VIL V
27i LETTRES.
l'orayson du matin à six heures, et durera demy-heure ou trois quarts d'heure ; à cinq heures du soir, un peu de recueillement pour un quart d'heure environ , et la lecture un quart d'heure, ou devant ou après ; au soir, demy-quart d'heure pour l'examen el la recommandation : parmy le jour, beaucoup de sainctes aspirations.
J'ay pensé sur ce que vous m'escrivistes. que M. N. vousavoit conseillé de ne point vous servir de l'imagination, ny de l'entendement, ny de longues oraysons, et que la bonne Mère Marie de la Trinité vous en avoit dit de mesme louchant l'imagination.
Et pour cela, si vous faites quelque imagination véhémente, et que vous vous y arrestiez puissamment, sans double vous avez eu besoin de ceste correction ; mais si vous la faites briefve et simple, pour seulement rappeller vostre esprit à l'attention, et reduyre ses puissances à la méditation, je ne pense pas qu'il soit encore besoin de la du tout abandonner; i\ ne faut ny s'y amuser ny la du tout mespriser. Il ne faut ny trop particulariser, comme seroit de penser à la couleur des cheveux de Nostre- Dame, à la forme de son visage, et choses semblables; mais simplement en gros, que vous la voyez souspirante après son Fils, et choses semblables, et cela briefvement.
De ne point se servir de l'entendement, j'en dy de mesme : si vostre volonté sans violence court avec ses affections, il n'est pas besoin de s'amuser aux considérations; mais parce que cela n'arrive pas ordinairement à nous autres imparfaicts, il est force de recourir aux considérations encore pour un peu.
De tout cela je recueille que vous devez vous abstenir de longues oraysons, car je n'appelle pas longue l'orayson de trois quarts d'heure ou demy-heure; et des imaginations violentes, particularisées et longues, cari! faut qu'elles soyent simples et fort courtes, ne devant servir que de simple passage de la distraction au recueillement; et tout de mesme des applications de l'entendement, car aussi ne se font-elles que pour esmeuvoir les affections, et les affections pour les resolutions, et les resolutions pour l'exercice, et l'exercice pour l'accomplissement de la volonté de Dieu, en laquelle nostre ame se doit fondre et résoudre. Voilà ce que je vous en puis dire. Que si je vous avois dit quelque chose contraire, ou que vous eussiez entendue autrement, il la faudrait reformer sans double.
J'appreuve vos abstinences du vendredy, mais sans vœu , ny trop grande contraincle. J'appreuve encore plus que vous fassiez ces ouvrages de vos mains, comme le filer el semblables, aux
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heures que rien de plus grand ne vous occupe; et que vos besongnes soyent destinées ou aux autels, ou pour les pauvres; mais non pas que ce soit avec si grande rigueur que, s'il vous arrivoit de faire quelque chose pour vous ou les vostres, vous voulussiez pour cela vous contraindre à donner aux pauvres la valeur; car il faut partout que la saincte liberté et franchise régnent, et que nous n'ayons point d'autre loy ny contraincte que celle de l'amour, lequel, quand il nous dictera de faire quelque besongne pour les nostres, il ne doit point estre corrigé comme s'il avoit mal fait, ny lu^ faire payer l'amende comme vous voudriez faire : aussi, à quoy qu'il nous convie, ou pour le pauvre, ou pour le riche, il fait tout bien, et est esgalement aggreable à Nostre Seigneur.
Je pense que, si vous m'entendez bien, vous verrez que je dy vray, et que je combats pour une bonne cause quand je deffens la saincte et charitable liberté d'esprit, laquelle, comme vous sçavezVj'honnore singulièrement, pourveu qu'elle soit vraye et esloignée de la dissolution et du libertinage, qui n'est qu'un masque de liberté.
Apres cela j'ay ry vrayement, et ay ry de bon cœur, quand j'ay veu vostre dessein de vouloir que vostre serge soit employée pour mon usage, et que je donne ce qu'elle pourra valoir aux pauvres; mais je ne m'en mocque pourtant pas, car je voy bien que la source de ce désir est belle et claire, quoyque le ruisseau soit un peu trouble. 0 Dieu! mon Dieu me fasse tel que tout ce que j'employe à mon usage soit rapporté à son service, et que ma vie soit tellement sienne que ce qui sert à la maintenir puisse estre dit servir à sa divine Majesté!
