François de Sales, à une Religieuse supérieure
de la Visitation,
Le SaJnct l'exhorte h régler son zèle, en le rendant doux et paysible , en supportant les deffauts d'antruy, et en s'edoignant du zèle amer, inquiet et empressé.
19 décembre 1G19.
0 MA Bile ! Dieu vous a fait une grande miséricorde, d'avoir rappelé vostre cœur au gracieux support du prochain, et d'avoir sainctement jette le bausme de la suavité de cœur envers autruy dans le vin de vostre zèle. Voyez-vous, enfin je respons, quoyque tard, à la lettre que vous m'escriviez après mon passage ; et respons courtement, simplament, amoureusement, comme à ma tres-chere fille, que j'ay ayraée presque dés le berceau, parce que Dieu Tavoit ainsi disposé.
11 ne vous falloitque cela, ma tres-chere fille : vostre zèle estoit tout bon; mais il avoit ce deffaut d'estre un peu amer, un peu pressant, un peu pointilleux. Or, le voilà purifié de cela; il sera désormais doux, bénin, gracieux, paysible, supportant. Hé ! qui ne void le cher petit Enfant de Bethléem , duquel le zèle pour nos âmes est incomparable? car il vient pour mourir, affin de les sauver. 11 est si humble, si doux , si aoiyable !
(1) En même temps.
LE FONDATEUR d'oRDRE. S51
Vivez joyeuse et courageuse, ma chère fille, je dy en la portion supérieure de vostre ame; car Tange, qui préconise la naissance de nostre petitMaistre, annonce en chantant, et chante en annonçant qu'il publie une joye, une paix, un bon-heur aux hommes de bonne volonté; affin que 'personne nMgnore qu'il suffit, pour recevoir cest enfant, d'estre de bonne volonté, encore que jusqu'icy on n'ayt pas esté de bon effect ; car il est venu bénir les bonnes volontez, et petit à petit il les rendra fructueuses et en bon effect, pourveu qu'on les luy laisse gouverner, comme j'espère que nous ferons les nostres , ma tres-chere fille. Ainsi soit-il.
Je suis ensuitte tout entièrement vostre.
DCXXV.
S, François de Sales ^ à Madame de Chantai^ à Paris.
Le Sainct luy tesmoigne son desgoust pour le séjour de la Cour et la condition du courtisan. Il place bien au-dessus de tout cela la vie chrestienne et religieuse.
39 décembre 1619.
Je vous asseure, ma très-bonne et tres-chere Mère, que la veuë des grandeurs de ce monde me fait paroistre plus grande la grandeur des vertus chrestiennés , et me fait estimer davantage leur mespris. Quelle différence (1), ma tres-chere Mère, entre ceste assemblée de divers pretendans (car la Cour est cela et n'est que cela), et l'assemblée des âmes religieuses, qui n'ont point de prétention qu'au ciel! Oh! si nous sçavions en quoy consiste le vray bien !
Ne croyez pas, ma tres-chere Mère, qu'aucune faveur de la Cour me puisse engager. 0 Dieu ! que c'est chose bien plus désirable d'estre pauvre en la mayson de Dieu, que d'habiter dans les grans palais des roysl Je fay icy le noviciat de la Cour; mais jamais je n'y feray profession , Dieu aydant. La veille de Noël, je preschay devant la Reyne, aux Capucins, où elle fit sa communion; mais je vous asseure que je ne preschay ny mieux, ny de meilleur cœur devant tous ces princes et princesses, que je fay en nostre pauvre petite Visitation d'Annessy.
0 Dieu! ma tres-chere Mère, il faut bien mettre son cœur en Dieu, et ne point jamais l'en ester. 11 est luy seul nostre paix, nostre consolation et nostre gloire : que reste-t-il sinon que nous
(l)Ge passage se trouve déjà dans la lettre du 18 septembre.
nous unissions de plus en plus à ce Sauveur, affîn que nous portions bon fruict? Ne sommes-nous pas bien-heureux, ma treschere Mère, de pouvoir enter nos ceps sur celuy du Sauveur, qui est enté sur la Divinité? Car ainsi ceste souveraine essence est la racine de l'arbre, duquel nous sommes les branches, et nos amours les fruicts : c'a esté le subjet de ce matin.
