CCCLXXIV
S, François de Sales, à un Prestre.
Ne pas se laisser prévenir au desavantage de personne , et surtout de ceux qui sont consacrez à Dieu. — Gomment on doit se comporter quand on est calomnié.
Monsieur, trois jours avant Tarrivée en ceste ville de ce bon hermite, que je treuve bien à mon gré, j'eus desjà quelques advis de ceste fâcheuse affaire, qu'il m'a communiquée de vostre part; et comme, après avoir eu une bonne impression d'une personne qualifiée, j*ay beaucoup de difficulté à m'en desprendre, je ne permis pas à ceste relation si mauvaise d'entrer dans mon esprit; ains je l'arrestay à la porte , suivant l'ancien advis :
Celuy que trop facilement Par la calomnie on enchante, Ou bien il est sans jugement, Ou bien il a l'ame meschante.
Neantmoins la cheute de Salomon, que j'ay si souvent en la pensée, me mit, je vous asseure, grandement en peine, et fus grandement souslagé quand ce bon frère m'eut parlé, et que j'eus veu le tesmoignage, plus grand qu'aucune exception, de monsieur l'archidiacre, duquel le tesmoignage est digne de très-grand respect. Or sus. Dieu soit loué : voicy mon advis.
Premièrement, puis qu'ainsy que me dit ce porteur, et que vostre lettre me signifie, la calomnie n'est pas encore entrée dans la foule du peuple, et qu'au contraire les plus apparens et les plus dignes juges des actions humaines de ce pays-là sont tout à fait résolus en l'opinion de vostre probité, je préfère la dissimulation au ressentiment, car nous sommes au cas de l'ancien sage : Spreta exolescunt : si irascare, agnilavidentur (1). Et, comme j'ay accoustumé de dire : la barbe n'est ny arrsCchée, ny bruslée, ains seulement coupée ou rasée ; elle recroislra facilement.
Je voudrois que la dissimulation fust si franche, et comme doivent estre les actions héroïques qui se prattiquent pour l'amour de Dieu, sans se plaindre, sans tesmoigner de grandes respugnances au pardon ; car la candeur du cœur qui pardonne fait tant plus cognoistrele tort de Tinjuriant. Neantmoins, il faudroit
(1) La calomnie étant méprisée, perd toute sa force; mais si Ton vient à s*en fâcher et à en faire état , il semble qu'on reconnaisse la justice de Taccusation.
oster (!e devant les yeux des malins Lout ce qui les peut provoquer, et qui n'est pas du service de Dieu. Vostre tres-humble , etc.
S. François de Sales, à un p7-extre son amy.
La diïeraitJ des npinlonn ne doit yoint »IMrer U ch»rl« eC l'umltJd des chraatleni. Comment m dnit couiporMr un Juge.
Monsieur, je ne sçay comme il vous peut entrer au cœur que je puisse avoir aucune defiiance de vostre amitié, pour tous les secours que vous ferezàM. le Prieur et à sa trouppe reformée; car jeleursouhaitte toute sorte de prospérité, et u'ay nulle sorte d'interest en l'événement de vostre entrepriiise, sinon celay-là mesme que vous me marquez en vostre lettre estre le vostre, la plus grande gloire de Dieu, et le plus grand service de son Eglise; et que Dieu soit servi, ou par des religieux vestus de noir ou vestus de blanc, cela est indiffèrent
Mais je dy plus, et le dy devant Nostre Seigneur ; quand j'aurois bien de l'interest d'un costé plus que de l'autre, j'espererois ceste grâce de la divine Majesté, de n'eslre pas si passionné et désordonné en l'amour-propre, que sçavoir mauvais gré à qui ne suivrait point mon parti. Non, certes, je ne pense pas que ny mon sentiment, ny mes opinions, ny mes ioterests doivent servir de règle à pas un homme du monde, et particulièrement à mes amys ; trop obligé que je leur seray, si réciproquement ils ne m'estiment rien moins que leur affectionné et véritable amy, quand je seray d'autre opinion qu'eux : les anges ont de ces différends in agibilibus, et S. Pierre et S. Paul en eurent, comme aussi S. Paul et S. Barnabe, sans diminution de leur indissoluble charité.
Je vous ay dit candidement mon sentiment sur le subjet de la reformalion que vous affectionnez ; il y a du respect pour Tune que j'estime bonne, et pour l'autre que j'estime meilleure, raarry que je serois de perdre la douceur et paysible affection que je dois à toutes deux. Mais ne vous parlay-je pas clair à vostre despart? Ce fut de bon cœur que je die alors , je le répète maintenant, et le diray encore cy-apres : Uniisqiiisque in suo sensu abundet, dnmmodà glori^cetur Christus (Rom. 14). Tout le desplaysir que j'ay en cecy, c'est de ne vous pouvoir pas assez playre, et m'accommoder à vostre désir, mesmement en ce qui .est d'escrire à Monseigneur le cardinal Bellarmin.
l'kvesque. 1 bl
J'ay desjà esté récusé par Tune des parties , qui se plaint de moy; il a'est pas à propos de me jetterles plaintes de l'autre sur les bras. Je ne sçay nullement que c'est que des autres reform ez deN., hormis de M. le Prieur et de M., ne cognoissant les autres que de nom, et quelques-uns de veue. Je suis délégué commissaire, je ne dois point faire de préjugez, affîn que, si les parties allèguent quelque chose contre ceste reformation, je puisse encore juger. Il y a enfin mille raysons , ce me semble, pour lesquelles je dois oûyr parler de part et d'autre, sans me mesler de faire des offices, ny pour les uns ny pour les autres, jusqu'à ce que je sois deschargé de l'office de juge qui m'est commis.
