VII
Je vous laisse à penser, ma tres-chere fille : faire les génuflexions au Sainct Sacrement comme par despit , ensuitte de la tentation, quelle plus grande marque de tentation peut-on avoir? La force des inspirations est humble, douce, tranquille et saincte; et comme donc peut estre inspiration vostre inclination, qui est si despiteusc, dure, chagrine et tempétueuse? Retirezvous de là, ma tres-chere fille; traitiez ceste tentation comme on traitte celles de blasphème, de trahison, d'heresie, de desespoir: ne devisez point avec elle, ne capitulez point, ne Tecoutez point : traversez-la le plus que vous pourrez, par des frequens renouvellemens de vos vœux, par de fréquentes sousmissions à la supérieure. Invoquez' souvent vostre bon ange, et j'espère, ma tres-chere sœur, que vous trouverez la paix et suavité de Tamour du prochain. Ainsi soit-il. Je vous escris sans loysir : mais faites ce que je vous dy. Chantez au chœur tousjours plus constamment, à mesure que la tentation dira : Taysez-vous, àla façon de ce sainct aveugle. La paix du Sainct-Esprit soit avec vous.
DCXXXIII.
S. François de Sales ^ à une Religieuse de la Visitation.
Lo Sainct la console dans sa maladie. L'Ordre do la Visitation, asyle des infirmes. Il ne faut pas se doscourager h cause do ses imperfections.
7 febvrier 4G20.
Ce papier va trouver vos yeux, pour saluer par leur entromise vostre cœur tres-aymé du mien, ma tres-chere fille. 0 ce pauvre cœur! je le voy tout alangoury en la lettre que vous m'escrivistes le 12 décembre, que je receus fort tard ; mais je parle mal sans y penser, ma tres-chere fille : ce n'est pas vostre cœur qui est alangoury, c'est vostre corps; et à cause delà lyaison qui est entre eux , il semble au cœur qu'il a le mal du corps. Mon Dieu! ma fille, ne vous tenez nullement chargée, de souffrir ce qu'il faut que vous souffriez : c'est pour la Iressaincte volonté de Dieu, qui a donné ce poids et ceste mesure à vostre estât corporel ; mais l'amour sçayt tout et fait tout ; il me rend, ce me semble, médecin.
Je suis grand partisan des infirmes, et ay tousjours peur que les incommoditez que l'on en reçoit n'excitent un esprit de prudence dans les maysons, parlequel.on taschede s'en descharger sans congé de l'esprit de charité , sous lequel nostre Congrégation a esté fondée, et pour lequel on a fait exprès la distinction
LE FONRATKUR d' ORDRE. 563
des sœurs qu'où y veiil, Je favorise donc le parti de vostro in- Pirme, et pourveu qu'elle soit humble, et se retïognoisse obligée à la charilé. il la faudra recevoir, la pauvre fille : ce sera un sainct exercice continuel pour la clilection des sœurs.
0 ma tree-chere fille! demeurez en pais; ne vous amusez point à vos imperfections, mais tenez les yeux hauts et eslevez en l'infinie honte de celuy qui. pour nous contenir dans son hnmilité, nous laisse vivre dans nos infirmitez. Ayez toute vostre confiance en sa bonté ; cl il aura un seing de vostre aine , et de tout ce qui la regarde , que jamais vous ne sçauriez penser.
Je serviray en ce que je poucray Monsieur N.; mais il faut advoùer qu'en matière de négociation et affaires surtout mondaines, je suis plus pauvre preStre que je ne fus jamais; ayant, grâce à Dieu, apprins il la Cour à estre plus simple et moins mondain.
Demeurez en paix, ma tres-chere fille, et viven tout en Dieu. Je salue très-cordialement nos chères sœurs, et suis infiniment vostre, ma très chère fille. Nostre mère a bien de !a besongne taillée en France, pour la multitude des maysons qu'on demande. Vive Jésus, et son nom soit hony es siècles des siècles. Atnen. Vous estes ma tres-chere fdle, et Dieu veut que j'aye de la consolation à le dire.