Courage , ma chèrement unique Mère, ne cessons point d'eslancer nos cœurs en Dieu; ce sont ces pommes de senteur qu'il se plaist à manyer ; laissons-les luy manyer à son gré. Ouy, Seigneur Jésus, faites tout à vostre gré de nostre cœur; car nous n'y prenons ny part , ny portion , ains le vous donnons , consacrons et sacrifions pour jamais. Or sus, demeurez tousjours bien en paix entre les bras du Sauveur qui nous ayme chèrement, et duquel le seul amour nous doit servir de rendez-vous gênerai pour toutes nos consolations; ce sainct amour, Mère, sur lequel le nostre est fondé, enraciné, creu, nourry, sera éternellement parfaict et perdurable.
Je salue chèrement nos sœurs. Je suis marry que nostre sœur N. ayt la phantaysie de changer de mayson. Quand sera-ce que nous ne voudrons rien, ains laisserons entièrement le soingà ceux à qui il appartient de vouloir pour nous ce qu'il faut? Mais il n'y a remède : la propre volonté est bridée par l'obeyssance, et toutesfois on ne peut l'empescher de regimber et faire des caprices. Il faut porter ceste infirmité : il y va bien du temps avant que nous soyons du tout despoûillez de nous-mesraes , et du prétendu droit de juger ce qui nous est meilleur, et de le désirer. J'admire le petit Enfant de Bethléem, qui sçavoit tant, qui pouvoit tant, et, sans dire mot quelconque, se laissoit manyer, et bander et attacher, et envelopper comme on vouloit. Dieu soit à jamais au miheu de vostre cœur et du mien , ma treschere Mère.
DCXXVl.
S, François de Sales, à une Religieuse de la Visitation.
Dieu vent estre servi parfalctement ; pour y parvenir il faut le regarder en toutes choses l'unique moyen d'obtenir le don d'orayson , c'est d'avoir de l'humilité ; une aumoene promise pour un lieu , et non deslivrée , peut changer de destination , lorsque le bien est esgal
de part et d'antre.
0 COMBIEN de bénédictions Dieu respandra-t-il sur vostre cœur, et que de consolations sur le mien, si vous allez croissant en la prattique parfaicte du divin amour, ma tres-chere fille!
Le Sainct-Esprit tient quelquesfois la méthode d'inspirer par parties ce qu'il veut faire du tout, et ses vocations ont accoustumé d'estre grandement solides.
Ce bon homme de TEvangile ayant deux garçons, dit à Tun d'iceux : Va, mon enfant, en ma vigne pour y travailler. Et il dit : Je n'enferay rien. Puis faysant reflexion et revenant à soy, il y alla, et travailla très-bien. Puis le Père dit à l'autre : Mon enfant y va travailler en ma vigne. Et il respondit : Je m'y en vay. Et neantmoins il n'en fit rien. Or, dit Nostre Seigneur, lequel des deux a fait la volonté du père? Sans doute le premier, ma tres-chere fille.
Vous avez le courage trop bon pour ne pas faire parfaictement ce qu'il faut faire pour l'amour de celuy qui ne veut estre aymé que totalement; marchez donc bien ainsi, ma tres-chere fille, l'esprit relevé en Dieu, et qui ne regarde que le visage et les yeux de l'Espoux céleste, pour faire toutes choses à son gré; et ne doubtez point qu'il ne respande sur vous sa tres-saincte grâce, pour vous donner des forces esgales au courage qu'il vous a inspiré.
Le don sacré de l'orayson est tout prest en la main droicte du Sauveur, soudain que vous serez vuidede vous-mesme, c'est-àdire de cest amour de vostre corps et de vostre volonté propre; c'est-à-dire, quand vous serez bien humble, il le versera dedans vostre cœur. Ayez patience d'aller le petit pas jusqu'à ce que vous ayez des jambes à courir, ou plutost des aisles à voler. Soyez volontiers pour encore une petite nymphe (1), bientost vous deviendrez une brave avette.
