François de Sales . à un Gentil-homme
Il fait l'esloge des Pères Bamabites , et l'enumeration des fonctions auxquelles
ils sont propres.
6 novembre 1617.
Monsieur, je n'ay point receu de vos lettres depuis qu'il vous pleut me faire sçavoir que vous desiriez des miennes pour ces Messieurs, en recommandation de vos droicts ; et je vous prie de croire que je vous ay neantmoins escrit plus d'une fois depuis, et que je suis marry quand je sçay que vos addresses me manquent; car je fay beaucoup d'estat de vous escrire, en quoy je prens ordinairement et trouve une particulière consolation.
Mais disons un mot de nos Pères Barnabites, puisque je suis pressé, et ne puis pas m'estendre. Ce sont des gens de fort
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solide pieté , doux et gracieux incomparablement, gui travaillent incessamment pour le salut du prochain ; en quoy ils se xendent admirables esgalement et infatigables.
Une chose leur manque, que nous supportons facilement, qui est qu'encore qu'ils ayent d'excellens prédicateurs, nous ne pouvons pas encore jouyr de leurs talens en cela, d'autant qu'ils n'ont pas encore un usage parfaict du langage françois, mais seulement autant qu'il faut pour se faire entendre es catéchismes, petites exhortations et conversations spirituelles; mais ils la vont acquérant tous les jours, et il est arrivé encore ces jours passez un mal-heur en la perte qu'ils ont faite d'un Père Parisien qui deceda.
Pour moy, je pense qu'ils feront un jour de grands services à la France; car ils ne font pas seulement profict en l'instruction de la jeunesse (aussi n'est-il pas si requis où les Pères Jésuites font si excellemment bien), mais ils chantent au chœur, confessent, catéchisent, et vont mesme aux villages où ils sont envoyez preschant , et en somme , font tout ce qui se peut dire , et fort cordialement, et ne demandent pas beaucoup pour leur entretien. Voilà ce que je vous puis dire, et qui me feroit désirer leur introduction es lieux où les Jésuites ne sont pas. Vostre prudence discernera ce qui se pourra faire pour les attirer en vostre Autunois.
Je vois cependant madame vostre femme, que je chéris à la vérité, tres-cordialement , sur la croix, entre les doux et les espines de plusieurs tribulations, qu'elle sent et que vous ressentez. Que vous diray-je sur cela, mon très-cher frère? Interrogez souvent le cœur de Nostre-Seigneur, d'où ceste affection procède , et il vous fera sçavoir qu'elle a son origine dans le divin amouc. C'est bien faitde jetter nostre pensée sur la justice qui nous punit; mais c'est mieux fait encore de bénir la miséricorde qui nous exerce.
Toute ceste année, nous avons vescu parmy les adversitez, et je croy que vous aurez sçeu le trespas inopiné de mon frère et de ma sœur; que j'appelle inopiné, car qui Teust pensé? mais trespas Ires-heureux, pour le genre de mort et la saincteté du passage ; car particulièrement ma chère petite sœur fit son despart avec tant de gayeté et de suavité, qu'un médecin qui la vid mourir, me dit que, si les anges estoient mortels, ils desireroient ceste sorte de mort. Mais en somme, que pouvons-nous dire en toutes ces occurrences? 11 est mieux de ne rien dire que ce qui est escrit : Obmutui, et non aperui os meum, quoniam
tu fecisti (1 ) ; et à la vérité , pour parler cœur à cœur avec vous , je n'ay presque jamais osé adjouster ce qui suit : Amove à me plaças tuas (2). Je prieray Dieu qu'il sanctifie sa voloaté; qu'il soit vostre consolation et de madame , que je vous prie de treuver bon que je nomme ma chère fille. Sic state in Domino ^ charissimi, et diligentem diligite (3). Je suis, Monsieur, vostre, etc.