le conseil de M*' le Cardinal, luy absent, et notamment par le R. P. B., bien qu'elle ayt desclau'é qu'elle n'avoit que le désir d'estre inspirée à demeurer en Testât religieux; et si la mayson d'icy n'eust esté toute en noviciat, incommodée de logis et embarrassée de tant de visites, nous l'eussions retenue très- volontiers.
DCX.
S, François de Sales, à Madame de Chantai.
Le Sainct l'exhorte au renoncement. — Il consirte dans une parfaicte indifférence à toat» choses , et dans an acquiescement entier à la volonté de Dieu.
Paris, le Saoust 1G19,
Ma tres-chere Mère, je sçay bien qu'il me faudra demeurer encore aujourd'huy en solitude (1) et silence, et peut-estre demain; si ce n'est, je prepareray mon ame, comme la vostre, ainsi que je vous dis.
(1) Saint François gardait la chambre pour cause de maladie, et Madame de Chantai était en retraite.
LE FONDATEUR d' ORDRE. 537
Je veux bien que vous continuiez Texercice du despoûilleraent de vous-raesnoe, vous deslaissant à Nostre Seigneur et à moy. Mais, ma tres-chere Mère, entre-jettez, je vous prie, quelques actes de vostre part, par manière d'oraysons jaculatoires, en approbation du despoîiillement, comme par exemple : Je le veux bien. Seigneur; tirez, tirez hardyment tout ce qui revest mon cœur. 0 Seigneur, non, je n'excepte rien, arrachez-moy à moymesme. 0 moy-mesme, je te quitte pour jamais , jusqu'à ce que Monseigneur me commande de te reprendre. Cela doit estre doucement entre-jetté, mais fortement.
Encore ne faut-il pas, s'il vous plaist, ma tres-chere Mère, prendre aucune nourrice; àins, comme vous voyez, il faut quitter celle que neantmoins voiis aurez , et demeurer comme une pauvre petite chetive créature devant le throsne de la miséricorde divine, et demeurer toute nue, sans demander jamais, ny action, ny affection quelconque pour la créature : et neantmoins vous rendre indifférente à toutes celles qu'il luy playra de vous ordonner, sans vous amuser à considérer que ce sera moy qui vous serviray de nourrice; car autrement, prenant une nourrice à vostre gré, vous ne sortirez pas de vous-mesme; ains feriez-vous tousjours vostre compte, qui est neantmoins ce qu'il faut fuyr sur toutes choses.
Les renoncemens sont admirables de sa propre estime, mesme de ce que l'on estoit selon le monde (ce qui n'estoit en vérité rien, sinon en comparayson des misérables), de sa propre volonté, de sa complaysance en toutes créatures, et en l'amour naturel, et en somme de tout soy-mesme, qu'il faut ensevelir dans un éternel abandonnement, pour ne le voir ny sçavoir jamais plus comme nous l'avons veu et sceu, ains seulement quand Dieu le nous ordonnera, et selon qu'il le nous ordonnera.
Escrivez-moy' comme vous treuverez bonne ceste leçon. Dieu me veuille à jamais posséder. Amen : car je suis sien icy et là, où je suis en vous, comme vous sçavez, tres-parfaictement ; car vous m'estes indivisible, hormys en l'exercice et prattique du renoncement de tout nous-mesmes pour Dieu.
o38 LETTRES.
DCXI.
Madame de Chantai^ à S, François de Sales.
Response à la pi'ecedente.
9 aoQSt 1619.
Helas! moa unique Père, que cesie chère lettre me fait de bien! Beny soit celuy qui vous Ta inspirée, beny soit aussi le cœur de mon Père dans les siècles des siècles.
Certes, j'ay un extrême désir, et, à ce quil me semble, je suis dans une ferme resolution de demeurer dans mon despoûillement, moyennant la grâce de mon Dieu; et j'espère qu'il m'aydera. Je sens mon esprit tout libre, et dans je ne sçay quelle consolation profonde et infinie, de se voir ainsi entre les mains de Dieu. Il est vray que tout le reste demeure tôusjours fort estonné; mais en faysant bien ce que vous me dictez, mon unique Père, comme je feray sans doubte avec le secours de Dieu, tout ira tôusjours mieux.
11 faut que je vous die cecy : Si je voulois laisser faire mou cœur, il chercheroità serevestir des affections et des prétentions qu'il luy semble que Nostre Seigneur luy donnera, mais je ne le luy permets nullement; en sorte que ces propositions ne se voyent que de loing; car enfin il me semble que je ne doy plus rien penser, aymer et vouloir, selon les ordres de la nourrice qu'il me donnera; car je suis exacte à ne la point regarder.
