VII. il
pas le temp9 do souper à manger, sioon pour la petite collation, vous pourrez bien prendre une demy-heure, environ ce tems-là, à méditer sur la Passion ou sur ce qui vous aura touché au sermon. Je dy une demy-heure, au lieu de la petite recollection que je vous avois marquée.
Je ne sçay rien qai me puisse tirer hors d'icy, sinon la volonté du Sainct-Pere, ou Textreme, mais je dy extrême, nécessité du prochain, surtout de mes enfants spirituels. Je suis lyé sur ce banc, il faut que j'y vogue; que vous dirai-je de plus? J'arrivay icy samedy au soir après avoir battu les champs six sepmaines durant, sans arrester en un Heu, sinon au plus demyjour. J'ay presché ordinairement tous les jours, et souvent deux fois le jour. Eh ! que Dieu m'est bon ! je ne fus jamais plus fort. Toutes les croix que j'avois preveuës à Tabord n'ont esté que des oliviers et palmiers ; tout ce qui me sembloit ûel s'est trouvé miel, ou peu s'en faut. Seulement puis-je dire avec vérité, que si ce n'a esté à cheval, ou en quelques resveils de la nuict, je n'ay point eu de loysir de repenser à moy, et considérer le train de mon cœur, tant les occupations importantes s'entresuivoient de près.
J'ay confirmé un nombre innombrable de peuple, et à tous les biens qai se sont faits parmy ces simples âmes, vous avez tousjours participé comme à tout le reste de ce qui se fait el se fera en ce diocèse pendant que j'en auray l'administration. Mais pourquoy vous dis-je cecy ? Parce que je parle avec vous comme avec mon propre cœur.
Adieu, ma chère fille, Dieu soit nostre cœur, nostre amour, nostre tout. Demandez pour moy une bénédiction de vostre saincte Abbesse, aux pieds de laquelle son Fils nous fasse vivre et mourir.
Ma bonne mère ne sçayt pas que je vous escris, mais je sçay bien qu'elle et toute sa famille sont acquis irrévocablement à vostre service.
P. S. M. Cassart m'escrit comme n'ayant pas receu de nos lettres, et neantmoins je luy ay escrit, et pense que ma lettre luy sera arrivée aussi bien que celle que je vous ay escrite, puisqu'elles estoient ensemble.
LE FONDATEUR d'oRDRB. !259
CDIIl.
S. François de Sales, à Madame de Chantai.
Pensées sur le renouvellement de l'année.
28 décembre 1605.
Je finis ceste année , ma chère fille, avec un désir non-seulement grand, mais cuisant, de m'advancer meshuy (1) en ce sainct amour, que je ne cesse d'aymer, quoyque je ne l'aye encore point gousté. Vive Dieu, ma fille, nostre cœur (voyez-vous, je dy nostre cœur) est fait pour cela. Ah! que n'en sommes-nous bien pleins! Vous ne sçauriez vous imaginer le sentiment que j'ay présentement de ce désir. 0 Dieu ! pourquoy vivrons-nous l'année suivante, si ce n'est pour mieux aymer ceste bonté souveraine? Oh! qu'elle nous oste de ce monde, ou qu'elle oste le monde de nous; ou qu'elle nous fasse mourir, ou qu'elle nous fasse mieux aymer sa mort que nostre propre vie !
Mon Dieu! ma fille, que je vous souhaitte en Bethléem maintenant auprès de vostre saincte Abbesse! Eh! qu'il luy sied bien de faire l'accouchée, et de manyer ce petit enfançon ! Mais surtout, j'ayme sa charité, qui le laisse voir, manyer et bayser à qui veut. Demandez-le-luy, elle vous le donnera, et l'ayant, desrobez-luy secrettement une de ces petites gouttelettes qui sont sur ses yeux. Ce n'est pas encore la pluye , ce ne sont que les premières rosées de ses larmes. C'est merveille combien ceste liqueur est admirable pour toute sorte de mal de cœur.
Ne vous chargez point d'austeritez ce caresme, sinon avec le congé de vostre confesseur, qui à mon advis ne vous en chargera pas. Dieu veuille couronner vostre commencement d'année des roses que son sang a teintes! Adieu , ma chère fille; je suis celuy qui vous a dédié tout son service.
