‹ Œuvres complètes de Saint-François de Sales (volume 3)Chapitre 49 sur 185 · VIT. K · texte numérisé non relu

VIT. K

Bien que vous devex estre ferme en la resolnlîon que je vous donnay, que ce qui se dit au secret de la pénitence est tellement sacré qu'il ne se doit pas dire hors J'icelle ; et quiconque vous demande si vous avez dit ce que vous avez dit avec le sceau

Ires-sainct de la conTession, vous Iny pouvez hardyment, et sans péril (le duplicité, dire que nenni : il n'y a nulle difficuUê en cela. Mais bien beny soit Dieu, j'ayme mieux que vous excédiez en naïfveté que si vous en manquiez : toutesfois un autre coup demeurez ferme, et tenez pour non dit et totalement lea ce qui est couvert du voile sacramenlal. El cependant ne vous mettez nullement en scrupule, car vous n'avez point offensé en le disant, bien qu'à l'advenlure vous eussiez mieux fait le celant, à cause de la révérence du sacrement, qui doit estre si grande, que hors iceluy il ne soit rien mentionné de ce qui s'y dit. Je me ressouviens bien où vous me parlastes sur ce subjet la première fois.

Vous me dilles que peut-eslre auray-je le bien de vous voir environ la septembre : ce me sera une extrême consolation, comme aussi de voir madame Brulart et mademoiselle de Villars. Le sçachant, je m'essayeray de vous donner autant de loysir qu'il me sera possible, et prieray Dieu particulièrement, affio que je vous en puisse estre autant utile à toutes comme Je suis affectionné.

J'ay reprins la plume plus de douze fois pour vous escrire.ces deux feiiiites; et sembloitque l'ennemyme procuroitdes distractions et affaires pour m'empescher de ce faire. Interprétez à bien ceste longueur; car j'en ay usé pour escbapper, s'il m'est possible , les respiiques et scrupules qui naissent assez volontiers es esprits de vostre sexe. Gardez-vous-en, je vous supplie, et ayez bon courage. Quand il vous surviendra quelque ennuy, ou intérieur ou extérieur, prenez entre les bras vos deux resolutions et colomnes de t' édifice (i) , et, comme une mère sauve ses enfans d'un danger, portez-les es playes de Nostre Seigneur, et le priez qu'il vous les garde, et vous avec elles; et attendez là, dedans ces sainctes cavernes, jusqu'à ce que la tem peste soit passée.

Vous aurez des contradictions et amertumes : les tranchées et convulsions de l'enfantement spirituel ne sont pas moindres que celles du corporel ; vous avez essayé les unes et les autres. Je me suis souventesfois aoimé parmy mes petites dlfficultez, par les parolles de noslre doux Sauveur, qui dit : La femme, quand elle nifante, a une f/rande détresse; mais, après V enfantement,

(1) V"ii' lu leUre du 3 mai , paye 2U2,

LE FONDATEUR d'ordre. 2H

elle oublie le mal passé, parce qu'un enfant lui est nay (Jean. 16). Je pense qu'elles vous consoleront aussi, si vous les considérez et répétez souvent. Nos âmes doivent enfanter, non pas hors d'elles-mesmes , mais en elles-mesmes , un enfant masle, le plus doux, gracieux et beau qui se peut désirer; c'est le bon Jésus qu'il nous faut enfanter et produire en nous-mesmes. Vous estes grosse, ma chère sœur; et béni soit Dieu, qui en est le père. Je parle comme cela, car je sçay vos bons désirs; mais courage, car il faut bien souffrir pour l'enfanter. L'enfant aussi mérite bien qu'on endure poiîr l'avoir et pour est^e sa mère.

C'est trop vous entretenir; je m'arreste, priant ce céleste Enfant qu'il vous rende digne de ses grâces et faveurs, et nous fasse mourir pour luy, ou au moins en luy. Madame, priez-le pour moy, qui suis fort misérable , et accablé de moy-mesme et des autres, qui est une charge intolérable, si celuy qui m'a desjà porté avec tous mes péchez sur la croix ne me porte encore au ciel. Au demeurant, je ne dy jamais la saincte Messe sans vous; et, ce qui vous touche de plus près , je ne communie point sans vous. Je suis enfin autant vostre que sçauriez souhaitter. Gardezvous des empressemens , des melancholies , des scrupules. Vous ne voudriez pour rien du monde offenser Dieu , c'est bien assez pour vivre joyeuse.

Ma bonne mère est vostre servante , et tous ses enfans vos serviteurs : elle vous remercie tres-humblement de vostre bienvueillance. Mon frère (i ) se sent infiniment obligé à la souvenance que vous avez de luy, et la contre-eschange par la continuelle mémoire qu'il a de vous à l'autel : il est absent maintenant que j'escris. Je désire sçavoir le nom et l'aage de vos enfans, parce que je les tiens pour miens selon Dieu. Je n'ose pas presser les dames que vous me nommez, du voyage, parce qu'il ne seroit pas séant : je le désire neantmoins, et me console en l'espérance que j'en ay, Madame, vostre, etc.

(1) Messire Jean-François de Sales , successeur de notre Saint dans l'évêché de Genève.

212 LFTTRES.

s. François de Sales, à Madame de Chantai.