5. François de Sales, à M. André h'remiot, archcuesqiie de Bourges, frère de Madame de Chantai.
Lg Saincl; In; tsiniolgne aon nmltié , at lu; Aoaua qnoUino UDiivoLId Aa la Mon il? chnntnl. AnneSEj, 8ftlJviler 1630,
Monsieur, enfin il se faut consoler ; rien n'est si aggreahle ny si salutaire en ceste vie mortelle que de bien aymer Dieu, et pour Dieu le prochain : je le voy, certes , et je sens que vous m'aymez cordialement, et que vous y avez bien du playslr. Et croyez aussi, je vous prie, que de mon costê j'ay un contentement nonpareil en l'extrême affection que Nostre Soigneur m'a donnée pour vous. Et puis voilà la tres-chere sœur qui , de mesme , ne respire presque que la bien-vueillance de son beau-frere, et ayme Rlialement co chestif pare spirituel , do qui Dieu hiy a donné une si enUere et parfaicte amitié, qu'elle ne se peut exprimer. Et s'il faut que je vous le die, mon cher frère (et ne voulez-vous pas
ce lillre cordial?), que ceste pauvre me fait un peu de pityé (1), comme la voyant là es champs un peu trop tristement solitaire. Mais c'est son calice, ne faut-il pas quelle boive? et puis je m'imagine que vous luy escrivez souvent, et allégez son tendre cœur par la communication des sentiments du vostre.
Mais n'attendez pas, mon cher frère, que je vous fasse le remercyement que je devrois de vostre boitte toute pleine de parfums sacrez : seulement je vous asseure que j'estime plus ce présent que Tor et la topaze, car il vient de vostre dilection, et ne rend que dévotion.
Je me ressouviens fort bien que j'allay visiter une danaoiselle, grande amye de Madame Tabbesse de Baume, et elle sera bien donc la mienne, puisqu'elle est la vostre; caries cœurs qui sont unis à un cœur, ne peuvent qu'ils ne soient unis ensemble.
Mon frère ne se peut despendre de la cour, où le service et les faveurs de Madame l'attachent : mais je puis bien respondre pour luy qu'il est grandement vostre serviteur tres-humble.
Il faut que je m'arreste, puisque le porteur me presse. Vivez tousjours uniquement en Dieu, mon très-cher et tres-veritablement tousjours plus cher frère, et aymez continuellement mon ame, laquelle souhaitte mille et mille consolations et prosperitez sainctes à la vostre, vous chérit, et vous honnore invariablement.
Monsieur mon très-cher frère, c'est la véritable profession de vostre tres-humble, etc.
DCXXXV.
S. François de Sales, à une Dame.
Le Sainct luy mando qu'il accepte une pauvre fille pour estre religieuse, à sa recommandation.
Il l'exhorte à mettre sa confiance en Dieu.
17 febvrier 1620.
Geste fille me sera chère, venant de la main de la providence de Dieu , et surtout par vostre recommandation , ma tres-chere fille, qui m'est de très-grande estime en toute façon. Playse à
(1) Pendant que les religieuses de la Visitation demeuraient au faubourg Saint-Michel, elles eurent beaucoup à souffrir, même du côté du nécessaire. Souvent elles n'avaient de la nourriture qu'à demi : les habits , le linge et les meubles leur manquaient ; plusieurs étaient réduites à s'asseoir à terre et à souffrir le froid le plus rigoureux , faute d'avoir du bois et des couvertures la nuit : plusieurs couchaient dans les greniers sur un tas de fagots ; il arrivait quelquefois qu'en se levant elles étaient couvertes de neige.
ceste mesme Bonté céleste de respandre ses grâces sur nous, affin que nous suivions tous les sacrez attraicts de la saincte vocation. Je n'ay point encore parlé de Monsieur N.; mais à veue de pays je ne laisse pas de vous dire, ma tres-chere fille, que vous teniez la teste hautement relevée en Dieu, et les yeux dans l'éternité bien-heureuse qui vous attend.
Qu'est-ce qui peut nuyre aux enfans du Père éternel, qui ont confiance en sa debonnaireté ? En toy, Seigneur , fay mis mon espérance (Ps. 30) : disons bien cecy, ma tres-chere fille, mais disons-le souvent, disons-le ardemment, disons-le hardyment, et ce qui s'ensuit nous arrivera : Je ne seray point confondu.
Non, ma fille, ny pour ceste vie, ny pour la future, jamais nous ne serons confondus : espérons en Dieu; faites bien et continuez vos exercices; aymez les pauvres, et demeurez en paix : pour moy, je chéris vostre.cœur de plus en plus, je le bénis de plus en plus, et suis en vérité de plus en plus, vostre, etc.
DCXXXVI.