Humiliez-vous amoureusement devant Dieu et les hommes; car Dieu parle aux aureilles abbaissées. Ecoute, dit-il à son espouse, et considère, et abbaisse ton aureille;et oublie ton peuple, et la mayso7i de ton père. Ainsi le fils bien-aymé se prosterne sur sa face quand il parle à son Père éternel, et qu'il attend la response de son oracle. Dieu remplira vostre vaisseau de son bausme, quand il le verra vuide des parfums de ce monde; et quand vous serez humble, il vous exaltera. Mais, ma treschere fille, ne dites pas comme le jeune fils de cest homme : J'iray travailler, qu'avec un ferme désir d'y aller.
Or sus, c'est la vérité que j'ay escrit une seule fois à N., qu'une aumosne vouée, et non deslivrée, pouvoit estre en quelque sorte transférée d'un lieu auquel elle estoit destinée, en
(i) Abeilles nouvellement écloses et non développées.
33 i LETTRES.
un autre d'esgale pieté; mais qu'estant vouée, deslivrée et exécutée, on ne pou voit plus s'en desdire, puisqu'une aumosne deslivrée n'est plus à celuy qui Ta faite, mais de plein droict et trèscertainement appartient à celuy qui Ta receue, et surtout quand il Ta receue sans condition, ou avec une condition qu'il est prest de son costé à exécuter.
Mais que je me sois plaint de vous, certes , je ne l'ay jamais fait, ny n'ay nullement inculpé mon advis, qui est l'adWs de tous les théologiens. Voilà cependant qui va le mieux du monde, que vous le veuillez suivre, nonobstant ce que le monde voudroit dire : aussi vous est-il esgal de donner ou icy, ou là , puisque le Dieu du monastère de N. est le Dieu du monastère de N., et que toutes les deux maysons sont esgalement à la tres-saincte Vierge, et à vous, matres-chere fille, que je conjure de persévérer à m'aymer constamment en Nostre Seigneur, comme tresinvariablement je suis à jamais et sans reserve vostre, et ne cesse point de supplyer la tres-saincte Viergs, la plus aymée Dame du ciel et de la terre, qu'elle vous ayme et vous rende toute bien-aymée de son Fils , par les continuelles inspirations qu'elle vous impetrera de sa Majesté divine. Vostre plus humble père et serviteur, etc
DCXXVU.
S. François de Sales, à Madame de Chantai.
Le Salnct est fait roy de la fevo dans le couvent de la Visitation. Les sœurs luy font leur protestation de sousmission , et luy demandent quelques nouvelles loyx qu'il leur promet. Il a l'inspiration de se renouveler dans la ferveur par une reveue de sa vie , pour se préparer & l'éternité. Il blasme l'entestement d'une fille scrupuleuse. Il parle de son frère, qui cstoit à la Cour, et que l'on veut faire son coadjuteur. La Cour, eschole de mortification. Le Salnct no respire que la croix , et fait estime singulière de la pauvreté.
8 janvier 1620.
0 MA tres-chere Mère! Dieu, par sa bonté, soit à jamais au milieu de nostre cœur, pour y vivre et régner selon son boa playsir. Que diray-je à ce commencement d'année? Je suis roy de bon jeu en vostre mayson, et nos sœurs en sont fort contentes, et m'ont envoyé par escrit une grande protestation de leur sousmission et obeyssance, et m'ont demandé quelques nouvelles loyx, selon lesquelles elles vivront; et je les mediteray pour leur en porter, quand je pourray leur faire une exhortation que je m'essayeray de faire dans ceste octave le plus gracieusement que je sçauray; car j'ay desjà une idée aggreable pour cela.