Xarqnefl certaines par lesquelles on pent recognotstre 9I le choix que Ton a fait d'im. directenr est légitime. — Remèdes pour les i^ntations contre la fby. Begies de condnitte à l'naige d'une veuf ve chrestienne , tant à Teagard de ses deroirs envers Dieu, que yis-à-vis de sa famille et de son intérieur domestique.

14 octobre 1604.

Madame, plust à nostre bon Dieu que j'eusse autant de moyen de me bien faire entendre par cest escrit comme j'en ay de volonté! Je m'asseure que, pour une partie de ce que vous desirez sçavoir de moy, vous seriez consolée; et particulièrement pour les deux doubtes que Tennemy vous suggère sur le choix que vous avez fait de moy pour estre vostre père spirituel. Mais je m'en vay vous dire ce que je pourray, pour exprimer en peu de parolles ce que je pense vous estre nécessaire sur ce subjet.

Pour le premier, le choix que vous avez fait a toutes les marques d'une bonne et légitime eslection ; de cela n'en doubtez plus, je vous supplie. Le grand mouvement d'esprit qui vous y a portée presque par force et avec consolation; la considération que j'y ay apportée avant que d'y consentir; ce que ny vous ny moy ne nous en sommes pas fiez à nous-mesmes, mais y avons appliqué le jugement de vostre confesseur, bon, docte et prudent ; ce que nous avons donné de loysir aux premières agitations de vostre conscience pour se refroidir si elles eussent été mal fondées ; ce que les prières non d'un jour ny de deux, mais de plusieurs mois ont précédé, sont indubitablement des marques infaillibles que c'estoit la volonté de Dieu.

Les mouvemens de l'esprit malin ou de l'esprit humain, sont bien d'autre condition. Ils sont terribles et vehemens, mais sans constance. La première paroUe qu'ils jettent àl'aureille de l'ame qui en est agitée, c'est de n'ouyr point de conseil; ou, si elle en ouyt, que ce soient des conseils de gens de peu et sans expérience. Ils pressent, ils veulent qu'on trousse marché avant que de l'avoir traitté , et se contentent d'une courte prière, qui ne sert que de prétexte pour establir des choses les plus importantes.

Il n'y a rien de pareil en nostre faict. Ce n'a esté ny vous ny moy qui en avons formé le traitté : c'a esté un troisiesme , qui en cela n'a peu regarder qu'à Dieu seul. La difficulté que j'y apportay au commencement, qui ne procedoit que de la considération que j'y devois appliquer, vous doit entièrement résoudre. Car croyez bien que ce n'estoit pas faute de très-grande inclination à

LE FONDATEUR d'oRDRE. 213

vostre service spirituel, je l'avois indicible; mais parce qu'en chose de telle conséquence je ne voulois suivre ny vostre désir, ny mon inclination, ains (1) Dieu et la Providence. Arrestez-vous là, je vous supplie, et ne disputez plus avec Tennemy en ce subjet; dites-luy hardyment que c'est Dieu qui Ta voulu, et qui Ta fait. Ce fut Dieu qui vous embarqua en la première direction, propre à vostre bien en ce tems-là; c'est Dieu qui vous a portée à celle-cy, laquelle , bien que l'instrument en soit indigne , il vous rendra fructueuse et utile.

Pour le second, ma tres-chere sœur, sçachez que , comme je viens de dire, dés le commencement que vous conferastes avec moy de vostre intérieur. Dieu me donna un grand amour de vostre esprit. Quand vous vous desclarastes à moy plus particulièrement, ce fut un lyen admirable à mon ame, pour chérir de plus en plus la vostre, qui me fit vous escrire que Dieu m'avoit donné à vous ; ne croyant pas qu'il se pust plus rien adjouster à l'affection que je sentois en mon esprit, et surtout en priant Dieu pour vous.

Mais maintenant, ma chère fille, il est survenu une certaine qualité nouvelle, qui ne se peut nommer, ce me semble ; mais seulement son effect est une grande suavité intérieure que j'ay à vous souhaitter la perfection de l'amour de Dieu et les autres bénédictions spirituelles. Non, je n'adjouste pas un seul brin à la vérité; je parle devant le Dieu de mon cœur et du vostre : chaque affection a sa particulière différence d'avec les autres; celle que je vous ay a une certaine particularité qui me console infiniment, et, pour dire tout, qui m'est extrêmement profittable. Tenez cela pour une tres-veritable vérité, et n'en doubtez plus. Je n'en voulois pas tant dire, mais un mot tire l'autre, et puis je pense que vous le mesnagerez bien.

Grand cas , ce me semble, ma fille. La saincte Eglise de Dieu, à l'imitation de son Espoux, ne nous enseigne point de prier pour nous en particulier, mais tousjours pour nous et nos frères chrestiens; donnez-nous , dit-elle, accordez-nous , et en semblables termes, qui en comprennent plusieurs. Il ne m'estoit jamais arrivé, sous ceste forme de parler générale, de porter mon esprit à aucune personne particulière : depuis que je suis sorti de Dijon, sous ceste paroUe de nous, plusieurs particulières personnes qui se sont recommandées à moy me viennent en mémoire; mais vous presque ordinairement la première; et quand

(1) Mais.

