‹ Œuvres complètes de Saint-François de Sales (volume 3)Chapitre 59 sur 185 · CD VI · texte numérisé non relu

CD VI

S. François de Sales, à Madame de Chantai.

Moyens de bien passer le Caresme.

Chambery, 21 feb^rier 1606.

Ce ne peut estre icy qu'une petite lettre ; car je m'en vay tout maintenant en chaire, ma tres-chere fille. Vous estes maintenant à Dijon , où je vous ay escrit il n'y a que peu de jours, et où vous abondez, parla grâce de Dieu, en plusieurs consolations auxquelles je participe en esprit. Le Caresme est l'automne de la vie spirituelle, auquel on doit recueillir les fruicts, et les ramasser pour toute Tannée. Faites-vous riche, je vous supplie, de ces thresors précieux que rien ne vous peut ny ravir ny

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gaster. Souvenez-vous de ce que j'ay accoustumé de dire : Nous ne ferons jamais bien un Caresme pendant que nous penserons en faire deux. Faysons donc celuy-cy comme le dernier, et nous le ferons bien. Je sçay qu'à Dijon il y aura quelque excellent prédicateur ; les parolles sainctes sont des perles , et de celles que le vray Océan d'Orient, Tabysme de miséricorde, nous fournit; assembiez-en beaucoup autour de vostrecou, pendezen bien à vos aureilles , environnez-en vos bras : ces atours ne sont point deffendus aux veufves, car ils ne les rendent point vaines, mais humbles.

Pour moy, je suis icy, où je ne voy encore rien qu'un léger mouvement pàrmy les âmes à la saincte dévotion. Dieu l'accroistra, s'il luy plaist, pour sa saincte gloire. Je m'en vay dire maintenant à mes auditeurs que leurs âmes sont la vigne de Dieu; la cisterne est la foy, la tour est l'espérance, et le pressoir la saincte charité ; la baye, c'est la loi de Dieu, qui les sépare des autres peuples infidelles. A vous, ma chère fille, je dy que vostre bonne volonté c'est vostre vigne; la cisterne sont les sainctes inspirations de la perfection que Dieu y fait pleuvoir du ciel; la tour, c'est la saincte chasteté, laquelle, comnie il est dit de celle de David, doit estre d'ivoire; le pressoir, c'est l'obeyssance, laquelle produict un grand mérite pour les actions qu'elle exprime; la baye, ce sont vos vœux. Oh! Dieu conserve ceste vigne qu'il a plantée de sa main! Dieu veuille faire abonder de plus en plus les eaux salutaires de sa grâce dans sa cisterne! Dieu soit à jamais le protecteur de sa tour! Dieu soit celuy qui veuille tousjours donner tous les tours au pressoir, qui sont nécessaires pour l'expression du bon vin, et tenir tousjours close et fermée ceste belle haye dont il a environné ceste vigne, et fasse que les anges en soyent les vignerons immortels !

Adieu , ma chère fille , la cloche me presse ; je m'en vay au pressoir de l'Eglise, au sainct autel, où distille perpétuellement le vin sacré du sang de ce raysin dehcieux et unique que nostre saincte Abbesse, comme une vigne céleste, nous a heureusement produict. Là, comme vous sçavez que je ne puis faire autrement, je vous presenteray et representeray au Père en Tunyon de son Fils , auquel , pour lequel et par lequel je suis uniquement et si entièrement vostre, etc.

A Madame ta baronne de Clianla/.

amt k* rvrnm r«trt.