LE FONDATEUR d'oRDRE. SS5
Sur le commencement de la sepmaine qui vient, je feray ma reveue pour un renouvellement extraordinaire , que Nostre Seigneur m'invite de faire, affîn qu'à mesure que ces années périssables passent, je me prépare aux éternelles.
La sœur N. nous a donné bien de l'exercice, et ne veut encore pas cesser : car elle a un moule à part, auquel elle fait des péchez mortels, et opiniastre qu'elle ne peut se communier pour ceste occasion. Je luy fis une bonne correction, avec autant de vinaigre que d'huyle, que je repeteray en changeant les mots si souvent, qu'elle opérera, moyennant la grâce de Dieu. Tout le reste va bien, surtout les jeunes sont gracieuses.
Monsieur N. est tousjours à la Cour, où il apprend la mortification de la propre volonté excellemment, et encore plus celle de l'impatience, activité et soudaineté", car il faut demeurer trois heures et quatre à attendre les heures de service ; beaucoup plus, certes, que quand il treuvoit quelqu'un à l'autel de la Visitation. Mais au reste , c'est la vérité qu'il fait des merveilles : et non-seulement nostre chère Madame, mais Son Altesse et tous les princes et princesses, seigneurs et dames le chérissent et l'estiment grandement; et dés maintenant, sans que j'en aye parlé en sorte quelconque, on le va jetter dans lacoadjutorerie, si Madame est de croire , affin que son premier aumosnier soit evesque.
0 ma Mère ! soit que la providence de Dieu me fasse changer de séjour, soit qu'elle me laisse icy (car cela m'est tout un) , ne seray-je pas mieux de n'avoir pas tant de charge, affîn que je puisse un peu respirer en la croix de Nostre Seigneur, et escrire quelque chose à sa gloire? Mon sainct, c'est S. François avec l'amour delà pauvreté; mais je ne sçay comme l'aymer, ceste aymable pauvreté; car je ne la vis jamais de bien près : neantmoins en ayant oûy dire tant de bien à Nostre Seigneur, avec lequel elle nacquit, vescut, fut crucifiée, et ressuscita , je l'ayme et l'honnore infiniment. Vive Jésus !
DCXXVIII.
S. François de Sales , à une Religieuse.
Sur la naissance du Sauveur.
Ânnessy, 8 janvier 1620.
0 MA chère fille ! employons bien ceste nouvelle année pour acquérir l'éternité. Je vous voy, ce me semble, autour de l'enfant de Bethléem, que luy baysant ses petits pieds, vous le sup-
5o<i LETTRES.
plyez qu'il soit voslre roy. Demeurez là, ma tres-chere fille, et apprenez de luy qu'il est doux, humble, simple et amyable.
Que jamais vostre ame, comme une abeille mystique, n'abandonne ce cher petit roy, et qu'elle fasse son miel autour de luy, en luy, et pour luy; et qu'elle le prenne sur luy, duquel les lèvres sont toutes destrempées de grâce, et sur lesquelles, bien plus heureusement que l'on ne vid sur celles de S. Ambroise (1), les sainctes avettes, amassées en essaim, font leurs doux et gracieux ouvrages. Ma ûlle , je suis de plus en plus parfaictement vostre, etc.
DCXXIX.
[S. François de Sales, à une Supérieure de la Visitation,
Le Sainct esmle de raoommoder un différend arrivé à l'occasion d'one vestnre , par rapport aoz eoclesiaBtiqnes qni dévoient faire l'ofiBce de la cérémonie et la prédication. Quand lei pareofl d'ane fille donnent une dot raisonnable . il ne fant pas en tirer davantage. Les pénitences faites contre l'obeyasance sont nne tentation, et ne servent qa'à nourrir ramourpropre.
il janvier iO20.