2il LETTRES.

ce n'est pas la première, qui est parement, c'est la dernière pour m'y arrester davantage. Se peut-il dire plu3 que cela? Maïs, à l'honneur de Dieu, que cecy ne se communique point à personne; cor j'en dy un petit trop, quoyqu'avec toute vérité et pureté.

Rn voilà bien assez pour respondre cy-apres à toutes ces suggestions, ou au moins pourvous donner courage de vous mocquer de leur autheur, et de luy cracher au nez. Je vous diray le reste un jour ou en ce monde, ou en l'autre.

Pourletroisiesme, vous me demandez les remèdes au travail, que vous donnent les tentations que le malin vous fait contre la foy et l'Eglise; car c'est cela que j'entens. Je vous en diray ce que Dieu me donnera. ,

Il faut en ceste tentation tenir la posture que l'on tient en celle de la chair, ne disputer ny peu ny prou (1); mais faire comme faysoient les enfants d'Israël des os de l'agneau pascal, qu'ils ne s'essayoient nullement de rompre, mais les jettoient au feu. Il ne faut nullement respondre, ny faire semblant d'entendre ce que l'ennemy dit. Qu'il clabaude tant qu'il voudra à la porte, il ne faut pas seulement dire qui va là?

Il est vray. ce me direz-vous; mais il m'importune, et son bruict fait que ceux de dedans ne s'entendent pas les uns les autres deviser. C'est tout un ; patience, il se faut prosterner devant Dieu, et demeurer là devant ses pieds : il entendra bien par ceste humble contenance que vous estes sienne, et que vous voulez son secours, encore que vous ne puissiez pas parler. Mais surtout tenez-vous bien fermée dedans, et n'ouvrez nullement la porte, ny pour voir qui c'est, ny pour chasser cest importun : enfin il se lassera de crier, et vous laissera en pais.

H en seroil tantost tems, me direz-vous. Je vous prie, ayez un livre intitulé : Oe la Tribulation, composé par le Père Ribadeneira, en espagnol, et traduit en françois; le Père recteur (2) vous dira où il est imprimé, et le lisez soigneusement. Courage donc, le tems en sera tantost : pourweu qu'il n'entre point, il n'importe. C'est cependant un tres-bon signe que l'ennemy batte et tempeste à la porte ; car c'est signe qu'il n'a pas ce qu'il veut. S'il l'avoit eu, il ne crieroit plus; il eutreroit et s'arresteroit. Notez cela, pour ne point entrer en scrupule.

Apres ce remède, je vous en donne on autre. Les tentations de la foy vont droict à l'entendement, pour l'attirera disputer, à resver et songer là-dessus. Sçavez-vous ce que vous ferez pen-

(1) Ni peu, ni beautoup. — (2) Le S- P. de Villars,

LE FONDATEUR d'oRDRE . 215

dant que l'ennemy s'amuse à vouloir escalader Tintellect? Sortez par la porte de la volonté, et luy faites une bonne charge; c'est-à-dire , comme la tentation de la foy se présente pour vous entretenir : Mais comment se peut faire cecy ? mais si cecy, mais si cela? faites qu'en lieu de disputer avec l'ennemy par le discours, vostre partie affective s'eslance de vive force sur luy, et mesme joygnant à la voix intérieure l'extérieure, criant : Ah! traistre, ah! mal-heureux, tu as laissé l'egUse des anges, et tu veux que je laisse celle des saincts! Desloyal, infidelle, perfide, tu présentas à la première femme la pomme de perdition, et tu veux que j'y morde? Arrière, ô Satan. Il est escrit : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. Non, je ne disputeray point, ny ne contesteray. Eve voulant disputer se perdit; Eve le fît, et fut seduitte. Vive Jésus, en qui je croy ! Vive l'Eglise, à laquelle j'adhère ! et semblables paroUes enflammées.

Il en faut dire aussi à Jesus-Christ et au Sainct-Esprit, telles qu'il vous suggerei*a ; et mesme à l'Eglise : 0 mère des enfans de Dieu! jamais je ne me separeray de vous; je veux vivre et mourir en vostre giron.

Je ne sçay si je me fay bien entendre. Je veux dire qu'il faut se revancher avec des affections, et non pas avec des raisons; avec des passions, et non pas avec des considérations. Il est vray qu'en ces tems de tentations , la pauvre volonté est toute seiche; mais tant mieux : ces coups seront tant plus terribles à l'ennemy, lequel voyant qu'en heu de retarder vostre advancement, il vous donne subjet d'exercer mille affections vertueuses, et particulièrement de la protestation de la foy, vous laissera en fin finale.

En troisiesme lieu, il sera bon d'appliquer quelquesfois cinquante ou soixante coups de discipline, ou trente, selon que vous serez disposée. C'est grand cas comme ceste recette s'est treuvée bonne en une ame que je cognois. C'est sans doubte (1) que le sentiment extérieur divertit le mal et affliction intérieure, et provocquela miséricorde de Dieu; joinct que, le maUn voyant que l'on bat sa partisane et confédérée , la chair, il craint et s'enfuit. Mais de ce troisiesme remède, il en faut user modérément, et selon le profict que vous en verrez réussir par l'expérience de quelques jours.

Au bout de tout cela, ces tentations ne sont que des afflictions comme les autres; et faut s'accoiser sur le dire de la saincte

(1; C'est certain.