Je ry, ma chère fille, mais ce n'est pas sans meslange d'appréhension bien forte de la diETerence qu'il y a entre ce que je suys et ce que plusieurs pensent que je sois. Mais, bien que vostre intention vous vaille devant Dieu, j'en suis content pour une pièce : mais qui me l'estimera à sa juste valeur? car, si je voulois rendre aux pauvres son prix selon que je l'estimeray, je n'aurois pas cela vaillant, je vous en asseure. Jamais vestement ne me tint si chaud que celuy-là, duquel la chaleur passera jusqu'au cœur; et ne penseray pas qu'il soit violet, mais pourprin et escarlatin, puisqu'il sera, ce me semble, teint en charité. Or sus donc, soit dit pour une fois : car sçachez que je ne fay pas toutes les années faire des habicts, mais seulement selon la nécessité; et, pour les autres années, nous trouverons moyen de bien loger vos travaux selon vostre désir.
Ce n'est pas encore tout : ce dessein m'a donné mille gayes pensées; mais je ne veux vous en dire qu'une, que je faysois le jour de l'octave du Sainct-Sacrement, le portant â la dernière procession {!}. Je vous dressois, ce me semble, bien de la besongne à filer, et sur une brave quenouille.
Voyez-vous, j'adorois celuy que je portois, et me vint au cœur que c'estoit le vray Agneau de Dieu, qui oste les pèches du monde. 0 sainct et divin Agneau, ce disoîs-je, que j'estois misérable sans vous! Helas! je ne suis revestu que de vostre laine, laquelle couvre ma misère devant la face de vostre Père. Sur ceste cogitation, voicy Isaïe qui dit que Nostre Seigneur en sa passion esloit comme une brebis que l'on tond sans qt/ellt die mol. Et qui est ceste divine toyson, sinon le mérite, sinoD les exemples, sinon les mystères de la croix? Il me semble donc qui! la croix est la belle quenouille de la saincte Espousc des cantiques, de ceste dévote Sunamite; la laine de l'innocent Agneau y est précieusement lyêe, ce mérite, cest exemple, ce mystère,
iOr, mettez avec révérence ceste quenoiiiOe à vostre costé gaurhe, et filez continuellement par considérations, aspirations et bons exercices, je veux dire, par une saincte imitation; filez, dy-je , et tirez dans le Tuseau de vostre cœur toute ceste blanche et délicate laine : le drap qui s'en fera vous couvrira et gardera de confusion au jour de vostre mori; il vous tiendra chaud dans i'hyver, et, comme dit le Sage, vous ne craindre: point U froid des neiges (Prov. 3). Et c'est ce que le mesme Sî^e a peut estre pensé quand, louant ceste saincte raesnagere, il dit qa'tllt noria sa main à choses hardyes, et ses doigts prirent Ig fw teau. Car, qui sont ces choses hardyes qui se rapportent au fuseau, sinon les mystères de la passion filez par nostre imitation? Là-dessus Je vous souhaittay mille et mille bénédictions, et qu'à ce grand jour du jugement nous nous treuvassions bien revestus, qui en evesque, qui en veufve, qui en maryée, qui en capucin, qui en jésuite, qui en vigneron, mais tout d'une mesme laine blanche et rouge, qui sont les couleurs de l'Eapoux.
Voilà, ma chère Rite, ce que j'avois au cœur pendant qua j'avoisen mes mains l'Agneau mesme de la laine duquel je parle. Mais, ii est vray, vous me venez presque tousjours à la traverse en ces exercices divins, sans neantmoins les traverser ny les divertir, grâces à ce bon Dieu, Fay-je bien, ma chère fille, de
(1) Le ï juin.
àà^
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VOUS dire mes pensées? Je pense qu'au moins ne fay-je pas mal, et que vous les prendrez pour telles qu'elles sont.