Que mon Dieu vous veuille fortifier par sa douce bonté, et nous faire accomplir parfaictement ce qu'il désire de vous, mon très-cher Père : que Jésus vous fasse un grand sainct, et je croy qu'il le fera. Benye soit sa bonté de vostre guerison et de vostre bon repos. Bonjour, mon vray Père; ce soir je vous donneray de mes nouvelles.
DCXIL 5. François de Sales, à Madame de Chantai.
Sur le mesme subjet. — Combien le Sainct estolt porté au renoncement à soy-mesme. — Ad^antages de ceste vertu. — Divers exemples de despouillement : exhortation et prattiqae.
9 aoust 1619.
0 Jesus! que de bénédictions et de consolations à mon ame de sçavoir ma Mère dénuée devant Dieu ! Il y a long-tems que j'ay une suavité nom pareille quand je chante ces respons : Nxid
LE FONDATEUR d'ORDRE. S39
je suis sorti du ventre de ma mère, et nud je retourneray là. Le Seigneur me l'a donné, le Seigneur me l'a osté : le nom du Seigneur soit beny (Job. 23).
Quel contentement à S. Joseph et à la glorieuse Vierge allant en Egypte, lorsqu'on la pluspart du chemin ils ne voyent chose quelconque, sinon le doux Jésus ! C'est la fin de la transfiguration, ma tres-chere Mere, de ne plus voir ny Moïse, ny Elie, mais Jesus-Christ. C'est la gloire de la sacrée Sulamite, de pouvoir estre seule avec son seul roy, pour luy dire : Mon bien-aymé est à moy, et moy je suis à luy (Cant. 2). Il faut donc demeurer à jamais toute nuë , ma tres-chere Mere, quant à Taffection, bien qu'en effect nous nous revestions; car il faut avoir nostre affection si simplement et absolument unye à Dieu, que rien ne s'attache à nous. 0 que bien-heureux fut Joseph l'ancien, qui n'avoit ny boutonné ny aggrafé sa robbe, de sorte que quand on le voulut attrapper par icelle, il la lascha en un moment!
J'admire avec suavité le Sauveur de nos âmes, sorti nud du ventre et du sein de sa Mere, et mourant tout nud sur la croix, puis remis dans le giron de sa Mere pour estre ensevely. J'admire sa glorieuse Mere qui nacquit nuë de maternité, et fut desnuée de ceste maternité au pied de la croix; et pou voit bien dire : Nue j'estois de mon plus grand bon-heur quand mon Fils vint en mes entrailles; et nuë je suis quand mort je le reçoy dans mon sein : Le Seigneur me Fa donné, le Seigneur me ïa osté : le nom du Seigneur soit beny. Je vous dy donc, ma tres-chere Mere , que beny soit le Seigneur qui vous a despoûillée. 0 que mon cœur est content de vous sçavoir en cest estât si désirable! je vous dy comme il fut dit à Isaïe : Marchez et prophétisez toute nuë ces trois jours : persévérez en ceste nudité de demeurer auprès de Nostre Seigneur; il n'est plus besoin que vous fassiez des actes s'il ne vous vient au cœur, ains que seulement vous chantiez , si vous pouvez, doucement le cantique de vostre nudité : Nuë je suis née du ventre de ma mere, et ce qui s'ensuit.
Ne faites plus aucun effort ; mais , fondée sur la resolution d'hyer, allez, ma tres-chere fille, Qioyez et inclinez vostre aureille; oubliez toute la peuplade des autres affections, et la mayson de vostre père : car le roy a convoité vostre nudité et simplicité. Demeurez en repos là , en esprit de très-simple confiance, sans seulement regarder où sont vos vestemens; je dy, regarder avec attention ou seing quelconque.
Bonjour, ma tres-chere Mere. Vive Jésus desnué de père et de.
mere sur la croix ! vive sa tres-saincte nudité! vive Marie desnuée de fils au pied de la croix! Faites doucement les insensibles acquiesceraens de vostre nudité; ne faites plus d'efforts, soulagez vostre corps souëfvement. Vive Jésus! Amen,
DCXIII.
Madame de Chantai, à S. François de Sales.
Elle notifie au Sainct lea ordres du médecin au subjet de sa santé, et luy desclare les veues qu'elle a sur le despoUilIement Intérieur que Dieu vouloit faire en elle.
9 aoast 1619.
Mon unique Père, M. de Grandis m'a dit aujourd'huy que nous eussions encore bien seing de vous ; que vous ne deviez plus faire une si grande diette; qu'il falloit bien vous tenir et vous garder de près , à cause de la fluxion qui est à craindre. Je suis bien ayse de toutes ces ordonnances , et de ce que vous garderez vostre solitude, puisqu'elle sera encore employée à l'utilité de vostre chère ame : je n'ay peu dire nostre ^ car il me semble n'y avoir plus de part, tant je me voy desnuée et despoiiillée de tout ce qui m'estoit le plus précieux.