Eeriltire : Bimheureux est qui soit ffre la tentation; car, ayant esté espreuvé, il recevra la couronne de yloire. Sçachez que j'ay veu peu de personnes avoir esté acivancêes sans cesle espreuvé,

et faut avoir patience. Nostre Dieu, après les bourrasques, enverra le calme. Mais surtout servez-vous du premier et second remède.

Pour le quatriesme poinct, je ne veux point changer les offres que vous fistes la première fois que vous vous vouastes, dv la place qui vous fut donnée (1), ny tout le reste.

Quant à vos prières quotidiennes , voicy mon advis.

Le matin, faites la méditation avec la préparation, telle que je l'ay marquée en l'escrit que j'enyoye à ceste intention : adjoustez le Pater noster, Y Ave Maria, le Credo, le Veni creator Spiritus, ÏAve maris Stella, VAngele Dei, et une courte orayson pour les deux saincts Jean et les deux saincls François d'Assise et de Paule, que vous treuverez dans le Bréviaire; et peut-eslre les avez-vous desjâ dans le livret que vous pensez m'envoyer.

Saluez tous les saincts avec ceste orayson vocale ;

Saincte Marieet tous les saincts, vueillez intercéder pour nous vers .Nostre Seigneur, afQn que nous obtenions d'estre aydez et sauvez par celuy qui vit et règne es siècles des siècles. Amen.

Sancta Maria, et omnes sancti, intercedite pro nobis ad Dominum, ut nos mereamur ab eo adjuvari et saluari, qui vivit et régnai in sascida seeculorum. Amen (2).

Ayant salué les saincts qui sont au ciel, dites un Pater noster et y Ave pour les fîdelles trespassez, et un autre pour les iidelles vivans. Ainsi vous aurez visité toute l'Eglise, dont l'une des parties est au ciel , l'autre en terre, l'autre sous terre, comme .S. Paul et S. Jean lesmoignent. Cela vous tiendra une heure bien ronde.

Oyez tous les jours la Messe, quand il se pourra, en la façon que j'ay descritte en l'escrit de la Méditation.

Et soit à la Messe , soit le long du jour, je désire que le Chapelet se dise lous les jours, le plus afîectueusement qu'il se peut.

Le long du jour, force oraysons jaculatoires, et particulièrement celles des heures, quand elles sonnent; c'est une dévotion utile.

Le soir, avant soupper, j'appreuve un petit de recollection, avec cinq Pater noster et Ave Maria, aux cinq playes de Nostre

(1) 11 me renvoya, dit Madame de Chantai, avec eeUe recommandatioa de ne pouaei' qu'à demeurer dans ma condition . parce que j'avois souvent des désirs d'ealre religicasc. — {2) Ollce de l'Ej^'U-ie , i. primo.

LE FONDATEUR d'oRDRE. 217

Seigneur. Or, la recollection se pourra faire avec une entrée de l'anie en Tune des cinq playes de Nostre Seigneur pour cinq jours, le sixiesme dans les espines de sa couronne, et le septiesme dans son costé percé : car il faut commencer la sepraaine par là, et la finir de mesme ; c'est-à-dire, les dimanches il faut revenir à ce cœur.

Le soir, environ une heure ou une heure et demie après souper, vous vous retirerez, et direz le Pater nos ter , VAve^ le Credo; cela fait, le Con/î^eor jusqu'à meâ culpâ; puis Texamen de conscience, après lequel vous achèverez le meâ culpâ y et direz les Litanies de Nostre-Dame de Teglise de Lorrette, ou bien, par ordre, les sept Litanies de Nostre Seigneur, Nostre-Dame, des Anges, et ainsi des autres, telles qu'elles sont en un livre fait exprès. Il est vray qu'il est mal-aysé à les treuver; et, partant, ne les trouvant pas, celles de Nostre-Dame suffiront; cela vous tiendra près d'une demy-heure.

Tous les jours une bonne demy-heure de lecture spirituelle : c'est bien assez pour tous les jours. Les festes, vous y pourrez adjouster d'estreà Vespres, et dire l'office de Nostre-Dame. Mais si vous avez un grand goust aux prières que cy-devant vous avez faites, ne changez pas, je vous prie. Et s'il vous advient de laisser quelque chose que je vous ordonne, ne vous mettez point en scrupule; car voicy la règle générale de nostre obeyssance escrite en grosses lettres :

Il faut tout faire par amour, et rien par force ; il faut plus aymer robeyssance que craindre la desobeyssance.

Je vous laisse l'esprit de hberté, non pas celuy qui forclost l'obeyssance, car c'est la liberté de la chair; mais celuy qui forclost la contraincte et le scrupule , ou empressement.

Si vous aymez bien fort l'obeyssance et sousmission, je veux que s'il vous vient occasion juste ou charitable de laisser vos exercices, ce soit une espèce d'obeyssance, et que ce manquement soit suppléé par l'amour.

Je désire que vous ayez une traduction françoise de toutes les prières que vous direz : non pas que je vueille que vous les disiez en françois, ains en latin, car elles vous rendront plus de dévotion; mais c'est que je veux que vous en ayez aucunement le sens, mesme les Litanies du Nom de Jésus, de Nostre-Dame

, ;!li! LETTRES. 1

et des autres. Mais faites tout cecy sans empressemeDt, et avec 1 esprit de douceur et d'amour. ri

Vos méditations seronl sur la vie et mort de Nostre Seigneur... J'appreuve que vous employiez les Exercices de Taulere, les Méditations de S. Bonavenlure, et ceUes de Capigiia; car c'est enfin tousjours la vie de Nostre Seigneur que ses Évangiles. Mais il Faut réduire le tout à la manière que je vous envoyé dans cest escrit.