Or, ces désirs de vous voir esloignée de toutes ces récréations mondaines, comme vous dites, ne peuvent estre que bons, puisqu'ils ne vous inquiettent point; mais ayez patience, nous en parlerons Tannée suivante , si Dieu nous conserve icy-bas. Cela suffira bien ; et aussi n'ay-je point voulu vous respondre à ces désirs de s'esloigner de sa patrie, ou de servir au noviciat des filles qui aspirent à la religion : tout cela, ma chère fille, est trop important pour estre traitté sur le papier; il y a du tems assez. Cependant vous filerez vostre quenouille, non pas avec ces grands et gros fuseaux, car vos doigts ne les sauroient manyer, mais seulement selon vostre petite portée : l'humilité, la patience, l'abjection, la douceur de cœur, la résignation, la simplicité, la charité des pauvres malades, le support des fascheux, et semblables imitations, pourront bien entrer en vostre petit fuseau; et vos doigts les manyerontbien en la conversation de S^ Monique, de S** Elisabeth, de S^ Liduvine, et plusieurs autres, qui sont aux pieds de vostre glorieuse Abbesse, laquelle, pouvant manyer toutes sortes de fuseaux, manye plus volontiers ses petits, à mon advis, pour nous donner exemple.
Hé bien! c'est assez, pour ce coup, parlé de la haine de Dostre Agneau immaculé : mais de sa divine chair, n'en mangerons-nous pas un peu plus souvent? Oh! qu'elle est souëfve et nourrissante ! Je dy que, se pouvant commodément faire, il sera bon de le recevoir un jour de la sepmaine, le jeudy entre le dimanche, sinon que quelque feste se presentast à quelque autre jour parmy la sepmaine; cela pourtant sans bruict, sans incommoder nos affaires, sans laisser de filer non plus Tune que Tautre quenouille.
Je me resjouy de voir les bons Pères C*apucins en vostre Autun; car j'espère que Dieu en sera glorifié. J'ai receu une lettre que le frère Matthieu m'a envoyée de Thonon, où il s'est arresté.
Je ne sçay où est Monsieur l'arche vesque : vous me ferez le bien de luy envoyer ma lettre. Je Thonnore de toute l'estendue de mes forces, et ne se passe aucune célébration en laquelle je ne le recommande à Nostre Seigneur. On m'avoit dit qu'il avoit obtenu un prieuré proche de ce diocèse, c'est Nantua; mais je n'entens plus rien. Ce bon père, ce bon oncle, tout cela m'est bien avant au cœur, et leur souhaitte tout ce que je puis de grâce céleste, et à ces petits enfans, que je tiens pmur miens,
puisqu'ils sodI vostres; Dieu soit leur protecteur à jamais et de Celse-Beuigne duquel je n'ay rien apprins il y a long-tems; mais Claude m'en dira quelque chose à son retour.
Reste ma petite sœur, de laquelle il faut que je parle. Je ne révoque point eu doubte si je vous la dois donner, ou noa ; cap, oultre mon inclination, ma mère !e veut si fort, qu'elle le veut avec inquiettude dés qu'elle a sçeu que ceste fille ne vouloit pas estre religieuse ; si que , quand je ne le voudrois pas, il faudroit que je voulusse. A cest elTect, je voua ai envoyé trente escus par Lyon, tant pour la despense qui sera nécessaire à l'envoyer prendre, qu'à faire ses petits honneurs avec les QUes qui servent madame l'abbesse, avec lesquelles elle n'aura pas tant demeuré sans les beaucoup incommoder. Or, comme cela se doit faire, je ne le sçaurois deviner. Il faut, je vous en prie, ma chère fille, que vous preniez le soiog d'en ordonner comme il convient, J'ay bien un peu d'appréhension que madame vostre abbesse ne s'en fasche; mais il n'y a remède : si n'estoit-il pas raysonnable de laisser si longuement dans un monastère une fille qui n'y veut pas vivre toute sa vie.
Et avec vous, ne feray-je point quelque petite cérémonie pour vous remettre ce fardeau sur les bras? Je vous asseure que cela ne seroit pas en mon pouvoir; mais ouy bien de vous supplyer, mais je dy conjurer, et s'il se peut dire quelque chose de plusque vous ayez à me marquer tout ce qui sera requis pour l'équiper et tenir équipée à vostre guise, comme les princesses d'Espagne font quand on leur donne des filles pour ?nem3ies (1): car cela, je le veux, et très-absolument; voire jusqu'à luy faire porter un chaperon de drap, si cela appartient à vos livrées. Vous voyez bien, ma chère fille, que je ne suis pas en mes mauvaises humeurs; mais à bon escient je vous conjure. Il faut, je veux, et, si le subjetle portoit, je commanderois que vous me marquiez tout ce qu'il faut pour ceste fille-là : je dy pour sou équipage, puisque, quant au râtelier, il n'en faut pas parler; autrement vous m'en diriez mille maux, je le sçay bien. J'escris l'i M. vostre beau-pere pour le supplyer d'avoir aggreable !a faveur que vous me voulez faire ; mais la vérité est qu'en terme de belles parolfes je n'y entens rien : vous le suppléerez s'il vous plaisi.
