‹ Œuvres complètes de Saint-François de Sales (volume 3)Chapitre 53 sur 185 · François de Sales , à Madame de Chantai · texte numérisé non relu

François de Sales , à Madame de Chantai

Envoy d'une imaige où estolt représenté le petit Jésus avec Notre-Dame et saincte Anne.

Reflexion sur ceste Imaige.

Le 29 may 1605.

Voila, ma fille, Timaige que je vous envoie : elle représente vostre saincte abbesse (2) pendant qu'elle estoit encore au monastère des maryées, et sa bonne mère qui estoit venue du couvent des veufvespour la visiter. Voyez la fille, comme elle se tient les yeux baissez ; c'est parce qu'elle ne peut regarder ceux de l'enfant : la mère au contraire les esleve, parce qu'elle regarde son poupon. Les vierges ne lèvent les yeux que pour voir ceux de leur espoux, et les veufves les baissent, si ce n'est pour avoir le mesme honneur. Vostre abbesse est glorieusement ornée d'une couronne sur la teste , mais regarde en bas sur certaines petites fleurs esparses sur le marche-pied de son siège.

La bonne mere-grand a près de soy à terre un panier plein de fruicts. Je pense que ce sont les actions de saincteté, des vertus humbles et basses qu'elle veut donner à son mignon , tout aus-

(i) C'est-à-dire : Je vous attends le 21 de mai. — (2) La Sainte Vierge,

sitost qu'elle l'aura entre ses bras. Au demeurant, vous voyez que le doux Jésus se penche et se retourne du costé de sa meregrand toute veufve quelle est, mal coiffée, et simplement vestue. 11 tient un monde entre ses mains, lequel il destoume doucement à gauche, parce qu*il sçayt bien qu'il n'est pas propre aux veufves; mais de l'autre il luy présente sa saincte benediction.

Teoez-vous auprès de cette veufve, et comme elle ayez vostre petit panier. Tendez les yeux et les bras à Tenfant; sa mère, vostre abbesse, vous le donnera à vostre tour; et luy tres-volontiers s'inclinera à vous, et vous bénira glorieusement. He! que je le désire, ma fille! Ce souhaict est respandd tout partout en mon ame, où il résidera éternellement. Vivez joyeuse en Dieu, et saluez tres-humblement en mon nom Madame vostre abbesse et vostre chère maistresse. Le doux Jésus soit assis sur vostre cœur et sur le mien ensemblement! qu'il y règne et vive à jamais? Amen.

.S. François de Sales, à Madame de Chantai.

Ne JamaiM oublier le Jour où Ton est revena à Dieu, et en oelelnrer Tairniversaire

par des ezercicefl de pieté extraordinaires .

10 juillet 1605.

J'ay oublié de vous dire, ma chère fille, que si les oraysons (le S. Jean et de S. François, et les autres que vous dites, vous donnent plus de goust en françois, je suis bien content que vous les recitiez comme cela. Demeurez en paix, ma fille, avec vostre Espoux bien serré entre vos bras.

Oh ! que mon ame est satisfaicte de Texercice de pénitence que nous avons fait ces jours passez, jours heureux, et acceptables, et mémorables! Job désire que le jour de sa naissance périsse et que jamais il n'en soit mémoire; mais moy, ma fille, je souhaitte, au contraire, que ces jours ésquels Dieu vous a faite toute sienne vivent à jamais en vostre esprit, et que la souvenance en soit perpétuelle. Ouy-dà, ma fille, ce sont des jours desquels le souvenir vous sera éternellement aggreable et doux sans doubte, pourveu que nos resolutions, prinses avec tant de force et de courage , demeurent bien closes et à couvert sous le précieux sceau que j'y ay mis de ma main.

Je veux , ma fille , que nous célébrions toutes les années les jours anniversaires de ceux-là, par l'addition de quelques prati-

LE FONDATEUR d' ORDRE. 245

culiers exercices à ceux qui nous sont ordinaires. Je veux que nous les appellions jours de nostre dédicace, puisqu'on ceux-cy vous avez si entièrement dédié vostre esprit à Dieu. Que rien ne vous trouble cy-apres, ma fille; dites avec S. Paul : Au demeu-, rant, que nul ne me fasche; car je suis stigmatisé des playes démon Maistre (Gai. i6); c'est-à-dire, je suis la servante vouée, dédiée , sacrifiée.

Gardez bien la closture de vostre monastère, ne laissez point sortir vos desseins çà et là; car cela n'est qu'une distraction de cœur. Observez bien la règle, et croyez, mais croyez-le bien, que le Fils (1) de Madame vostre abbesse sera tout vostre.

Nourrissez, tant qu'il vous sera possible, beaucoup" d'unyon entre vous. Madame du Puits-d'Orbe , et Madame Brulart; car il me semble que cela leur sera profiltable.

Vous cognoistrez assez, à voir que je vous escris à tout propos, que je vous vois souvent en esprit; et il est vray." Non, il ne sera jamais possible que chose aucune me sépare de vostre esprit : le lyen est trop fort. La mort mesme n'aura pas de pouvoir pour le dissoudre , puisqu'il est d'une estoffe qui dure éternellement.

Je suis fort consolé, ma chère fille, de vous voir pleine du désir d'obeyssance : c'est un désir d'un prix incomparable, et qui vous appuyera en tous vos ennuys. Helas! nenny, ma tresaymée fille, ne regardez point à qui, mais pour qui vous obeyssez. Vostre vœu est addressé à Dieu, quoyqu'il regarde un homme. Mon Dieu, ne craignez point que la providence de Dieu vous deffaille ; [non , s'il estoit besoin, elle enverroit plutost un ange pour vous conduire, que de vous laisser sans guide, puisqu'avec tant de courage et de resolution vous voulez obeyr. Et donc, ma chère fille, reposez- vous en ceste Providence paternelle, resignez- vous de tout en icelle(2) : et cependant, tant que je pourray, je m'espargneray pour vous tenir paroUe, affin que, moyennant la grâce céleste, je vous serve longuement; mais ceste divine volonté sôit tousjours faite! Amen.

Hyer j'allois sur le lac en une petite barquette, pour visiter M. l'archevesque de Vienne; et j'estois bien ayse de n'avoir point d'appuy, qu'un ays de trois doigts, sur lequel je me puisse asseurer, sinon la saincte Providence : et si j'estois |encore bien ayse d'estre là sous l'obeyssance du nocher, qui nous faysoit asseoir et tenir fermes sans remuer, comme bon luy sembloit;

(1) Nostre Seigneur. — (2) Elle.

246 LETTSE».

et vrayement je ne remnay point. Mais, nia fille, ne prenez pas ces paroltes pour des effecls de grand prix, Non , ce ne sodI qne de petites imaginations de vertu, que mon cœur fait pour se recréer; car, quand c'est à bon escient, je ne suis pas si brave. Je ne puis m'eiupescher de vous escrire avec une grande nudité et simplicité d'esprit. .\ Dieu, ma tres-chere Elle, ce mesme Dieu que j'adore, et qui m'a rendu si uniquement et si intimement voslre, qu'à jamais son nom soit beny, et cetuy de sa saincte Mère. Je me ressouvins encore hyerdeS"Marthe, exposée dans une petite barque avec Magdelene : Dieu leur servit de pilote pour les faire aborder en uostre France. A Dieu derechef, ma chère fille : vivez toute joyeuse, toute constante en nostre cher Jésus. Amett.

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