CDIV.
Le Sainct luy fait cognoistre l'unyon qui regnoit dans sa famille.
Je ne puis vous cacher. Madame, que je suis de présent à vostre Sales, comblé d'une tendre et incomparable consolation auprès de ma bonne mère. En vérité, vous auriez du playsir de
(1) Désormais.
voir un si estroict accord parmy des choses qui sont pour l'ordinaire si discordantes, belle-mère, belle-fille, belle-sœur, frères et beaux-freres. Entre tout cela, ma vraye fille, je vous puis asseurer, à la gloire de Dieu, qu'il n'y a icy qu'un cœur et qu'une ame en unité de son tres-sainct amour : et j'espère que la bénédiction et la grâce du Seigneur s'y doit rendre abondante; car desjà c'est beaucoup, et une chose bonne, belle et souëfve, de voir comme ceste fraternité demeure ensemble. Vostre envoyé vous pourra dire qu'hyer universellement toute ceste aymable famille vint à confesse à moy en nostre petite chapelle, mais avec tant de pieté que l'on eust dit qu'il y avoit un jubilé d'année saincte à gaigner. 0 ma fille, il est vray, nous pouvons faire toutes nos années, nos mois, nos jours, et nos heures sainctes, par le bon et fidelle usage. Il a fallu que mon cœur vous ayt dit cecy; car, en efifect, que vous peut-il cacher? Mon cher La Thuille (1) vous salue humblement. Il est icy auprès de moy; et je m'asseure que ma bonne mère ne fut jamais plus satisfaicte ny plus contente, ny la dévotion plus florissante dans la famille : la gloire en soit à Dieu uniquement, et à nous la parfaicte consolation ! Je vous advouë qu'une partie de la loiiange en est due à nostre La Thuille, cajp ceste intelligence ne se peut faire sans une très-grande sagesse et pieté en celuy qui a la conduitte principale de tout cela.
CDV.
S, François de Sales, à Madame de Chantai.
Pureté que doivent avoir les communications spirituelles ; règles qu'il faut observer, etc.
30 janvier 1606.
J'estois à Sales le 22 de ce mois, pour obeyr à ma bonne mère, qui desiroit me voir avant son despart, etj'y receus vostre lettre du premier jour de ceste année, dont j'ay receu beaucoup de consolation , laquelle se respandit sur toute la famille , qui est infiniment vostre.
Le 23, voicy vostre homme qui m'arriva , et me treuva environné d'affaires ; si que je n'ay peu le despescher qu'aujourd'huy.
Dites-moy, ma fille , ne m'est-ce pas de l'affliction de ne pouvoir escrire qu'ainsi àladesrobée? Oh! voilà pourquoy il nous
(1) Louis de Sales.
LE FONDATEUR d'oRDRE. 261
faut acquérir le plus que nous pourrons l'esprit de la saincte liberté et indifférence : il est bon à tout, et mesme pour demeurer six sepraaines, et voire sept, sans qu'un père, et un père de telle affection comme je suis , et une fille telle que vous estes , reçoivent aucunes nouvelles l'un de l'autre.
Vous fustes malade après la Conception, et je le fus aussi sept à huict jours durant ; et je craignois fort que ce fust pour bien plus, mais Dieu ne le voulut pas.
Je ne puis m'estendre selon mon cœur; car voicy le jour de mes adieux, devant partir demain devant jour, pour aller à Chambery, où le Père recteur des Jésuites m'attend, pour me recevoir ces cinq ou six jours de caresme-prenant , que j'ay reservez pour rasseoir mon pauvre esprit tout tempesté de tant d'affaires. Là, ma fille, je pretens de me revoir partout, et remettre toutes les pièces de mon cœur en leur place, à l'ayde de ce bon Père, qui est esperdeuement amoureux de moy et de mon bien.
Et si feray, ma fille : je vous diray quelque chose de moy, puisque vous le desirez tant, et que vous dites que cela vous sert ; mais à vous seulement.
Ce ne sont pas des eaux, ce sont des torrens que les affaires de ce diocèse. Je vous puis dire avec vérité que j'en ay eu du travail sans mesure, depuis que je me suis mis à la visite; et, à mon retour, j'ay trouvé une besongne de laquelle il m'a fallu entreprendre ma part, et qui m'a infiniment occupé. Le bon est que c'est tout à la gloire de nostre Dieu, à laquelle il m'a donné de très-grandes inclinations; je le prie qu'il luy playse de les convertir en resolutions.