Les méditations des quatre fins de l'homme vous seronl utiles, à la charge que vous les finissiez tousjours par un acte de coufiance en Dieu, ne vous représentant jamais ny la mort ny l'enfer d'un costé, que la croix ne soit de l'autre, pour, après vous estre excitée à la crainte par l'un, recourir à l'autre par confiance. L'heure de la méditation ne soit que de trois quarts au plus,

J'ayme les cantiques spirituels, mais chantez avec affection.

Pour l'aanesse (1), j'appreuve le jeusne du vendredy, et le souper sobre du samedy. J'appreuve qu'on la mate le long de la sepmaine, non tant au retranchement des viandes {la sobriété estant gardée) comme au retranchement du choix d'icelles. J'appreuve que neantmoins on la flatte quelquesfois, en luy donnant à manger de l'avoine, que S. François luy donnoit pour la faire aller plus visle. C'est la discipline qui a une merveilleuse force, en picquant la chair, de resveiller l'esprit, seulement deux fois lu sepmaine.

Vous ne devez pas relascher de la fréquence de la communion, sinon que vostre confesseur vous le commande. J'ay ceste consolation particulière, les festes, de sçavoir que nous communions ensemble.

Pour le cinquiesme poinct, c'est la vérité que je chéris d'une tres-parliculiere diiection et nostre Cetse-Benigne, et tout le reste de vos enfans. Puisque Dieu vous a donné ce coeur de les désirer totalement au service de Dieu, il les faut nourrir à ce dessein, leur inspirant souëfvement {2) des pensées conformes à cela. Ayez les Confessions de S. Augustin, et lisez soigneusement dés le huictiesme livre; vous y verrez S" Monique, veufve, avec le soing de son Augustin, et plusieurs choses qui vous consoleront.

Quanta Celse-Benigne, il faut que ce soit avec des motifs généreux, et qu'on luy plante dans sa petite ame des preten-

up pelait fré:

LE FONDATEUR d'oRDRE. 2 1 9

lions au service de Dieu toutes nobles et vaillantes , et luy ravaler fort les appréhensions de la gloire purement mondaine ; mais cela petit à petit. A mesure qu'il croistra, nous penserons aux particularitez requises , Dieu aydant.

Cependant prenez garde, non-seulement pour luy, mais pour ses sœurs, qu'ils ne dorment que seuls, le plus qu'il se pourra, ou avec des personnes ésquelles vous puissiez avoir autant de juste confiance comme en vous-mesme. Il n'est pas croyable combien cet ad vis est utile; l'expérience me le rend recommandable tous les jours.

Si Françoise veut, de son gré, estre religieuse, bon : autrement je n'approuve pas qu'on prévienne sa volonté par des resolutions, mais seulement, comme celle de toutes les autres, par des inspirations souëfves.

H nous faut, le plus qu'il est possible, agir dans les esprits, comme les anges font, par des mouvemens gracieux et sans violence. Cependant j'approuve bien que vous en fassiez nourrir en la religion du Puits-d'Orbe , en laquelle j'espère que la dévotion va refleurir bientost, à bon escient; et je veux que vous coopériez à ceste intention. Mais à toutes, ostez-leur la vanité de Famé : elle nayt presque avec le sexe.

Je sçay que vous avez les epistres de S. Hierosme en françois : voyez celle qu'il escrit de Pacatula, et les autres, pour la nourriture des filles ; elles vous recréeront. Il faut neantmoins user de modération. J'ay tout dit quand j'ay dit des inspirations souëfves.

Je voy que vous devez deux mille escus : le plus que vous pourrez, hastez-en le payement, et gardez surtout de retenir rien de personne, tant qu'il vous sera possible.

Faites quelques petites aumosnes, mais avec grande humilité. J'ayme la Visitation des malades, des vieux et des femmes principalement, et des jeunes quand ils le sont bien fort. J'ayme la Visitation des pauvres, spécialement des femmes, avec grande humilité et debonnaireté.

Pour le sixiesme poinct , j'approuve que vous partagiez vostre séjour auprès de M. vostre père et de M. vostre beau-pere, et que vous vous exerciez à procurer le bien de leur ame à la façon des anges, comme j'ay dit; si le séjour de Dijon est un petit plus grand, il n'importe : c'est aussi vostre premier devoir. Taschez de vous rendre tous les jours plus aggreable et humble à l'un ou à l'autre des pères , et procurez leur salut en esprit de douceur. Sans doubte que l'hyver vous sera plus propre à Dijon.

J'escris à M. vostre père; et parce qu'il m'avoit commandé de

luy escrire quelque chose pour le salut de son ame. je l'ay fait avec beaucoup de simplicité, peut-estre trop.

Mon advis gist en deux poincts : l'un qu'il fasse une générale reveue de toute sa vie' pour faire une pénitence générale ; c'est une chose sans laquelle nul homme d'honneur oe doit pas mourir; l'autre, qu'il s'essaye petit ù, petit de se desprendre des affeclions du monde, et luy en dy les moyens.