Mais ne triomphez-vous pas quand vous m'imposez silence sur vos secrets? Vrayement ce n'est pas moy, ma chère flile, qui ay
(1] Mignonei, favo
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dit à M. N. que vous estiez ma fille : il me le vint dire tout d'abord, comme chose que je de vois recevoir fort à gré; et aussi fy-je. Comme aussi ce que M. de N. me dit, que vous n'estiez point pompeuse, et que vous ne portiez point de vertugadin (1), et que vous ne pensiez pas à vous remaryer ; mais cela me fut dit si naïfvement, ma chère fille, que je le croy. Et puis vous me deffendez de dire vos secrets après que tout le monde les sçayt. Or bien, je ne diray mot de vos besongnes, ny de l'employ que vous en voulez faire ; car à qui, je vous prie, le dirois-je?
J'ayme bien vostre petite cadette, puisque c'est un esprit angelique, comme vous me dites.
Je sçavois desjà le despart du bon Père N., ce qui m'avoit fasché; car il ne sera peut-estre pas aysé de rencontrer ua esprit si sortable à vostre condition que celuy-là. Il me semble que nous nous rencontrions fort bien presque en toutes choses. Mais, au bout de là, nostre chère liberté d'esprit remédie atout. On m'a dit qu'en sa place est arrivé un grand personnage des premiers prédicateurs de France , mais que je ne cognois que par son nom, qui est grand et plein de resputation.
Je partiray d'icy à dix jours pour continuer ma visite cinq , mois entiers parmy toutes nos montaignes, où les bonnes gens m'attendent avec bien de l'affection. Je me conserveray tant qu'il me sera possible, pour l'amour de moy, que je n'ayme que trop, et encore pour l'amour de vous qui le voulez, et qui aurez part à tout ce qui s'y fera de bon, comme vous avez en gênerai en tout ce qui se fait en mon diocèse, selon le pouvoir que j'ay par ma qualité de le communiquer. Mon frère le Chanoine vous vouloit escrire; je ne sçay s'il le fera. Ce pauvre garçon n'est point un bienfaict de santé : il se traisne tant qu'il peut , avec plus de cœur que de force. Il pourra se reprendre pour un peu auprès de sa mère, pendant que je sauteray de rochers en rochers sur nos montaignes. J'ay eâcritàmadamedu N., de laquellejen'ay point de nouvelles il y a long-tems : j'entens que ses filles souspirent après leurs Carmélites, où elles ne peuvent atteindre, et perdent cœur à la perfection de leur monastère, laquelle elles pourroient aysement procurer : c'est l'ordinaire.
M. de N. m'a promis qu'il viendroit avec vous, et seroit vostre conducteur, et qu'il avoit esté nourry auprès de vous; et cela me plaist fort : comme aussi ce que vous m'escrivez de l'amour réciproque de nostre sœur de Dijon et de vous ; car je la tiens pour
(i) Ornement particulier servant à relever les vêtements.
UBO femme bien bonne, brave et franche. Je suis aussi consalé de ce que ces bonnes Dames Carmélites vous aiîeCtionnent, et voudpois bien sçavoir" d'oii est la bonne sœur Marie de la Trinité. J'en cognois de celles de PaHs, et revèfe bien fort leur Ordre,
A Dieu, ma chefe fille, â Dieu soyons-nous à jamais, sans reserve, sans intermîssion! qu'à jamais il vive et règne ert nos cœurs ! Amen. — F. (l) — Vive Jésus, ma chere fille, et qo'â jamais vive Jfisus! Amen.
Les octaves de Pentecoste et de la Feste-Dieu Ont esté miennes, ma chere fille, mais Senlement pour demeurer icy, et non pas pour y avoir aucun loysir : de ma vie, que j'ay mémoire, je n'ay esté plus occupé A divei'ses choses, mais bonnes; je dy cecy pour m'excuser si je ne vous escris pas plus amplement.
