‹ Œuvres complètes de Saint-François de Sales (volume 3)Chapitre 157 sur 185 · François de Sales, à Madame de Chantai, à Paris · texte numérisé non relu

François de Sales, à Madame de Chantai, à Paris

Humilité et désintéressement du Sainct.

14 may 1620.

Or sus, ma Mère, je suis dans vostre parloir, où il m'a fallu venir pour escrireces quatre ou cinq lettres que je vous envoyé. Il faut donc que je vous die que je ne puis avoir opinion que rien se fasse de ce costé-là, que vous sçavez, si Dieu ne le veut de sa volonté absolue; car premièrement, ce fut ce que d'abord je dis à Monsieur le Cardinal, que si je quittois ma femme, ce seroit pour n'en avoir plus. Je vay doucement, quoyque avec grand travail, supportant les charges de la mienne, avec laquelle je suis envieilly : mais avec une toute nouvelle à moy, que fe-

LE FONDATEUR d'oRDRE. 569

rois-je? La seule gloire de Dieu, manifestée par mon supérieur le Pape, me peut ester de ceste démarche.

2^ Voylà mon frère evesque : cela ne m'enrichit pas, ^il est vray ; mais cela m'allège et me donne quelque espérance de me pouvoir retirer de la presse. Cela vaut mieux qu'un chappeau de cardinal.

3"" Mais vos nepveux seront pauvres? Ma Mère, je considère qu'ils ne le sont pas desjà tant, comme ils estoient quand ils nasquirent : car ils naquirent nuds; et puis deux ou trois mille escus; ny quatre mesme, ne me donneroient pas de quoy les secourir sans diminution de la resputation d'une prelature en laquelle il faut tant d'aumosnes, d'oeuvres pies, et de frais justes et requis.

4° Voilà Son Altesse qui me fait advertir que de toute nécessité il veut que j'accompaigne Monseigneur le Cardinal son fils à Rome : et, en effect, il sera à propos, pour le service mesme de TEglise, que je fasse ce voyage, bien qu'en toute vérité, ma Mère, il ne soit nullement selon mon inclination; car en somme, c'est tousjours aller, et j'ayme à demeurer ; et c'est tousjours aller à la cour, et j'ayme la simplicité. Mais il n'y a remède; puisqu'il le faut, je le feray, et de bon cœur, et tandis, les pensées de ce grand prélat de delà auront le loysîr de se dissiper. En somme, je ne feray rien pour ce party-là que je ne sois grandement asseuré que Dieu le veuille. N'en parlons donc plus que selon les occurrences, ma Mère.

Je suis à jamais, sans reserve et sans comparayson, c'est-àdire, au-dessus de toute comparayson, vostre, et certes, comme vous sçavez très-bien vous-mesme, je suis vostre tres-parfaictement.

DCLXI.

S. François de Sales, à la Mère Fabre, Supérieure de la Congrégation de la Visitation, à Lyon,

Le Salnct desclare, d'après le Concile de Trente, quel est le tems déterminé pour le noviciat dee religieux et religieuses ; que les supérieures peuvent neantmoins le prolonger, mais pour de bonnes raysons, et non par caprice.

Annessy, 14 may 1620.

Croyez-moy, ma tres-chere fille, ne faites point la discrette avec moy, pour ne m'oser pas escrire tous les jours quand vous voudrez; car jamais je ne verray de vos lettres qu'avec trèsgrande consolation pour moy. Or, je respons à la vostre dernière.

ÎJ70 LETTRES.

Je Ireuveray fort bon que vous veniez un peu à radvantage icy, pour plusieurs raysons, et que vous passiez à Grenoble, puisque mesme ainsi faysantvous gaignerezle passage de Chamberi quand vous irez à Turin ; d'autant qu'y ayant esté en venant, et veu Monsieur voslre père, vous n'aurez pas subjet de vous destourner pour y repasser; ains irez le droit chemin et advancerez d'une journée. Mais de vous dire bien précisément quand vous irez à Turin, je ne le puis encore; mon frère m'escrivoit dernièrement que ce seroit environ la fin de juin ou le commencement de juillet.

Le Concile de Trente prefige absolument une année de noviciat : en sorte que nul ne peut en establir deux, ny mesme un seul mois davantage, sans spécial privilège du Pape, bien qu'es cas particuliers les supérieurs, ains la supérieure et les sœurs, peuvent différer la profession quand il y a cause légitime, comme quand, avec un peu de loysir, la novice pourra se rendre plus capable, ainsi qu'il est dit es Constitutions; mais ceste vérité, il la faut doucement mesnager, et ne point l'alléguer par maniera de résistance, mais plutost la luy faire dire par quelque homme qui la sçache dire avec dextérité.

