DCXXXI
S, François de Sales y à une Supérieure de la Visitation.
Manière de combattre l'amour-propre. C'est une tentation dangereuse pour une religieuse de préférer des dévotions particulières à celles qui sont de règle. Comment une telle religieuse doit estre traittée par sa supérieure. Le bien et le mal ne despendent pas du sentiment, mais du consentement.
i4 janvier 1620.
Je VOUS escrivis avant-hyer, ma tres-chere fille, et respondis à vos deux lettres précédentes. 0 ma fille véritablement toute bien-aymée de mon cœur! faites bien ainsi; ne permettez pas à vostre esprit de considérer ses misères : laissez à Dieu, il en fera quelque chose de bon. Ne faites guère de reflexions sur ce que vostre nature meslera avec vos actions : ces saillies de l'amour-propre doivent estre négligées; pour les desadvoûer
;>fjO LETTRES.
deux OU trois fois le jour, on en est quitte. Il ne faut pas les rejetter à force de bras, il suffit de dire un petit non.
Vous avez raison; une fille qui est à Dieu, ne doit penser à sa resputation ; cela est impertinent. Quant à moy^ dit David , je suis abject et mesprisé : je n'ay point pour cela oublyé vos justifications fPs. 118). Que Dieu fasse, et de nostre vie, et de nostre estime, et de nostre honneur, à son gré, puisque tout esta luy. Si nostre abjection sert à sa gloire, ne devons-nous pas estre glorieux d'estre îibjects ? Je me glorifie, disoit FApostre, en mes infirmiteZy affin que la vertu de Jesus-Christ haJ>ite en moy (il. Cor. 12). Quelle vertu de Jesus-Christ! l'acquiescement à l'abjection.
J'escris à ceste pauvre chère fille. Je ne vis jamais une tentation plus manifeste et cognoissable que celle-là : elle est presque sans fard et sans prétexte.
Rompre des vœux, pour jeusner; présumer d'estre bonne pour la solitude , sans estre bonne pour la Congrégation ; vouloir vivre à soy-mesme, pour mieux vivre à Dieu; vouloir avoir l'entière jouyssance de sa propre volonté, pour mieux suivre la volonté de Dieu : quelles chimères! Qu'une inclination, ou plutost phantaysie et imagination chagrine, bigearre (1), despileuse, dure, aigre, amere, testue, puisse estre une inspiration, quelle contradiction! Cesser de louer Dieu, et se taire de despit es offices que la saincte Eglise ordonne, parce qu'on ne le peut louer en un coing selon son intention , quelle extravagance ! Or sus, j'espère que Dieu retirera de la gloire de tout cecy, puisque ceste pauvre chère fille se sousmet en tout à ce qu'on luy commandera, et qu'elle révère vostre présence.
Commandez-luy souvent, et luy imposez des mortifications opposées à ses inclinations, elle obeyra ; et, bien qu'il semblera que ce soit par force, ce sera pourtant utilement, et selon la grâce de Dieu. Helas! ma chère fille, il est vray, vous ne devez nullement faire différence entre vostre ame et la mienne en la confiance que vous devez avoir avec moy; et prenez bien courage à faire les actes d'unyon et d'acquiescement à la volonté de Dieu, par la partie et poincte supérieure de l'esprit, sans vous estonner nullement de quoy vous n'avez point les sentimens de dévotion pendant vos langueurs, "puisque les consentemens et au bien et au mal peuvent estre sans les sentimens, et les sentimens sans les consentemens.
(1) Bizarre.
LE FONDATEUR d'ORDRE. 561
On ne doit pas estre varyable à vouloir changer, sans grande rayson, de confesseur; mais on ne doit pas aussi estre tout à fait invariable, y pouvant survenir des causes légitimes de changement; et les evesques ne se doivent pas lyer si bien les mains, qu'ils ne puissent les changer quand il sera expédient, et surtout quand les Sœurs, d'un commun consentement, le requerront, comme aussi de Père spirituel. Je n'ay nulloysir. Vive Jésus, en tout et partout, et surtout au milieu de nos cœurs! Amen,
DCXXXII.
S. François de Sales, à une Religieuse,
Le Sainot escrit à une religieuse qui avoit la tentation de sortir de son Ordre pour passer dans un autre plus austère , par esprit d'inconstance ; il l'en destourne do toutes ses forces , et luy donne des advis conformes à son estât.
14 janvier 1620.
Ma très- chère fille, la cogitation de sortir a toutes les véritables marques de tentation qu'on sçauroit trouver ; mais Dieu soit loiié de quoy en cest assaut le donjon n'est pas encore rendu , ny (comme je pense) prest à se rendre. 0 Dieu ! ma treschere fille, gardez-vous bien de vouloir sortir. Il n'y a point d'entre-deux entre vostre sortie et vostre perte : car ne voyezvous pas que vous ne sortiriez jamais que pour vivre à vousmesme , de vous-mesme, par vous-mesme, et en vous-mesme, et ce d'autant plus dangereusement, que ce seroit sous prétexte d'unyon avec Dieu, qui, toutesfois, n'en veut point avoir, ny n'en aura jamais point avec les soHtaires retirez, particuliers et singuUers , qui quittent leur vocation , leurs vœux , leurs Congrégations par amertume de cœur, par chagrin , avec esprit et par desgoust de la société, de l'obeyssance, des règles et sainctes observances.
Oh! ne voyez-vous pas S. Simeon Stylite si -prompt à quitter sa colomne, sur Tadvis des anciens? et vous, ma tres-chere fille, vous ne quitterez pas vos abstinences sur l'advis de tant de gens de bien, qui n'ont nul interest de vous les faire quitter que pour vous faire rendre quitte et exempte de vostre propre amour? Or sus, ma tres-chere fille; chantez meshuy, le cantique de l'amour : 0 que c'est une chose douce et bonne, de voir les sœurs habiter ensemble! Traitiez rudement vostre tentation ; dites-luy : Tune tenteras poijit le Seigneur ton Dieu,,. Va en arrière, Satan.., Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et à iceluy seul ta serviras.