François de Sales , à Madame de ChantaL
Acte héroïque de renoncement à soy-mesme, et d'abandon à Dieu. — Conseils d'une haute perfection , et disposition du cœur du Sainct au subjet de ceste vertu.
10 aoust 1619.
Tout cela va fort bien, ma tres-chere Mère : c'est la vérité, il faut demeurer dans ceste saincte nudité jusqu'à ce que Dieu vous reveste. Demeurez là, dit Nostre Seigneur à ses Apostres, jusqu'à ce que d'en-haut vous soyez revestus de vertu (Luc. 24). Vostre solitude ne doit point estre interrompue jusqu'à demain après la messe.
Ma tres-chere Mère, il est vray, vostre imagination a tort de vous représenter que vous n'avez pas osté et quitté le soing de vous-mesme, et rafifection aux choses spirituelles : car n'avezvous pas tout quitté et tout oublyé? Dites ce soir que vous renoncez à toutes les vertus , n'en voulant qu'à mesure que Dieu vous les donnera ; ny ne voulant avoir aucun soing de les acquérir, qu'à mesure que sa bonté vous employera à cela pour son bon playsir.
Nostre Seigneur vous ayme, ma Mère; il vous veut toute sienne : n'ayez plus d'autres bras pour vous porter que le sien, ny d'autre sein pour vous reposer que le sien et sa Providence :
(1) Qui est, selon la traditioû, Teafant que Jésus prit entre ses bras, disant : Si vous ne vous convertissez , et si vous ne devenez semblables à de petùs enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux»
LE FONDATEUR d'oRDRE. S43
n'esteodez vostre veuë ailleurs, et n'arrestez vostre esprit qu'en luy seul : tenez vostre volonté si simplement unie à la sienne, que rien ne soit entre deux.
Ne pensez plus ny à Tamitié, ny à Tunité que Dieu a faite entre nous, ny à vos enfants, ny à vostre cœur, ny à vostre ame, enfin à chose quelconque : car vous avez tout remis à Dieu^ flevestez-vous de Nostre Seigneur crucifié, aymez-le en ses souffrances, faites des oraysons jaculatoires là-dessus :.ce qu'il faut que vous fassiez , ne le faites plus parce que c'est vostre inclination, mais purement parce que c'est la volonté de Dieu.
Je me porte fort bien , grâces à Dieu. Ce matin j'ay fait commencement à ma reveue que j'acheveray demain.
Je sens insensiblement au fond de mon cœur une nouvelle confiance de mieux servir Dieu en saincteté et justice tous les jours de ma vie : et je me trouve aussi nud , grâces à celuy qui est mort nud pour nous faire entreprendre de vivre nuds. 0 ma Mère, qu'Adam et Eve estoient heureux, tandis qu'ils n'eurent point d'habits! Vivez toutes heureusement paysibles, ma tres-chere Mère, et soyez revestue de Jesus-Christ Nostre Seigneur. Amen (1).
(1) Ce fut dans le temps de cette retraite de la Mère de Chantai, que le bienheureux évèque résolut son retour en Savoie; et en conséquence des avis du Saint, elle fit les résolutions suivantes, que Ton a trouvées écrites de sa propre main.
Non, mon Dieu, que Je vCaye plus de confiance en chose aucune que je puisse vouloir pour moy ; mon Sauveur, voulez, voulez tout ce quHl vous playra de vouloir : car c*est ce qu^ je veux, puisque tout mon bien est et consiste à vous contenter. Ne veuillez point me satisfaire; non m.on Dieu, ny accom,plir ce que m,on désir vous demande; m>ais. Seigneur, par vostre providence pourvoyez aux moyens qui m>e sont nécessaires, affin que m,on am,3 vourS serve plus à votre goust que non pas au sien. Ne me chastiez point me demanda>nt ce que je désire , si votre am,our, vivant éternellement en m.oy, le veut ainsi. Que désormais ce m^oy-mesme m,eure tout à fait; et qu'au lieu de ce m,oy-mesm^^ vive un autre voics-mesme qui est plus que m,oy, affin que je le puisse servir. Qu'il vive , qu'il règne en moy ; que je sois son esclave, et que mon am,e ne veuille aucun bon-heur que celuy de lui estre vrayement abandonnée; et que pour cest effect je sois m,arquée à sa m^arque, qui est la croix, affin qu'avec elle je m,e puisse m,esme rendre esclave de tout le m,onde, ainsi que vous l'avez esté, m.on Dieu, Faites-le , Seigneur, puisque je vou^ ay donné et sacrifié m,a liberté; car en cela vous ne me ferez point de tort, mais beaucoup de grâces. Ainsi soit-il.
3i4 LETTRES.
DCXVI.