J'oubliois de vous prier de m'envoyer, le plus tost que vous pourrez, des chansons spirituelles que vous avez de delà ; faitesmoy ce bien, je vous prie, ma chere fille , pour l'amour de Dieu, qui vous veuille bénir et conserver éternellement. Amen.
CDXllI.
iS. François de Sa/es, à Madame de Chantai.
Non, de par Dieu, ma tres-chere fille, non, je ne seray point en peine, je ne craindray point, je ne doubleray point pour vos impuissances, ny pour le mal qui est dans vostre teste. Je ne suis pas si tendre maintenant : les douleurs de l'enfaulemeut me sont passées; qu'est-ce que je puis craindre de vous à ceste heure? Non , je ne sgay quoy qui me respond en bien de t'estat de vostre ame.
Rachet, ne pouvant avoir des enfans, donna en maryage. pour la seconder, à son mary, la bonne fille Bala {en ce tems-là il esLoil permis d'avoir plusieurs femmes, pour multiplyer le peuple de Dieu) : et Bala enfantoit sur les genoux de Rachel. dont Rachel prenoitles enfansàsoy, et les tenoil pour les siens; si que Bala sa seconde n'en avoit plus de soing, au moins elle n'en avoit pas le plus grand soing.
(1) Signature abrAgé».
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0 ma filf<^, il me semble que je vous ay une bonne fois enfantée sur les genoux de la belle Rachel , de nostre treâ-chere et sËcrée Abbesse : elle vous a prinse à soy ; pour moy, je n'en ay plus le seing principal. Demeurez là sur seâ genoux, ou plutost humblement prosternée à ses pieds. Voilà la première rayson pour laquelle je ne crains point.
L'autre rayson , c'est qu'il n'y a rien à craindre. A la mort de nostre doux JesUs, il se fit des ténèbres sur la terre. Je pense que Magdelene, qui estoit avec Madame vostre Abbesse, eêtoit bien mortifiée de ce qu'elle ne pouvoit plus voir son cher Seigneur à pur et à plein; seulement elle l'entrevoyoit sur la croiit. Elle se relevoit sur ses pieds, fichoit ardemment ses yeux sur^ luy; mais elle n'en voyoit qu'une certaine blancheur pasle et confuse : elle estoit neantmoins aussi prés de luy qu'auparavant.
Laisse* faire, tout va fort bien : tant de ténèbres que vou* Voudrez, mais cependant nous sommes près de la lumière; tant d'impuissances qu'il vous playrà, mais nous sommes aux pied^ du Tout-Puissant. Vive Jésus! que jamais nous ne nous séparions de luy, soit en ténèbre, soit en lumière.
Vous ne sçavez pas ce que je pense sur ce que vous me de-^ mandez des remèdes. C'est que je n'ay point sousvenance que Nostre Seigneur nous ayt commandé de guérir la teste de la. fille de Sion, maïs seulement son cœur. Non, sans doubte, il ti'a jamais dit : Parlez à la teste de Hierusalem ; mais ouy bien : Parlet au ùœur de Hierusalem (Is. 40). Vostre cœur se porté bien, puisque Vos resolutions y sont vives. Demeurez en paix, ma fille, vous avez le partage des enfans de Dieu. Bien-heureuoc^ sont ceux qui ont le cœur net, car ils verront Dieu (Matth. 5) ; •il ne dit pas qu'ils le voyent, mais qu'ils le verront.
Mais un petit mot de remède. Courez dans les barrières, puisqu'on les a mises; vous ne laisserez d'emporter la bague, et plus seurement. Ne vous efforcez point, ne vous mettez point en peine Vous-mesme, puisque vous me parlez comme cela : après les pluyes, le beau tems. Ne soyei pas si jalouse de vostre esprit. Hé bien ! sur des nouvelles scabreuses , il ressent du trouble : cô fi^est pas grande mer^ieille qu'un esprit d'une pauvre petite veufve soit foible et misérable. Mais que voudriez- vous qu'il fust? quelque esprit clairvoyant, fort, constant, et subsistant? Aggreez que votre esprit soit assortissant à vostre condition : un esprit de veufve, c'est-à-dire, vil et abject de toute abjection, hormis celle de l'offense de Dieu.