Si d'Auvergne (1) on poursuivoit pour avoir un mois au commencement de la fondation, je pense que cela seroit bon et à propos pour la consolation des sœurs qui iront.

Cependant, ma tres-cbere fille, me voyez bien marry d'estre reduict à l'impossible pour aller prescher à Lyon, Son Altesse voulant très-absolument que j'accompaigne Monseigneur le Prince Cardinal à Rome, qui fera le voyage cest automne. En ce regret neantmoins j'ay ce contentement de devoir servir un si bon prince, de pouvoir servir vostre petite congrégation , et de vous voir allant et revenant.

Je salue vostre ame de tout mon cœur, ma trcs-chere et tresaymable fille, et luy souhaitte incessamment les sainctes bénédictions du ciel; et à ma sœur toute chère Marie-Aymée (de Blonay), Anne F. F. Hieronyme, et toutes nos sœurs, que je chéris tres-parfaictement, et la malade, et tout à part nostre M. Brin.

(1) On parlait alors de la fonrlation du monastère de la Visitation de Sainte- Marie , à Montferrand , en Auvergne.

LE FONDATEUR D ORDRE

DCXI.II.

S. François de Saies, à la Mère Supérieure du monastère de la Visilalion, à Grenoble.

Li» r«ljglaii»a rlaln TlilUlloti pouTsnC raâeralr chez «Dca âcpfltltse nUs! : il iinellB» aonilïinonii. KaDg ot (onptlons de leurs sisocli^ , eto. Du smnd OfBoe et dH potil. Il n'y a jub lie bien ■anB ulmrtro ou ce moiulo.

10 ma; leSO.

Ma tres-chere fllle, la flile de laquelle vous m'escrivez estant de lelle conséquence, pourveu qu'elle eust environ douze ans, pourra estre fort bien receue. Il est vray que ces jonnes gens donnent de !a peyne ; mais que Fera-l-on là? Je ne treuve point de bien sans charge en ce monde. Il faut tellement adjuster nos volontez, que, ou elles ne prétendent point de commodité, ou, si elles en prétendent et désirent, elles s'accommodent aussi doucement aux incommodilez, qui sont indubitablement attachées aux commoditez. Nous n'avons point de vin sans lie en ro monde. 11 faut donc balancer : Est-U mieux qu'en nostre jardin H y ayl des espines pour y avoir des roses, ou de n'avoir point de roses pour n'avoir point d'espines? Si ceste fdle apporte plus de bien que de mai, il sera bon de la recevoir; si elle apporte plus de mal que de bien , il ne la faut pas recevoir.

Et i propos de petites filles, la-sœur N. (Jeanne-Marie, fille de Madame la concierge), qui a esté receue si jeune , est malade d'une maladie douloureuse, et, comme dit M. N, (Grandis) mortelle; car elle est pulmonique. Je la fus voir l'autre jour avec une incroyable consolation de voir une si douce indilTerence à la mort et à la vie, une patience si suave, et un visage ryant parmy une flebvre ardente; et beaucoup de peynes, ne demandant pour toute consolation que de pouvoir faire la profession avant que de mourir.

Or, si vous recevez celle que vous dites, i! est vray qu'il ne la faut pas lyer aux exercices ; car cela la pourroit rebuter en ceste si tendre jeunesse, qui ne peut encore savourer ce que c'est de l'esprit pour l'ordinaire.

Pour l'habit, iî no le luy faut pas; je ne pense pas qu'il le luy faille donner avant l'aage, mais ouy bien luy en procurer un fort simple, et une petite escharpe qu'elle tienne sur sa teste; en sorte qu'elle ressemble en quelque sorte à une religieuse, et sera bon qu'il soit ou noir ou tanné (I), sans ornement, comme j'ay veu à Saincl-Paul de Milan, où il y avoit environ cent cinquante religieuses, et vingt ou \dngt-cinq novices, et bien

(1) Brun.

autant de prétendantes , qui y estoient en pension et attente ; et celles-cy estoient toutes vestues d'une mesme couleur bleue, et des voiles de mesme, et tout leur appareil esgal. J'en dy de mesme pour la petite Lambert; et ce sera comme une petite préparation à Thabit, lequel es filles bien disposées on peut bien donner quelques mois avant le tems, mais non pas la qualité de novices, comme on a fait à la sœur Jeanne-Marie : et toutesfois il me semble qu il ne le faille pas faire, sinon pour des occasions pressantes. Un petit habit tanné ou blanc, ou de couleur que vous jugerez plus propre, avec un peu de forme approchant de celle de la religion, qui monstreroit qu'elles sont en prétention et attendant l'aage , les pourroit contenter.