Je luy propose cela, à mon advis, assez clairement et doucement; et avec ce terme , qu'il faut non pas du tout rompre les lyens d'allyanee tpi'on a aux affaires du monde, mais les descoudre et denoiier. Il vous monslrerala lettre, je n'en doubte point. Aydez-Ie à l'entendre et à la pratliquer.

Vous luy devez une grande charité à l'acheminer à une fln heureuse, et nul respect ne vous doit empescher de vous y employer avec une humble ardeur; car c'est le premier prochain que Dieu vous oblige d'aymer; et la première partie que vous devez aymer en luy, c'est son ame, et en son ame la conscience, et en la conscience la pureté, en la pureté l'appréhension du salut éternel.

J'en dy de mesme au beau-pere.

Peut-estre que M. vostre père, ne me cognoissant pas, treiivera ma liberté mauvaise, mais faites-moy cognoislre à luy, et je m'asseure qu'il m'aymera pour ceste liberté plus que pour autre chose.

J'escris à M. de Bourges une lettre de cinq feiiilles { 1 ) , où je luy marque la façon de prescher, et avec cela je m'espanche à luy dire mon advis de plusieurs parties de la vie d'un archevesque. Or, pour celuy-là , je ne doubte point qu'il ne l'ayt aggreable. Enfin, que voulez-vous plus? père, frère, oncle, enfans, tout cela m'est infiniment à cœur.

Pour le septiesme poinct, de l'esprit de liberté , je vous diray ce que c'est.

Tout homme de bien est libre des actions de péché mortel; et n'y attache nullement son affection. Voilà une liberté nécessaire à salut. Je ne parle pas de celle-là ; la liberté de laquelle je parle, c'est la liberté des enfans bien-aymez. Et qu'est-ce? c'est un desengagement du cœur chrestien de toutes choses, pour suivre la volonté de Dieu recogneue. Vous entendrez aysementce que je veux dire, si Dieu me donne la grâce de vous proposer les marques, signes, effects et occasions de ceste liberté,

(1) Lettre CllI, tome VI , page 393.

LE FONDATEUR d'ORDRE. 221

Nous demandons à Dieu, avant toutes choses, que son nom soit sanctifié y que son royaume advienne , sa volonté soit faite en la terre comme au ciel.

Tout cela n'est autre chose, sinon Tesprit de liberté; car, pourveu que le nom de Dieu soit sanctifié, que sa majesté règne en vous, que sa volonté soit faite, Tesprit ne se soucie d'autre chose.

Première marque : le cœur qui a ceste liberté n'est point attaché aux consolations, mais reçoit les afflictions avec toute la douceur que la chair peut le permettre. Je ne dy pas qu'il n'ayme et qu'il ne désire les consolations, mais je dy qu'il n'engage pas son cœur en icelles.

Seconde marque : il n'engage nullement son affection aux exercices spirituels; de façon que, si par maladie ou autre accident, il en est empesché, il n'en conçoit nul regret. Je ne dy pas aussi qu'il ne les ayme, mais je dy qu'il ne s'y attache pas.

Il ne perd guère sa joie, parce que nulle privation ne rend triste celuy qui n'avoit son cœur attaché nulle part. Je ne dy pas qu'il ne la perde, mais c'est pour peu.

Les efifects de ceste liberté sont une grande suavité d'esprit, une grande douceur et condescendance à tout ce qui n'est pas péché, ou danger de péché; c'est ceste humeur doucement plyable aux actions de toute vertu et charité.

Exemple : une ame qui s'est attachée à l'exercice de la méditation, interrompez-la, vous la verrez sortir avec du chagrin, empressée et estonnée. Une ame qui a la vraye liberté sortira avec un visage esgal et un cœur gracieux à Tendroict de l'importun qui l'aura incommodée. Car ce luy est tout un, ou de servir Dieu en méditant, ou de le servir en supportant le prochain : l'un etTautre est la volonté de Dieu; mais le support du prochain est nécessaire en ce tems-là.

Les occasions de ceste liberté sont toutes les choses qui arrivent contre nostre inclination ; car quiconque n'est pas engagé en ses inclinations, ne s'impatiente pas quand elles sont diverties.

Ceste liberté a deux vices contraires , l'instabilité et la contraincte, ou la dissolution et la servitude.

L'instabilité d'esprit, ou dissolution, est un certain excez de liberté par lequel on veut changer d'exercice, d'estat de vie, sans rayson, ny cognoissance que ce soit la volonté de Dieu. A la moindre occasion on change d'exercice, de dessein, de règle; pour toute petite occurrence, on laisse sa règle et sa louable coustume; et par là le cœur se dissipe et se perd, et est comme

UQ verger ODvert de tous costez, duquel tes fruicLs ne sont pas poar les maislres, mais pour tous passaos.

I,a contraincte oa sen-itude est un certain maDqoemeQt de liberté par lequel l'esprit est accablé ou d'ennuy ou de cholere, quand il ne peul faire ce qu'il a desseigné, encore qu'il puisse faire quelque chose de meilleur.