Cfsrenfia par Monsieur Fabre, qae je vous escris, ma chère BIte, et tousjours aeaattnoins saas ioysir, car il m'a fadu escrire beaucoup de lettres, et tousjours vous estes la dernière â qui j'escris, ne craygnant point pour cela de m'en oublyer. Je me repentis l'autre jour de vous avoir taot escrit de choses sur ceste petite brouillerie d'esprit qui vous estoil arrivée. Car puisque ce n'estoit rien en vraye vérité, et qne l'ayant communiqué au Père Gentil , tout cela s'estoit esvanoiiy, je n'avois que faire, sinon de dire Deo gralias. Mais voyez-vous, mon esprit est subjet aux espancbemens avec vous et avec tous ceux que j'affectionne. Mon Dieu, ma fille, qne vos maux me font de bien! car j'en prie avec plus d'attention, je me mets devant Nostre Seigneur avec plus de pureté d'intention, je me mets plus entièrement à l'indifférence. Mais croyez-moy, ou je suis !e plus trompé homme du monde, ou nos resolutions sont de Dieu et à sa plus grande gloire. Non, ma fille, ne regardez plus ny à tiroicle ny à gauche; hé ! je ne veux pas dire, que vous ne regardiez pas, non ; mais je veux dire ne regardez pas pour vous y amuser, pour examiner soigneusement, pour vous embarrasser, eteolorliller vostre esprit de considérations desquelles vous ne sçauriez vous desmeler. Car si, après tant de teras. après tant de demandes â Dieu, on ne se résout pas sans difQcullé, comme penserons-nous sur des eonsi- • deralions faites sans appareil pour celles qui viennent à gauche, et faites par des simples odeurs et gousts, quant à celles qui viennent à dextre; comme penserons-nous, dy-je, bien rencontrer? Or, sus, laissons cela. N'en parlons plus, parlons d'une règle générale que je vous veux donner, c'est que tout ce que je vous dy. Ne pensez pas cecy, cela, ne regardez pas, et semblables, tout cela s'entend grosso modo. Car je ne veux point que vous contraigniez vostre esprit à rien, sinon à bien servir Dieu, à le bien aymer, à ne point abandonner nos resolutions , ains à les aymer. Pour moy, j'ayme tant les miennes, que quoy que je voye ne me semble point suffisant pour ra'oster une once de la bonne estime que j'en ay, encore que j'en voye et considère des autres plus excellentes et relevées. Ilelas! ma chère tille, c'est aussi un entortillement que celuy duquel vous m'escrivez

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par Monsieur de Sauzea. Ce tintamare qui vous fait peur

de Mon Dieu! ma fille, ne sçauriez-vous vous prosterner

devant Dieu, quand cela vous arrive, et luy dire tout simplement : Ouy, Seigneur, si vous le voulez, je le veux, et si vous ne le voulez pas, je ne le veux pas. Et puis passer à faire un peu d'exercice et d'action, qui vous serve de divertissement? Mais, ma fille, voicy ce que vous faites : Quand cette bagatelle se présente à vostre esprit, vostre esprit s'en fasche, et ne voudroit point voir cela. Il craint que cela ne l'arreste, cesle crainte retire la force de vostre esprit et laisse ce pauvre esprit tout pasle, triste et tremblant; ceste crainte luy deplaist, et engendre une autre crainte , que ceste première crainte et l'effroy qu'elle donne ne soit cause du mal, et ainsi vous vous embarrassez. Vous craignez la crainte, puis vous craignez la crainte de la crainte; vous vous faschez de la fascherie, et puis vous vous faschez d'estre faschée de la fascherie : c'est comme j'en ay veu plusieurs qui, s'estant mis en cholere, sont par après en cholere de s'estre mis en cholere; et semble tout cela aux cercles qui se font en l'eau quand on y a jette une pierre : car il se fait un cercle petit et cestuy-là en fait un plus grand et cest autre un autre. Quel remède, ma chère fille? après la grâce de Dieu, c'est de n'estre pas si délicate. Voyez-vous (voicy un autre espanchement d'esprit, mais il y a un remède) ceux qui ne peuvent pas souffrir la demangeayson d'un ciron, en la pensant faire passer à force de se gratter, ils s'escorchent les mains. Mocquez-vous de la pluspart de ces broiiilleries, ne debrassez point pour les penser rejetter. Mocquez-vous-en, divertissez-vous à des actions, taschez de bien dormir; imaginez-vous, je veux dire, pensez que vous estes un petit saint Jean qui doit dormir et se reposer sur la poictrine de Nostre Seigneur, entre les bras de sa providence ; et courage, ma fille. Nous n'avons point d'intention que pour la gloire de Dieu; non pas, non certes, au moins d'intentions descouvertes : carj si nous en descouvrions, nous les arracherions tout aussitost de nostre cœur. Et doncques, de quoy nous tourmentons-nous? Vive Jésus! ma fille. Il m'est advis quelquesfois que nous sommes tous pleins de Jésus : car au moins nous n'avons point de volonté délibérée contraire. Ce n'est pas en esprit d'arrogance que je dy cela, ma fille; c'est en esprit de confiance et pour nous encourager. Il est neuf heures du soir, il faut que je fasse collation et que je dye l'office pour prescher demain à huict heures ; mais je pense puis arracher de dessus ce

papier. Et si il faut que je vous dye encore ceste petite folie, c'est

que je preache ai joliment à mon gré eo ce lieu, je dy je ne seay quo7 que ces bonnes gens entendent si bien . que qoasi ils me respondroient volontiers. Adieu, ma fille, ma tres-chere fiUe. Je suis, mais blement, vostre. — Fra^ççois, Ev. de Genève.

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