Je vis dernièrement une veufve à la suitte du Sai net-Sacrement ;
el où les autres portoieoL des grands flambeaux de cire blaoche, elle ne portoît qu'une petite chandelle que peut-estre elle avoit faile, encore le vent l'esleignil : cela ne l'advança ny recula du Sainct-Sacrement, elle ne laissa d'estre aussilost que les autres à l'église. Ne soyez point jalouse, encore une fois; vous n'avez pas seule ceste croix.
Mais, mon Dieu! commencerois-je par là à vous parler de moy, puisque vous le desirez? C'est la vérité, hyer tout le jour, et toute ceste nuict, j'en ay porté une pareille, non pas en ma teste, mais en mon cœur; mais maintenant elle m'est ostée par la confession que je viens de faire. Il est vray, liyer tout le jour j'avois une volonté si impuissante, je croy qu'un ciron l'eust abattue. Or sus; mais encore, quand vous auriez toute seule une croix à part, qu'en seroit-ce? Elle eu vaudroil mieuK, et par la rareté en devroit estre plus chère. Mon bon S. Pierre ne voulut pas que la sienne fust pareille à celle de son maistre; il la fit renverser : il eust la teste en terre, et le cœur au ciel en mourant.
Servez-vous du peu de lumière que vous avez (Joao. 12), dit Noslre Seigneur, jusqu'à que le soleil se levé. Ou ne vous a pas encore ouvert la porte ; mais par le guichet vous voyez la bassecour et le frontispice du palais de Salomon : demeurez là, il ne messied point aux veufves d'estre un petit reculées. Il y a une trouppe d'honnestes gens qui attendent aussi bien que vous : il est raysonnable qu'ils soient préférez. Cependant n'avez-vous pas vos petits ouvrages à faire en attendant? Suis-je point trop dur, ma fille? au moins je suis véritable. Passons oultre ; j'ay peu de loysir, car c'est le jour de nostre grande feste S. Pierre.
Je vous dis que vous pouviez voir les huguenots; je dy maintenant : ouy, voyez-les, mais rarement; et soyez courte avec eux, neaolmoins douce et reluysaole en humihté et simplicité. Le fils (i) de vostre bonne maistresse,escri voit un jour à la dévote Maxime, sa bonne Tdle spirituelle, et il luy dit presque ces parolles : « Soyez avec les hérétiques simple et gracieuse comme )) une colombe à leur parler, ayant compassion de leur mal-heur; )) soyez prudente comme le serpent àbienlost vous glisser hors » de leur compaignie, aux rencontres, aux occasions, et encore H par manière de quelque rare visite. » C'est ce que je vous dy.
Ouy, ma fdle, j'appreuve que vous marquiez les mouvemens intérieurs qui vous auront portée aux imperfections et deffauts,
(1)S. Aususliu.
pourveu que cela ne vous inquiette point. Pour vos pensées , il n'est pas requis de s'amuser à celles qui ne font que passer, mais seulement à celles lesquelles, comme font les abeilles, vous laisseront leurs germes et esguillons dans leurs picqueures.
Je m'en vay vous dire en quatre mots quelque chose de moy. Je voudrois que vous me vissiez tout entièrement, pourveu que mes imperfections ne vous scandalisent. Depuis vostre despart, je n'ay cessé de recevoir des traverses et grosses et petites ; mais ny mon cœur, ny mon esprit, n'a nullement esté traversé, Dieu mercy. Jamais plus de suavité, plus de douceur, jusqu'à hyer que les nuages le couvrirent; et maintenant, que je reviens de la saincte messe, tout est serein et clair.
J'ay fait en partie ce que vous desiriez de moy, c'est-à-dire, pour la reserve des œuvres requises au corps et à l'esprit; je feray tous les jours mieux, Dieu aydant : au moins j'en ay la volonté.
Je ne vous diray rien de la grandeur de mon cœur en vostre endroict; mais je vous diray bien qu'elle demeure bien loing au-dessus de toute comparayson; et ceste affection est blanche plus que la neige, pure plus que le soleil : c'est pourquoy je luy ay lasché les resnes pendant ceste absence , la laissant courir de son effort. Oh ! cela ne se peut dire : Seigneur Dieu ! quelle consolation au ciel à s'entr'aymer en ceste pleine mer de charité, puisque ces ruisseaux en rendent tant!