Exemple : je desseigne de faire la méditation tous les jours an maljn; si j'ay l'esprit d'instabilité ou dissolution, â la moindre occasion du monde je differeray au soir, pour un cbien qui ne m'aura laissé dormir, pour une lettre qu'il faudra escrire, bien que rien ne presse. Au contraire, si j'ay l'esprit de contraincte ou servitude, je ne laisseray pas ma méditation, ore3(l) qu'un malade ayt grand besoin de mon assistance à ceste heure-là, ores que j'aye une depescbe de grande importance, et qui ne puisse estre bien différée; et ainsi des autres subjets.

Il me reste à vous dire deux ou trois exemples de cesle liberté, qui vous feront mieux cognoistre ce que je ne sçay pas dire. Mais premièrement il faut que je vous die qu'il faut observer deux règles pour ne point chopper (2) en cest endroict.

C'est qu'une personne ne doit jamais laisser ses exercices et les communes règles des vertus, sinon qu'il voye la volonté de Dieu de l'autre costé. Or, la volonté de Dieu se manifeste en deux façons : par la nécessité et par la charité. Je veux prescher ce Caresme en un petit lieu de mon diocèse ; si cependant je deviens malade ou que je me rompe la jambe , je n'ay que faire de regretter el m'inquieller de ne point prescher ; car c'est chose certaine que la volonté de Dieu 'est que je le serve en souffrant, el non pas en preschant. Que si je ne suis pas malade, mais qu'il se présente une occasion d'aller en un autre lieu où, si je ne vay, ils se feront huguenots, voilà la volonté de Dieu assez desclarée pour faire doucement contourner mon dessein.

La seconde règle est que, lorsqu'il faut user de liberté par charitti, il faut que ce soit sans scandale et sans injustice- Peuexemple, je sçay que je serois plus utile quelque part bien loing de mon diocèse : je ne dois pas user de liberté en cela; car je scandaliserois et ferois injustice, parce que je suis obligé icy.

Ainsi c'est une fausse liberté aux femmes maryées de s'esloigner de leurs marys sans légitime rayson, sous prétexte de dévotion et de charité. De manière que ceste liberté ne prejudicie jamais aux vocations; au contraire, elle fait qu'un chacun se

(i) Soil. — (2) Ti'ébutl.er.

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plaist en la sienne , puisque chacun doit sçavoir que c'est la volonté de Dieu qu'on y demeure.

Maintenant je veux que vous considériez le cardinal Borromée(l),' qulon va canoniser dans peu de jours. C'estoitTespritle plus exact, roide et austère qu'il est possible d'imaginer; il ne buvoit que de l'eau , et ne mangeoit que du pain ; si exact que , depuis qu'il fut archevesque, en vingt-quatre ans il n'entra que deux fois en la mayson de ses frères estant malades, et deux fois dans son jardin, et neantmoins, cest esprit si rigoureux, mangeant souvent avec les Suisses ses voisins, pour les gaigner à mieux faire , il ne faysoit nulle difOculté de faire des carroux ou brindes (2) avec eux à chaque repas , oultre ce qu'il avoit beu pour sa soif. Voilà un traict de saincte liberté en l'homme le plus rigoureux de cest aage. Un esprit dissolu eust fait trop ; un esprit contrainct eust pense pécher mortellement; un esprit de liberté fait cela par charité.

Spiridion (3), un ancien evesque, ayant receu un pèlerin presque mort de faim en tems de caresme , et en un lieu où il n'y avoit autre chose que de la chair salée, il fît cuire ceste chair et la présenta au pèlerin. Le pèlerin n'en vouloit pas manger, nonobstant sa nécessité. Spiridion n'en avoit nulle nécessité, qui en mangea le premier par charité, affin d'oster, par son exemple, le scrupule du pèlerin. Voilà une charitable liberté d'un sainct homme.

Le Père Ignace de Loyola (4), qu'on va canoniser, le mercredysainct, mangea de la chair sur la simple ordonnance du médecin, qui le jugeoit expédient pour un petit mal qu'il avoit. Un esprit de contraincte se fust fait prier trois jours.

Mais je vous veux présenter un soleil auprès de tout cela, un vray esprit franc et libre de tout engagement, et qui ne tient qu'à la volonté de Dieu. J'ay pensé souvent quelle estoit la plus grande mortification de tous les saincts de la vie desquels j'ay eu cognoissançe ; et, après plusieurs considérations, j'ay treuvé celle-cy : S. Jean-Baptiste alla au désert à Taage de cinq ans, et sçavoit que nostre Sauveur, et le sien, estoit nay tout proche

(1) Saint Charles, canonisé en 1610 par Paul V.

(2) Faire carroux, se divertir en buvant; faire une Brinde, porter un toast.

(3) Spiridion, évêque de Trémithonte , en l'île de Chypre, illustre par ses miracles, se trouva au ConcUe général de Nicée, et confondit un philosophe trèscaptieux , par la seule exposition de la foi chrétienne.

(4) Saint Ignace , canonisé par Grégoire XV.