Mon Dieu ! mon vray Père, que le rasoir a pénétré avant! Pourray-je demeurer long-tems dans ce sentiment? Au moins nostre bon Dieu me conservera, s'il luy plaist, dans mes resolutions, comme je le désire. Hé! que vos parolles ont donné une grande force à mon ame! Que celles-cy m'ont touchée et consolée, quand vous me dites : Que de bénédictions et consolations mon ame a receues, de vous sçavoir toute desvoûée devant Z>2>w.' 0 Jésus! Jésus daigne vous continuer, mon Père, ceste consolation , et à moy ce bonheur!
Je suis pleine de bonne espérance et de courage bien paysible et bien tranquille : grâces à Dieu, je ne suis pas pressée de regarder ce dont je me suis despouillée; je demeure assez simple, je le voy comme une chose esloignée; il ne cesse pas cependant de venir me toucher, mais sur-le-champ je me destourne.
Beny soit celuy qui m'a despouillée : que sa bonté me confirme et me fortifie pour l'exécution, quand il voudra que j'y vienne. Quand Nostre Seigneur me donna ceste douce pensée de m'abandonner à luy, que je vous manday mardy, helas! je ne m'imaginay pas qu'il commenceroità me despoiiiller par moy-mesme, en me faysant ainsi mettre la main à l'œuvre : qu'il soit beny de tout, et qu'il luy playse me fortifier.
LE KOXUATEUit d'i>11L>RE, 341
Je ne vous ay pas dit que je suis avec peu de lumière et de consolalion intérieure : je suis seulement paysible partout. 11 me semble mesme que Nostre Seigneur, tous ces jours passez, avoil un peu retiré ceste petite douceur que donne le sentiment de sa chere présence; aujourd'huy encore plus ou moins. Il me reste peu de chose pour appuyer ou reposer mon esprit; peut-estre que ce bon Seigneur veut porter sa saincte main â tous les endroicts de mon cœur, pour y prendre tout, et le despoililler de tout. Que sa tres-saincte volonté soit faite.
Hela'sl mon unique Père, il m'est venu aujourd'huy dans la mémoire, qu'un jour vous me commandiez de me despoiiiller. Je vous respondis : Je nesçayplusdequoy; et vousmerepartistes ; Ne vous ravois-je pas bien dit, ma fille, que je vous despoliillerois de tout? 0 Dieu! qu'il nous est aysé de quitter ce qui est autour de nous! Mais quitter nostre peau, nostre chair, nos os; et pénétrer dans l'intérieur et jusqu'à la moelle, qui est ce que nous avons fait, ce me semble, c'est une chose grande, difficile et impossible à autre qu'à la grâce de Dieu. A luy seul donc est deue la gloire , et qu'elle luy soit rendue à jamais.
Mon vray Père, n'est-ce point me revestir de la consolation que j'ay à vous entretenir, que de la prendre sans vostre permission? Il me semble que je ne dey plus rien faire, et que je ne doy plus avoir ny pensée, ny affection, ny volonté, qu'autant que toutes ces choses me seront commandées.
Je finis donc en vous donnant mille bonsoirs, et vous disant ce qu'il m'est venu dans l'esprit. Il me semble que je voy les deux portions de nostre ame n'en faire plus qu'une, uniquement abandonnée et remise à Dieu. Ainsi soit-il, mon très-cher Père. Et que Jésus vive et règne à jamais. Amen.î^e vous exposez pas à vous lever trop test; je crains que ceste saincte feste ae vous fasse faire un excez. Dieu vous conduise en tout.
iS. François de Sales, à Madame de Chantai.
RespontB ù la iirocodonta. AdïgnlogB ilu parfslet rononcBniaaC A soy-mosme. Quel est aoa bouveraln iigti.
a Boost leiu.
Je vous donne tres-affectionnement le bonsoir, ma tres-chere Mère, priant Dieu que vous ayant reduilte à l'amyable tressaincte pureté et nudité des enfans, il vous prenne meshuy
542 LETfRES.
entre ses bras comme S. Martial (1), pour vous porter à son gré à Textreme perfection de son amour.
Et prenez courage : car s'il vous a dénuée de consolations et sentimens de sa présence, c'est afiîn que sa présence mesme ne tienne plus vostre cœur, mais luy et son playsir, comme il fît à celle qui, le voulant embrasser et se tenir à ses pieds, fut renvoyée ailleurs. Ne me louche point, luy dit-il; mais va, dis-le à Simon et à mes frères. Or sus , nous en parlerons. Bien-heureux sont les nuds ; car Nostre Seigneur les revestira. Geste bonté ne veuille pas permettre que j'aye si peu de saincteté en une profession et en un aage où j'en devrois tant avoir. Ma Mère, vivez toute gaye devant Dieu, et le bénissez avec moy es siècles des siècles. Ainsi soit-il.
DCXV.