Il y a quatre jours que j'ay receu à l'église et en confession un gentil-homme de vingt ans, brave comme le jour, vaillant comme l'espée. 0 Sauveur de mon ame! quelle joye de l'ouyr si sainctement accuser ses péchez, et, parmy le discours d'iceux, faire une providence de Dieu si spéciale, si particulière à le retirer par des mouvemens et ressorts si secrets à l'œil humain, si relevée, si admirable! il me mit hors de moy-mesme. Que de baysers de paix que je luy donnay !
De deux costez j'ay des nouvelles que l'on me veut relever plus haut devant le monde, l'un suivant le billet que je vous leus dans la galerie de vostre salle, l'autre de Rome. Ma response est devant Dieu. Non, ne doubtez point, ma Olle : je ne ferois un clin d'œil pour tout le monde; je le mesprise de bon cœur. Si ce n'est la plus grande gloire de nostre Dieu, rien ne se trouvera en moy. Mais tout cecy entre le père et la fille : point plus loing, je vous en prie. Et à propos de fille, je ne veux plus dans vos lettres autre tiltre d'honneur que celuy de père : il est plus ferme, plus aymable, plus sainct, plus glorieux pour moy.
Que je seray heureux si je puis servir M. voslre oocle (l)-nn jour! car je le chéris d'un coear parfaict. Je salué M. voslre bean-pere avec sincérité, et luy offre mon service. Je souhaitte mille grâces à vos petits et petites, lesquels je licDS poar mieiis en Noslre Seigneur : ce sont les parolles du Hls de vostre maistresse, escrivant à ItaHea sa fille spîritaelle. Je prie Nostre Seigneur de vous aggrandir en son amour. A Dieu , ma tres-chere fille; à ce grand Dieu, dy-je, auquel nous nous sommes voûea et consacrez, et qui m'a rendu ponr jamais, et sans reserve, tout dédié à vostre ame, que je chery comme la mienne, ains que je tiens pour toute mienne en ce Sauveur qui, nous donnant la sienne , nous joinct inséparablement en luy. Vive Jésus 1
S. François de Sales, à Madame de Chantai.
Il lor «naelgne conunml elle clolt m «iinporwt ft l'eagura de cbIkj qol a tté «n nw?. Le 6 juillet 1006.
J'at receu vostre dernière lettre, ma tres-chere Bile, ainsi que je cnontois achevai, pour veniricy (2) en cesle action. Vous me demandiez comment je voulois que vous fissiez à l'entreveue de celuy qui tua M. vostre mary : je respons par ordre,
il n'est pas besoin que vous en cherchiez ny le jour ny les occasions; mais s'il se présente, je veux que vous portiez vostr© cœur doux, gracieux et compastissant. Je sçay que sans double il se remuera et se renversera, que vostre sang bouillonnera; mais qu'est-ce que cela? Si fil bien celuy do nostre cher Sauveof à la veue de son Lazare mort, et de sa passion représentée. Ouy, mais que dit l'Escriture? Qu'à l'un et à l'autre il leva les yeux au ciel. C'est cela, ma fille : Dieu nous fait voir en ces esmotions combien nous sommes de chair, d'os et d'esprit.
C'est aujourd'huy et tout maintenant que je vay prescher l'Evangile du pardon des offenses et de l'amour des ennemys. Je suis passionné quand je voy les grâces que Dieu me Fait , apreS tant d'offenses que j'ay commises. Je me suis assez expliqué ; je respiique.
Je n'entens point que vous recherchiez le rencontre de ce
(i^M. Claude Fr«tniot.
i2| A la BioUc, village situé à quelre Reues «1 ilemie d'Annessy. au sudouest, el dont la paroieM est dedIAe â iB Saincte Vierge.
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pauvre horame, mais que vous soyez condescendante à ceux qui vous le voudront procurer, et que vous tesmoigniez que vous aymez toutes choses : ouy, la mort mesme de vostre roary ; ouy, celle de vos pères, enfans et plus proches; ouy, la vostre, eu la mort et en l'amour de nostre doux Sauveur.
Courage, ma fille; cheminons et prattiquons ces basses et grossières, mais solides, mais saiuçtes, mais excellentes vertus, A Dieu, ma fille; demeurez en paix, et tenez-vous sur le bout de vos pieds, et vous estendez fort du costé du ciel.