Je me sens un peu plus amoureux des âmes que l'ordinaire;* c'est tout l'advancement que j'ay fait depuis vous; mais, au demeurant, j'ay souffert de grandes seicheresses et derelictions, non toutesfois longues, car mon Dieu m'est si doux qu'il ne se passe jour qu'il ne me flatte pour me gaigner à luy. Misérable que je suis! je ne correspons point à la fidellité de l'amour quïl me tesmoigne.
Le cœur de mon peuple est presque tout mien maintenant. Il y a tousjours quelque chose à dire; car je fay des fautes par ignorance et imbécillité, parce que je ne sçay pas tousjours rencontrer le bonbyais. Sauveur du monde, que j'ay de bons desirs ! mais je ne sçay les parfaire.
Est-ce pas assez dit, ma bonne fille? Je dy ma bonne fille, parce que vous m'estes fort bonne, et que vous me consolez plus
qite voas ne sçaoriez croire. Il y a UDe cerlaine beoedicUoD de Dieu en ceste filiation f^ans double (1).
Nostre sœur a bien fait de restreindre sa conversation spirituelle au confessionnal. Je n'ay receu nulle de ses nouvelles; si j'en reçoy, à mesure de ce qu'elle me dira, je luy en escriray. Si les mousches qui ont gasté, ou au moins qui vouloient gaster la suavité de l'onguent, estoient fort pressantes et eu grand nombre, ô Dieu! en ce cas-là, il faut qu'elle se range aux esarts relranchemens de toutes parolles superflues, et de tous gestes, de toutes veues, et que le seul confessionnal pour tout demeure en liberté.
Mon Dieu ! n'est-ce pas doœmaige que ces bausmes des amittez spirituelles soient exposez aux mouscherons! Ceste liqueur si saincte, si sacrée, mérite un soing bien grand pour eslre conservée toute nette et toute pure ; maïs bien dit le Sage : Ceiuy qui n'a point esté tenté, que sçaijt-il (Eccl. 34}? Tout va bien, et tout ira bien. Dieu aydant; et, comme je dy ordinairement, si Dieu nous ayde, nous ferons prou.
Parlons un peu de vous, c'en est bien la rayson. Qui sont ces téméraires qui veulent rompre et briser ceste blanche colomne de nostre sacré tabernacle? Ne craignent-ils point les Chérubins, qui se tiennent deçà et delà, et le couvrent sous Tombre de leurs aisies? Hé bien ! il s'est passé un peu de vanité, un peu de complaysance, un peu de je ne sçay quoy. Or cela n'est rien à un ferme courage. Nos colomnes sont, ce semble, bien fondées, un peu de vent ne les aura pas eshranlées (2).
C'est bien dit, ma fille, il faut couper court et trancher net en ces occasions : il ne faut point amuser les chalands, puisque nous n'avons pas la marchandise qu'ils demandent; il le leur faut dire dextrement, affln qu'ils aillent ailleurs. Vrayement, ce sont de braves gens : ne voient-ils pas que nous avons osté l'enseigne, et que nous avons rompu le trafic que nous pouvions avoir avec le monde? Il est vray, nostre corps n'est plus nostre, de mesme que l'ivoire du throsne de Salomon n'esloit plus aux elephans qui l'avoient porté dans leur gueule. Le grand roy Jésus l'a choisy pour son siège; qui l'en desplacera? 0 donc! il faut estre toute simple en ces endroicts, et ne point oiiyr de capitulation. Laissez faire. Dieu gardera bien nostre père (3) sans perdre la fdle.
e daae
LE FONDATEUR d'oRDRE. 263
Vrayement ce n'est pas mal parler : S^® Agathe , S** Thecle , S'* Agnes, ont souffert la mort pour ne point perdre le lys de leur chasteté ; et on voudroit vous faire peur avec des phantosmes ! Ouy dà, ma fille; lisez, lisez chèrement l'Imitation de vostre Abbesse, et les epistres de S. Hierosme; vous y trouverez celle qu'il escrit à sa Furia, et quelques autres qui sont bien belles.