Ma tres-chere 011e, je confesse que je n'entens rien à toutes ces considérations ceremoniales , parce que je n'y ay jamais pensé. Quatre bonnes fois pour le moins j'ay presché à Paris pour la réception des religieuses, qu'un simple prestre a fait l'office : une fois j'ay fait la réception , qu'un Père Jésuite a presché ; et en Tune et l'autre façon je ne laissois pas d'estrece que je suis. Quiconque presché, il tient le lieu et fait la fonction de Tevesque : c'est pourquoy si le bon Monsieur N. fait Toffice, je ne voy pas qu'un autre ne puisse prescher, quel qu'il soit. Ny l'Evesque de Nantes, ny M*" TArchevesque de Bourges n'en font nulle difficulté à Paris, ny je ne Tay jamais faite icy, à Saincte-Claire et à Saincte-Catherine.
Mais avec cela je confesse aussi que c'est une vraye humanité au bon Monsieur N. de croire qu'il importe à sa resputation qu'il fasse ou ne fasse pas l'office , et mesme n'ayant pas le talent de la prédication, et croy, quant à moy, que ce soit au contraire : mais après cela, quel remède? Car, de le divertir, c'est renverser son esprit. 11 sera donc à propos que , si nostre bon Monsieur N. peut faire que messieurs ses parens ne le
(1) s. Ambroise encore au berceau dormait dans la cour du palais de son père , un essaim vint voltiger autour de lui , et les abeilles entraient dans sa bouche et en sortaient comme d'une ruche ; c'était le symbole de Téloquence de ce grand évOque.
LE FONDATEUR d'oRDRE. 557
treuvent pas mauvais, ce soit luy qui fasse Texhortation ; et je ne puis deviner quelle rayson ils peuvent avoir de le treuver mauvais, estant une chose si bonne et si honnorable; et tousjours Faction sera plus authorisée par ce moyen que par aucun autre.
Que si cela ne se peut, il faudra prier quelque Père religieux : car, que faire parmy ces imaginations? Le jour est court; et de disposer Monseigneur à autre chose, il n'y a pas de l'apparence. Je vous asseure, ma fille , qu'une fille de considération se faysant Carmélite, je fis l'exhortation, et M. Duval, docteur en théologie, fit l'office, qui eust mieux presché que moy, et moy mieux fait l'office que luy. 0 Dieu! à quoy demeurons-nous accrochez ?
Or bien, voilà mon advis. Que s'il ne se peut encore, il faudra faire l'office de la réception avant disné, et l'exhortation après disné. Au reste, ma tres-chere fille, il est vray, qui a son cœur et sa prétention en Dieu , il ne se sent point, au moins en la partie supérieure, des agitations des créatures; et qui l'a au ciel, comme dit S. Grégoire à deux evesques, il n'est point tourmenté des vens de la terre.
Non-seulement je consens, mais j'appreuve, ains j'exhorte de tout mon cœur, que quand les parens riches donnent raysonnablement, selon leur condition et moyens, qu'on ne tracasse point pour tirer davantage. Comme, par exemple, en la fille qui fait son essay, j'aymerois cent fois mieux doucement avoir mille escus, que douze cens avec amertume, long et fascheux tracas. L'esprit de Dieu est généreux, suave et humble : on gaigneroit peut-estre deux cens escus en disputant, mais on perdroit de resputation à quatre cens; et on oste encore le courage aux riches de laisser venir leurs filles, quand on exige si chichement tout ce qu'on peut. Voilà mon sentiment, voilà ce que je fay prattiquer icy.
Elle a rayson , certes , la bonne fille , de croire que son humeur jeusneuse est une vraye tentation : ce l'a esté, ce l'est, et ce le sera, tandis qu'elle continuera de faire ces abstinences, par lesquelles, il est vray qu'elle affoiblit son corps et la volupté d'iceluy ; mais, par un pauvre eschange, elle renforce son amourpropre avec sa propre volonté : elle amaigrit son corps, et surcharge son cœur de la vénéneuse graisse de sa propre estime et de ses propres appétits.