Que les filles aillent à Lyon , ou ailleurs , il n'importe nullement ; et ne vous en mettez point en peyne. Quand vous serez en nostre monastère (1), ses commoditez feront leur attraction comme les autres, et les filles y viendront comme les colombes aux colombiers qui sont blancs. Cependant, ma tres-chere fille, qui ne cherche que la gloire de Dieu la trouve dans la pauvreté comme dans les commoditez. Ces bonnes filles n'ayment pas la pauvreté nécessiteuse, et nous, certes, n'en sommes pas non plus ravis d'amour. Laissez donc doucement et paysiblement aller à Lyon qui voudra ; Dieu vous garde mieux que tout cela.

Vous m'excuserez, ma tres-chere fille, j'espère que Dieu nous assistera, affin que le grand Office ne soit jamais introduict en ceste Congrégation , et le Pape mesme en donna quelque instruction ; et nonobstant cela (2) , il est bon qu'il y ayt des sœurs associées pour faire la charité à tout plein de personnes qui ne sçauroient dire l'Office, ou pour avoir la veue trop faible et basse, ou pour avoir manquement d'estomach (3), ou pour quelque autre infirmité.

C'est pourquoy l'on n'a pas marqué les exercices qu'il leur faut donner en lieu de l'Office au chœur ; car selon leur infirmité il les faut pourvoir. Si elles ont faute de veue , on leur peut donner des chapelets : si c'est infirmité d'estomach et non de veue, elles pourront dire les Heures; et la Supérieure pourra disposer d'elles à quelque Office non incompatible avec leur infirmité. Depuis peu j'ayleu la première Constitution, où il est assez

(1) Les religieuses de la Visitation de Grenoble habitaient alors une maison qui ne leur appartenait point, en attendant qu'elles eussent un monastère.

(2) C'est-à-dire, et nonobstant que vous disiez le petit Office seulement, il est bon qu'il y ait des sœurs associées , etc.

(3) Qui les empêche de chanter au chœur.

LE FONDATEUR d'oRDRE. S73

clairement dit que les sœurs associées, comme les domestiques, diront des Pater et Ave en lieu de rOfQce; c'est en la page 118 et 119. C'est pourquoy il ne sera nul besoin qu'elles disent les Heures; ains suffira qu'elles fassent ce qui est porté en l'article de ceste Constitution : et qu'au reste la Supérieure les employé selon qu'elle verra qu'elles pourront faire.

Il sera bon que nostre Mère de Lyon (1) passe à Grenoble pour vous voir; vous en recevrez de la consolation toutes deux : et ne vous mettez nullement en peyne de ceste petite touche que vostre cœur en ressent ; car cela n'est rien , et sert beaucoup pour nous faire humilier doucement, pour nous faire voir la misère de nostre nature, et pour nous faire désirer parfaictement de vivre selon la grâce, selon l'Evangile , selon l'esprit de Nostre Seigneur. Parlez-moy tousjours hardyment; car je proteste devant Dieu et ses saincts que je suis vostre, ma tres-chere et véritablement bien-aymée fille.

Je salue nos sœurs tendrement, et ces bonnes dames.

DCXLIII.

S. François de Sales, à la Mère de Blonay, supérieure à Lyon,

Le Sainct rappelle à son souvenir les premières années de la Mère de Blonay, et se plalst à s'en

entretenir aussi bien que du tems de sa mission.

May 1620.

Je vous peux bien appeler ma tres-chere fille, car vous m'avez esté chère en vérité, je le puis dire ainsi, dés le ventre de vostre mère, ou au moins dés la mammelle, où je vous ay cent fois beniste, et souhaitté la couronne et le loyer des vierges espouses de Jesus-Christ ; en ce tems bien-heureux, ma chère fille, où avant d'estre pasteur en chefj'avois la grâce de courir chercher les brebis de mon maistre, et que j'estois si courtoysement et si amyablement accueilly chez vous (2). Ma vraye fille, il me fait, je vous asseure, grand bien de m'entretenir avec vous de ces premières années de mon premier service à la tres-saincte Eglise. Cela m'anime en la ferveur, et me fait doucement souvenir combien il y a long-tems que vous estes ma fille.

(1) C'est la Mère Fabre qui allait être supérieure à Montferrand , et laisser à sa place la Mère de Blonay, supérieure.

(2) Le château de Blonay est sur les bords du lac de Genève, au fond du Chablais, théâtre des premières missions de S. François de Sales.

374 I.ETTRES.

DCXLIV.

S. François de Sales, // la Mère de Brechard, supérieure

de la Visitation, à Moulins.

