‹ Œuvres complètes de Saint-François de Sales (volume 3)Chapitre 56 sur 185 · François de Sales j à Madame de Chantai · texte numérisé non relu

François de Sales j à Madame de Chantai

Il la confirme dans ses bonnes resolutions de quitter le monde sans s'expliquer davantage

sur la nature de sa retraitte.

Le 3 octobre 1605.

Ayant esté jusqu'icy détenu par un monde de cuisantes affaires, ma chère fille, je m'en vay à ceste bénite visite, en laquelle je voy à chaque bout de champ des croix de toutes sortes. Ma chair en frémit, mais mon cœur les adore. Ouy, je vous salue, petites et grandes croix, spirituelles ou temporelles, intérieures et extérieures ; je vous salue, etbayse vostre pied,, indigne de Thonneur de vostre ombre. A quel propos cela? Ouy, c'est à propos, si, ma chère fille; car j'adore de mesme affection les vostres, que je tiens pour miennes; et veux, au moins je vous en prie, que vous aymiez les miennes de mesme cœur. J'en ay bien eu depuis nos pardons (J), niais courtes et légères. Mon Dieu, supportez la foiblesse de mes espaules, et ne les chargez que de peu, pour seulement me faire cognoistre quel pauvre soldat je serois si je voyoisles armées en front. Que vos lettres m'ont consolé, ma chère fille! Je les voy pleines de bons desyrs, de courage et de resolutions. 0 que voylà qui va bien ! Et laissons gronder et frémir l'ennemy à la porte et tout autour de nous ; car Dieu est au milieu de nous et en nostre cœur, d'où il ne bougera point, s'il luy playst. Demeurez avec nous, Seigneur, car il se faitnuict (Luc. 24). Je ne vous diray plus rien, ny dessus le grand abandonnement de toutes choses et de soy-mesme pour Dieu, ny dessus la sortie de sa contrée et de la mayson de ses parens. Je ne veux point parler. Dieu vous veuille bien esclairer, et faire voir son bon playsir! car, au péril de tout ce qui est en nous , nous le suivrons quelque part qu'il nous conduyse. 0 qu'il fait bon avec luy, où que ce soit! Je pense à l'ame de montres-bon et tres-sainct larron : Nostre Seigneur luy avoit dit qu'elle seroit ce jour-là avec luy en paradis, et elle ne fut pas plustost séparée de son corps que voylà qu'il là mena en enfer. Ouy, car il devoit estre avec Nostre Seigneur, et Nostre Seigneur estoit dévalé es enfers : elle y alla donc avec luy. Vray Dieu! que de voit-elle penser en descendant, et voyant ces abysmes devant ses yeux intérieurs? Je croy qu'elle disoit avec Job :

(1) C'est-à-dire des indulgences, qui avaient lieu tous les sept ans à la collégiale de Notre-Dame , à Annecy.

Qui me fera la grâce, ô mon Ken, que tu me conserves, et me deffendes en enfer (Job. 4)? Et avec Da\-id : Non, je ne craindray mil mal; car, Seigneur, tu es avec moy (Ps. 22) , Non, ma chère Elle, pendant que nos resolutîons viveut, je ne me trouljle point. Que nous mourions , que tout renverse. U ne m'en chaut (1), pourveu que cela subsiste. Les nuicts nous sont des jours quand Dieu est en Dostre cœur, et les jours sont des nuicts quand il n'y est point.

Pour nos filles (2), vous ne sçauriez faillir a suivre l'advis de voslre confesseur.

U n'est pas besoin de dire en confession ces petites pensées, qui , comme mousches , passent et viennent devant vos yeux, ny l'alTadisseraent des gonsts que vous avez en vos vœux ; car tout cela ne sont point péchez, mais ennuys, mais incommoditez.

Pressé donc, je ferme ceste lettre. Je prie Noslre Seigneur qu'il vous rende de plus en plus sienne; qu'il soit le protecteur de vos résolutions, le delTenseur de vostre viduité, le directeur de vostre obeyssance; qu'il soit vostre tout, el tout vostre. Je prie cette saincle Abbesse , oostre chère Dame et Reyne , qu'elle nous soit à jamais propice, et nous fasse vivre et mourir en son Fils. Je sois incomparablement, ma chère fille, je suis tout vostre es entrailles du Fils et de la Mère.

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