Vous me demandez si j'iray en Bourgogne ceste année; Dieu seul le sçayt, je ne le sçay pas. Je pense que non ; car mille lyens me retiennent attaché si court et si serré, que je ne puis remuer ny pieds ny mains, si Dieu de sa saincte main ne m'en deslivre. Voilà ce que c'est; je pense vous l'avoir desjà dit par une. précédente. Pour ma personne, je feray tout pour donner satisfaction, je ne dy pas à vous, mais au moindre de tous mes enfans que Dieu m'a donnez. Mais ma pauvre femme me fait compassion; et puisque je ne la puis laisser qu'elle ne souffre mille incommoditez, et que Dieu veut que je luy adhère, me voilà garrotté.
Je ne dy pas que mon absence de quelque peu de jours luy fust nuisible ; car, pour la privation de ma présence, ce n'est pas cela qui m'empesche ; mais c'est que la sayson est si subjette aux vents et orages, que je ne suis pas à mon pouvoir d'aller et venir, mais faut que je vogue à leur mercy. M'entendez-vous bien? Je croy que ouy : car vous sçavez ce que je vous dis un jour de mon voyage à Dijon, lequel je fis desjà contrôle commun advis de tous mes amys , mais surtout de celuy auquel je devois le plus defferer, qui est le mesme Père recteur que je vay voir à ce Caresme-prenant, lequel, avec un grand zèle de mon bien, me pensa quasi arrester; mais ce grand Dieu, en la face duquel je regardois droict, tiroit tellement mon ame à ce beny voyage, que rien ne me peut arrester, et aussi il l'a reduict tout à bien et à sa gloire. Mais maintenant d'y retourner jusqu'à ce que tout soit bien esclairci, je tenterois ceste bonté, laquelle me traitte si doucement que je la dois bien révérer. Je vous ay dit cecy au long, parce qu'il m'est venu en l'âme de penser que je le devois faire , à la charge que c'est à vous seulement.. Mon Dieu sçayt bien que si j'estois en liberté, j'irois , je dy, je volerois souvent partout où j'ay du devoir. S. Paul dit à ses chers Romains, entre lesquels et par lesquels il devoit mourir : J^ay souvent proposé de venir avec vous, affin que j'eusse quelque fruict entre vous; mais j'ay esté empesché jusqu'à présent (Rom. 1). Mais qui l'empeschoit? L'ame de S. Paul; et S. Chrysostome dit que c'estoit le Sainct-Esprit.
Qaoyque, parmy les traverses et les tribulations , vostre ame va bien , à ce que j'en voy, il reste de la tenir ferme. Tout ce caresme, si vous ra'escrivez par Lyon, vous en aurez une trèsgrande commodité : car de Lyon à Chamberi, ce n'est pas comme dés icy ; car tous les jours les courriers arrivent. Pour moy, je pense bien, Dieu aydant, vous escrire tous les huict jours : alors vous me direz s'il est requis que nous nous voyions ceste année; et s'il l'est, je vous diray quand, et je le puis dire dés maintenant. La sepmaine de Pentecoste , à commencer dés l'avant-veille , sera toute mienne, et celle de l'octave du Sainct- Sacrement que je seray icy, où ma mère viendra en ce tems4à. Hors de là il faut que je courre trois cens paroisses, que j'ay encore à voir. Mais je dy cela en cas que vous et vostre confesseur jugiez qu'il soit expédient : car, sans mentir, je plains vostre peine; et si elle n'est contre-eschangée de quelque grande utilité spirituelle , elle m'afflige.
Je ne sçay si les Carmélites reçoivent des religieuses des autres Ordres ; je croy que nenny . Mais quand cela seroit, croyezmoy, c'est une tentation à ces bonnes dames d'y aspirer, sinon qu'elles puissent réduire tous leurs monastères en Carmélites. Ouy-dà, aux Carmélites : nous ne pouvons pas nous accommoder aux petites obédiences, et nous en ferons des extrêmes? A Dieu, ma chère fille, à Dieu donc soyez-vous à jamais! je suis en luy plus vostre que vous ne sçauriez estimer : il n'y a rien de semblable. Le doux Jésus repose à jamais sur vostre poictrine, et vous fasse reposer sur la sienne, ou du moins sur ses pieds!