I>» "«alncr, prnlat ilonnn i\ la More Aa Brech.inl. qui CHtoit flipericuro «lu luonoâtere ile .Saincte- Marifî ù MuiiIIns. estant clv»y!*lfi P«»ur fundor un antre monastère <le son Ordre h Never*. atlvis «le riuelfiues mcHured i^q'!! y avoit à prendre pour lea obcdience.s et le trani<port •l<?s f^Mir.-*.

Annessy, 9jaia I6i0.

Ainsi que ces bons Frères me venoient dire adieu, j'ay receu vostre lettre, ma tres-chere fille, du 22 may, à laquelle je respons vistemerit.

L'obédience de Monseigneur de Lyon suffira pour toutes, puisque vous estes sous sa direction et authorité maintenant : car, quanta mon consentement, vous Tavez desjà. Nous ferons partir nos sœurs au plus tost, mais non pas à Tadventuresitost que vous désireriez; car nous n'en voudrions pas faire deux trouppes , et il en faut pour Paris et Orléans encore ; mais vous serez si proches, que quand vous seriez contrainctes de partir avant Tarrivée de celle quon y enverra pour Moulins, vous la pouvez bien instruire, oultre que ma sœur du Chatelut soustiendra bien pour un peu.

J'escriray pour Monsieur le General, sitost que je pourray, et au moins par la sœur qui ira là, laquelle nous voudrions estre grandement excellente : mais il est mal-aysé d'en treuver de telles. Je seray bien en peyne si Monsieur le maréchal de Sainct- Geran m'oscrit, ce qu'il n'a pas fait jusques à présent. Dieu me donnera la response, s'il luy plaist.

Les Règles sont imprimées à Lyon , et croy que nos sœurs de Lyon en ont quantité de copies. Il y a mille fautes, et surtout celle de la fin, où en lieu d'Approbation, on a mis Epilogue. Encore qu'es Règles de S. Augustin il y en ayt qui ne sont pas pour ce tems, il n'y a point de danger de les lire, tant pour la révérence dusainct que pour les bonnes conséquences qu'on en peut tirer.

S'il est possible, faites-vous porter en carrosse jusqu'à la porto de vostre monastère à Nevers ; et quoyqu'on vous aille au rencontre, ne descendez pas, et vous excusez sur ce que la barquo sur l'eau, ou le carosse sur terre, sont vos monastères portatifs. Je ne croy pas qu'on vous y veuille faire de cérémonies; mais si on le veut, vous ferez la guerre à l'œil, et l'esprit de conseil vous enseignera ce qui sera requis.

LE FOXUATEUR d'ordre. .iT.Ï

Je VOUS envoycpay ie formulaire de la réception aii noviciat, par la première commodité.

0 ma fîile ! il n'y a pas moyea d'escrire davantage, non pas iDOsme à ma chère grande fiilo de Paris (1); à laquelle neantmoinsje dy icy qu'il faut qu'elle ne désire plus la profession avant l'année, parce que cela est impossible. Elle sera assez professe, puisqu'elle sera si dévote et résignée, comme j'espère, et que par son entremise tant de fllles parviendront à la véritable dévotion.

S. François de Sales, à M. Coiinselet, secrétaire du Rmj et de M. le Due de Nemours.

Monsieur, avec un extrême sentiment d'obligation, je vous rens grâce du soing que vous avez eu des affaires dont j'avois supplyé Monseigneur de Nemours, et en espère bonne issue, si Sa Grandeur en croit son conseil de deçà; car elles sont toutes Ires-justes , et selon Dieu, .\insi, quant à celles de Monsieur de Vallon, il n'y a point de difficulté qu'il n'y ayt obligation de conscience à faire rcsparer le toi-t qu'on luy a fait tres-manifestement. Apres donc que ces Messieurs les officiers auront délibéré sur l'advis qu'ils en doivent donner, je feray une recharge de supplication à Sa Grandeur.

Nous sommes parmy le passage des Espagnols, pendant lequel M. le marquis do Lans en avoil donné la charge à M. de Monthoux : mais, sur les rcmonstrances que ces Messieurs du conseil ont faites, ii a révoqué ceste charge, et l'a laissée audit conseil, et nommément à mon frère deThorens, qui, en qualité de chevalier dudit conseil . et officier de .Monseigneur, en a présentement la garde. Voylànos nouvelles.

La supérieure de Saincte-Marie de Moulins m'escrivit il y a quelque tems, que ce n'estoit pas pour aucune incommodité corporeile que la niepce que je luy avois tant recommandée luy sembloit ne devoir pas estre retenue, ains pour l'extrême adversionqu'elleavoit ù, tous les exercices de religion, laquelle ad vet^ sion elle ne vouloit nullement surmonter, ains s'y laissoit tout à

(1) Voyfi la iettie dutée vers le 8 août 161!), pa^-e -jT:

Page 1