Nostre amitié n'est pas fondée sur la re formation ny des uns ny des autres; c'est pourquoy je vous supplie de me bien conserver la vostre, au travers de toute ceste négociation, comme de mon costé je suis invariable en celle que par tant de respects je vous dois. Je sçay qu'un autre , moins discret et charitable que vous, pourroit beaucoup dire de choses de moy, entre les poursuittes, comme il a esté fait à Chamberi; dont je loiie Dieu que ce soit vous plutost qu'un autre, bien que, pour parler franchement entre nous, je me sente fort asseuré de n'estre point blasmé de quiconque, sans passion, voudra conférer les tems et les occasions de ce qui s'est passé par mes mains, et de ce qui s'est passé parles mains de ceux qui se deulent (1).
Mais quand il playroit à Dieu que quelqu'un me fist mortifier, mon second remède seroit d'avoir patience. Je finy donc par où j'avois commencé, vous remerciant derechef de la peine que vous prenez pour ces bonnes âmes, qui prient et prieront Dieu pour vous, et vous demeureront extrêmement obligées avec moy, qui de tout mon cœur suis sans fin. Monsieur, vostre plus humble, etc.
J'ay sçeu le peu de compte que l'on tint de Tevesque du lieu, au conseil de la N. ; mais si (2), ne puis pas m'esmouvoir à rien faire qu'après une meure délibération ; car il faut ne point faire de faute, quand on s'oppose aux fautes. Il est impossible d'empescher que chacun (à bonne intention) ne s'essaye de gaigner l'ayantage.
(1) Se plaigneat. — (2) Toutefois.
s. François de Sales, à M. du Marlerey, curé du diocèse de Genève.
LeSilDct Iiiy dooDG ■» adiU pour u condaltie, et pour la validité d'un ttaisago-
MoNSiEUR du Marterey, je fay en partie ce que Monsieur le Supérieur et voua avez désiré; et ne me fusse pas arresté là, n'eust esté qu'hyer ceux qui ont esté employez pour vostre affaire m'y viorent obliger par leurs remonstrances. Je croy que vous ne tarderez pas à les rendre salisfaicts ; et je passeray plus oultrc , et vous contenteray.
Or, persévérez es sainctes résolutions que uous avons prinses, tenez vostre ame nette, eslevez souvent vostre cœur, occupez-le en la lecture des bons livres; ne demeurez point oyseux, ains faites tousjours quelques bonnes besongnes, ou corporelles, ou spirituelles. La jeunesse et l'oysiveté sont deux mauvaises compaignes. La dei-niere trahit et ruyne la première. Je croy bien, comme vous ra'escrivez, que la bonne Madame de La Flechere vous ayde : la hantise peut infiniment, soit en bien, soit en mal; celle de ceste dame ne peut estre que salutaire à qui s'en veut et sçayt prévaloir.
Il se faut bien garder de redonner la bénédiction matriraouiale à la saincte messe, ny de reprononcer ces paroUes : Ego vos conjungo; mais, après que ces gens-là seront communiez, vous pourrez bien après la messe, et secreltement , leur faire confirmer le consentement de leur maryage, et dire sur eux les oraysons qui sont dans le Missel de la bénédiction.
Dieu soit voslre lumière et vostre protection. Vostre, etc.
CCCLXXVII.
S. François de Sales, au Père Dominique de Chamberi,
provincial des Pères Capucins.
IjQ Suinct luy rionnn advli d'un voyage qu'il vs faire ft Ljoo et de qae1qu« affatres
Mon Révérend Père, si le tems n'empire point, je pense partir pour aller demain à Lyon; et par ce voyage je seray bien ayse si je pouvais esclaircir le cœur de M. Maguin avec le frero Adrien, et que le frère Adrien accommodast pour une bonne fois toutes les affaires que l'on a de ceste ville à Lyon pour ce
qui regarde la soye. Or, je vous propose ceste mesme pensée, affin que, si vous Tappreuvez, il vous playse donner l'obeyssance audit frère Adrien , afSn qu'il vienne tandis que je seray là, qui ne sera que cinq ou six jours; et si de plus je puis rendre quelque service à Vostre Révérence, soit pour l'argent de M. Belloit, soit pour autre chose, je le feray de tout mon cœur, comme estant, mon Révérend Pere, vostre, etc.