S» François de Sales, à une Supérieure de la Visitation,
Les religieuses ne doivent aller au parloir que s'il y a nécessité. La multiplicité de leurs pratiques se réduit à l'unique exercice de la charité. Conduitte que doit tenir une maistresse des noyices à Tesgard d'une fille qui craint de s'assubjettir aux. exercices de la mayson.
22 febvrier 1620.
Or sus, je vous dy, ma tres-chere fille, que si j'ay dit en quelque entretien : douze heures dans la mayson pour une au parloir, j'ay dit ce qui seroit désirable s'il estoit pratticable. On dit souvent de telles propositions qui se doivent entendre commodément, c'est-à-dire, quand les choses se peuvent bonnement faire, selon les lieux, les personnes, et les affaires que l'on a. Demeurez donc en paix , et faites valoir ce document sagement, prudemment, non durement, ny rigoureusement, ny ric-à-ric.
Le Directoire du noviciat propose quantité d'exercices , il est vray : et il est encore bon et convenable, pour le commencement, de tenir les esprits rangez et occupez : mais quand , par le progrez du tems , les âmes se sont un peu exercées en ceste multiplicité d'actes intérieurs , et qu'elles sont façonnées, desrompues et desengourdies, alors les exercices s'unissent à un exercice de plus grande simplicité, ou à l'amour de complaysance, ou à l'amour de bien-vueillance, ou à l'amour de confiance, ou de
3G6 l.ETTRES.
runyon et reunyon du cœur à la volonté de Dieu, de sorte que ceste multiplicité se convertit en unité.
Et de plus, s'il se treuve quelque ame, voire mesme au noviciat, qui craigne trop d'assubjeltir son esprit aux exercices marquez , pourveu que ceste crainte ne procède pas de caprice, outrecuidance, desdain, ou chagrin, c'est à la prudente maistresse de les conduire par une autre voye, bien que pour l'ordinaire celle-cy soit utile , ainsi que Texperience le fait voir. Vivez toute à Dieu, en paix, en douceur, courageusement et sainctement, ma tres-chere flUe. Je suis en luy parfaictement vostre tout à fait.
DCXXXVII.
S. François de Sales, à Madaine de Chantai y à Paris.
Louis XIFT, aj'ant dessein d'attacher le Sainct à la France , Inj' fit proposer, dans son dernier voyage en eu royaume , par le cardinal de Hetz , archeves<iue de Paris , la coadjutorerie de ceste ville avec une pension considérable. C'est i\ ce subjot iiue le f>ainct marque sa sousmissiou ù la conduitto de la Providence , et une grande indifférence pour las biens et les honneurs de la terre.
26 febvrier 1620.
0 MA Mère ! soit que la providence de Dieu me fasse changer de séjour, soit qu'elle me laisse icy (car cela m'est tout un), ne sera-ce pas mieux de n'avoir pas tant de charge, affin que je puisse un peu respirer en la croix de Nostre Seigneur, et escrire quelque chose en sa gloire? Cependant nous escouterons ce que Dieu ordonnera, à la plus grande gloire duquel je veux tout réduire, et sans laquelle je ne veux rien faire, moyennant sa grâce: car vous sçavez, ma tres-chere Mère, quelle fidellité nostre cœur luy a vouée. C'est pourquoy sans reserve je la veux laisser régenter au-dessus de mes alléctions, es occasions où je verray ce qu'elle requiert de moy.
Certes, je me taste partout pour voir si la vieillesse ne me porte point à l'humeur avare, et je treuve au contraire qu'elle m'affranchit de soucy, et me fait négliger de tout mon cœur et de toute mon ame toute chichelé, prévoyance mondaine, et deffiance d'avoir besoin ; et plus je vay avant, plus je treuve le monde hayssable , et les prétentions des mondains vaines, et ce qui est encore pis, plus injustes.
Je ne puis rien dire de mon ame, sinon qu'elle sent de plus en plus le désir tres-ardent de n'estimer rien que la dilection de Nostre Seigneur crucifié; et que je me sens tellement invincible aux evenemens de ce monde, que rien ne me touche presque.
LE FONDATEUR Tl'ORDIîE. 561
0 ma Mère! Diea comble do beoediclions vostre cœur, que je chéris nomme mon cœur propre. Je suis sans fin vostre, en celuy qui sera par sa miséricorde, s'il luy plaist, et sans fm tout liostre.
Daxxxviii.