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deluy, c'est-à-dire une journée, ou deux, ou trois, comme cela. Dieu sçayt si le cœur de S. Jean, tousché de l'amour de sou Sauveur dés le ventre de sa mère, eust désiré de jouyr de sa salucte présence. Il passe neantmoins vingt-cinq ans là an désert, sans venir une seule fois pour voir nostre Sauveur, et partout s'arresle à catéchiser, sans venir à Nostre Seigneur, et attend qu'il vienne à luy : après cela . l'ayant baptisé, il ne le suit pas, mais demenre à faire son office. 0 Dieu ! quelle mortification d'esprit ! Estre si près de son Sauveur, et ne le voir point! l'avoir si proche, et n'en jouyr point ! Et qu'est-ce que cela , sinon avoir son esprit desengage de tout, et de Dieu mesme. pour faire la volonté de Dieu et le servir? Laisser Dieu pour Dieu, et n'aimer pas Dieu pouri'aymer tant mieux et plus purement! Cest exemple estouffe mon esprit de sa grandeur.

J'ay oublié à dire que non-seulement la volonté de Dieu se cognoist par la nécessité et charité, mais par l'obédience; de façon que celuy qui reçoit un commandement doit croire que c'est la volonté de Dieu. N'est-ce pas trop? mais mon esprit court plus vite que je ne veux , porté de l'ardeur de vous servir.

Four le huictiesme poinct , ressouvenez-vous du jour du bienheureux roy S. Louys (I ), jour auquel vous ostasles derechef, ou de nouveau , la couronne de vostre royaume à vostre pauvre esprit, pour la mettre aux pieds du Roy Jésus; jour auquel vous reoouvelastes vostre jeunesse comme l'aigle, vous plongeant dans la mer de pénitence; jour fourrier du jour éternel pour vostre ame. Ressouvenez-vous que, sur les grandes résolutions que vous desclarastes de vouloir estre toute à Dieu, de corps, de cœur et d'esprit, je dis Amen de la part de l'Eghse nostre mère : et à mesme lems la S" Vierge, avec tous les saincts et bien-heureux, firent retentir au ciel leur grand Amen et Alléluia. Ressouvenez-vous de faire estât que tout le passé n'est rien, et que tous les jours il vous faut dire avec David : Tout maintenant je commence kh\&a aymermon Dieu {Ps. 76). Faites beaucoup pour Dieu, et ne faites rien sans amour. Appliquez tout à cest amour; mangez et buvez pour cela.

Ayez dévotion à S. Louys, et admirez en luy ceste grande constance. 11 fut roy à douze ans , eut neuf enfans , fit perpétuellement la guerre, ou contre les rebelles, ou contre les ennemys

(1) Ce fuLle jour de SaMt-Louîs, dans un vojagc que fit Madame de Chaalal k Saint-Claude, qu'elle commença de se soumettre h la direclton du saint évoque de Genèvâ, qu'elle Si une confession générale et un vœu di; ctiasteté perpétuelle et d'obéUsance entre ses mains.

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de la foy ; vescut passé quarante ans roy ; et au bout de là, après sa mort, son confesseur, sainct homme, jura que l'ayant con-* fessé toute sa vie, il rie Tavoit treuvé estre tombé en péché mortel. Il Qt deux voyages oultre-mer : en tous deux il fît perte de son armée, et au dernier il mourut de peste, après avoir longuement visité, secouru, servi, pansé et guéri les pestiferez de son armée, et meurt gai, constant, avec un verset de David dans la bouche. Je vous donne ce sainct pour vostre spécial patron pour toute ceste année : vous l'aurez devant les yeux avec les autres susnommez. L'année qui vient, s'il plaist-à Dieu, je vous en donneray un autre, après que vous aurez bien profitté en i'eschole de celuy-cy.

Pour le neuviesme poinct, croyez de moy deux choses : l'une, que Dieu veut que vous vous serviez de moy, et n'en doubtez point; l'autre, qu'en ce qui sera pour vostre salut, Dieu m'assistera de la lumière qui me sera nécessaire pour vous servir; et quant à la volonté, il me l'a desjà donnée si grande qu'elle ne peut l'estre davantage. J'ay receu le billet de vos vœux, que je garde et regarde soigneusement comme un juste instrument de nostre allyance toute fondée en Dieu, et laquelle durera à l'éternité, moyennant la miséricorde de celuy qui en est Tautheur.

Monseigneur l'evesque de Saluées (1 ), l'un de mes plus intimes amys et des plus grands serviteurs de Dieu et de l'Eglise qui fust au monde, est decedé depuis peu, avec un regret incroyable de son peuple, qui n'avoit jouy de «es travaux qu'un an et demy ; car nous avions esté faits evesques ensemble et tout d'un jour. Je vous demande trois chapelets pour son repo^, asseuré que je suis que s'il m'eust survescu, il m'eust procuré une charité pareille vers tous ceux où il eust eu du crédit.

Vous m'escrivez, en un endroict de vostre lettre, en façon qu'il semble que vous teniez pour résolu que nous nous reverrons un jour. Dieu le vueille, ma tres-chere Sœur! mais, pour mon regard, je ne vois rien devant mes yeux qui me puisse faire espérer d'avoir liberté d'aller de delà : je vous en dis la rayson en confiance, estant à Sainct-Claude.

Je suis icy lyé pieds et mains ; et pour vous , ma bonne sœur, l'incommodité du voyage passé ne vous estonne-t-elle point? Mais nous verrons entre cy et Pasques ce que Dieu voudra de nous : sa saincte volonté soit tousjours la nostre.

(1) Le Père Juvénal Ancina, au sujet duquel voyez la lettre de notre Saint au Pape Paul V (Tome Vil, p. 90).

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