L'abstinence qui se fait contre l'obeyssance, oste le péché du corps pour le mettre dans le cœur. Qu'elle mette son attention
à retrancher ses propres volontez, et bientost elle quittera ces phantosmes de saincteté auxquels elle se repose si superstitieusement. Elle a consacré ses forces corporelles à Dieu, ce n'est plus à elle à les ruyner, sinon quand Dieu l'ordonnera; et elle n'apprendra jamais l'ordonnance de Dieu que par robeyssance aux créatures que le Créateur luy a données pour sa direction. Si faut, ma tres-chere fille : il la faut faire ayder contre ceste tentation par les advis de quelque grand serviteur de Dieu; car il faut plus d une personne pour déraciner ces persuasions de saincteté extérieure, et chèrement choysies par la prudence de Famour-propre. Faites donc ainsi, priez Monsieur N. de l'instruire et fortifier contre ceste tentation ; et s'il est par luy treuvé bon , que ce soit mesme en vostre présence.
Est-ce tout de bon, ma tres-chere fille, quand vous dites : Nous sommes prou pauvres. Dieu mercy? 0 que s'il estoit vray, je dirois volontiers : Que vous estes donc heureuses, Dieu mercy! Mais je n'ose guère parler d'une vertu que je ne cognois que par le récit infaillible du roy des pauvres, Nostre Seigneur: car quant à moy, je n'ay jamais veu la pauvreté de près.
Tenez-vous dans le train de la communion que nous vous dismes , et dressez vostre intention à l'unyon de vostre cœur à celuy duquel vous recevez le corps et le cœur tout ensemble. Puis ne vous amusez pas à penser quelles sont les pensées de vostre esprit pour cela, puisque de toutes ces pensées il n'y eu a point qui soit vostre pensée, que celle que délibérément et volontairement vous aurez acceptée, qui est de faire la Communion pour l'unyon, et comme une unyon de vostre cœur à celuy de l'Espoux. Vostre, etc.
DCXXX.
S. François de Sales ^ à une Religieuse de la Visitation.
L'obeyssance est préférable aux austeritez volontaires, et la mortification du cœur à celle (lu corps. Le démon ne craint pas l'austérité, mais l'obeyssance.
il janvier 1610.
J'ay veu les suggestions que l'ennemy de vostre advancement fait à vostre cœur, ma tres-chere fille; et voy d'ailleurs la grâce que le tres-sainct Esprit de Dieu vous donne , pour vous maintenir forte et ferme dans la poursuitte du chemin auquel il vous a mise. Ma tres-chere fille, ce malin ne se soucie point que l'on deschire le corps , pourveu qu'on fasse tousjours sa propre vo-
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lonté : il ne craint pas l'austérité, ains l'obeyssance. Quelle plus grande austérité y peut-il avoir que de tenir sa volonté subjette et continuellement obeyssante?
Demeurez en paix : vous estes amatrice de ces volontaires pénitences, si toutesfois pénitences se doivent nommer les œuvres de l'amour-propre.
Quand vous prinstes l'habit, après plusieurs prières et beaucoup de considérations , il fut treuvé bon que vous entrassiez en Teschole de l'obeyssance et de Tabnegation de vostre propre volonté, plutost que de demeurer abandonnée à vostre propre jugement et à vous-mesme.
Ne vous laissez donc point esbranler; mais demeurez où Nostre Seigneur vous a mise. Il est vray que vous y avez de grandes mortiQcations de cœur, vous y voyant si imparfaicte, et digne d'estre souvent corrigée et reprinse : mais n'est-ce pas ce que vous devez chercher, que la mortification du cœur et la cognoissance continuelle de vostre propre abjection?
Mais, dites-vous, vous ne pouvez pas faire telle pénitence que vous voudriez. 0! dites-moy, ma tres-chere fille, quelle meilleure pénitence peut faire un cœur qui fait faute, que de subir une continuelle croix et abnégation de son propre amour? Mais je dy trop : Dieu luy-mesme vous tiendra de la mesme main de sa miséricorde avec laquelle il vous a mise en ceste vocation; et l'ennemy n'aura point de victoire sur vous, qui, comme la première fille de ce pays-là, devez bien estre espreuvée par la tentation, et bien couronnée par la persévérance. Je suis tout vostre, ma tres-chere fille.