Je me porte bien, ma chère fille, parmy une si grande quantité d'affaires et d'occupations, qu'il ne se peut dire de plus. C'est un petit miracle que Dieu fait; car tous les soirs, quand je me retire, je ne puis remuer ny mon corps ny mon esprit, tant je suis las partout, et le matin je suis plus gay que jamais. D'ordre, de mesure, de rayson, je n'en tiens point du tout maintenant; car je ne vous sçaurois rien dissimuler : et cependant me voilà tout fort, Dieu mercy.
0 ma chère fille, que j'ay trouvé un bon exemple parmy tant de hautes montaignes ! Quel honneur, quel accueil, quelle vénération à leur evesque! Avant-hyer j'àrrivay en ceste petite ville tout de nuict; mais les habitans avoient tant fait de lumières, tant de feste, que tout estoit au jour. Ah! qu'ils meriteroient bien un autre evesque !
Vivez joyeuse; communyez les festes solemnelles, et les dimanches, quoyque ce soit consécutivement; levez souvent vos yeux au ciel pour les divertir des curiositez de la terre. A Dieu, ma fille, mais à Dieu soyons-nous à jamais, comme il est nostre éternellement ! Vive Jésus !
CDXV.
S. François de Sales, à Madame de Chantai.
Idée du zèle et de la vigilance d'un pasteur de l'Eglise. ^^ Saincteté d'une vUlageolee. — Peines intérieures; estât de victime ; n'en point demander la deslivranoe, mais les souffrir avec résignation. — L*amour pour Dieu doit estrc tres-pur.
Aa commencement d'aoast 1606.
Mon Dieu, ma bonne fille, que vos lettres me consolent, et qu'elles me représentent vivement vostre cœur et confiance en mon endroict; mais avec une si pure pureté, que je suis forcé de croire que cela vient de la main de Dieu!
J'ay veu ces j ou repassez des monts espouvantables, tout cou-
28fi LETTRES.
verla d'une glace espaisse de dix oq douze pîcques de haut; etlcs habitaDs des vallées voysines me dirent qu'uo berger, allant pour recouvrer une sienne vache , tomba dans une Fente de douze picques de haut, en laquelle il mourut gelé. 0 Dieu! ce dis-je, l'ardeur de ce berger esloît-elle ai chaude à la queste de sa vache, que ceste glace ne l'ayt point refroidie ? Eh ! pourquoy donc suisje si lasche à la queste de mes brebis? Certes, cela m'atleodril le cœur, et mon cœur tout glacé se fondît aucunement.
Je vis des merveilles en ces lieux-là : les vallées estoient toutes pleines de maysons, et les monts tout pleins de glaces jusqu'au fond. Les petites veufves et les petites villageoises, comme basses vallées, sont si fertiles; et les evesques, si hautement eslevez en l'EgUse de Dieu, sont tout glacez. Ah! ne se treuvera-t-il pas un soleil assez fort pour fondre celle qui me transit?
X mesme tems on m'apporta un recueil de la vie et de la mort d'une saincte villageoise de mon diocèse , laquelle estoit decedée au mois de juin. Que vouliez-vousque je pensasse là-dessus? Je vous en enverray un jour un extraict; car, sans mentir, il y a je ne sçay quoy de bon en ceste petite histoire d'une femme maryée, et qui estoit , de sa grâce, de mes grandes amyes, etm'avoit sou-' vent recommandé à Dieu.
Je viens de parler pour vous à Nostre Seigneur en la saincte messe, ma tres-chere fdle; et certes je n'ay pas osé luy demander absolument vostredesHvrance; car, s'il luy plaist d'escorcher l'offrande qui luy doit estre présentée, ce n'est pas à moy de désirer qu'il ne le fasse pas : mais je l'ay conjuré et conjure , par ceste si extrême dereliction par laquelle il sua !e sang, et s'escria sur la croix ; Mon Dieu, mon Dieu , pourquoi/ m'as-lu délaissé [Malth. 27)?qu'il vous tienne tousjours de sa saincte main, comme il a fait jusqu'à présent, bien que vous ne sçachiez pas de quel costé il vous tient, ou au moins que vous ne le sentiez pas. Certes, vous ferez bien de regarder simplement Nostre Seigneur crucifié, et de luy protester vostre amour et absolue résignation , toute seiche, aride et insensible qu'elle est, sans vous amuser à considérer ny examiner vostre mal, non pas mesme pour me le dire.
Enfin , nous sommes tout à Dieu, sans reserve, sans division, sans exception quelconque, et sans autre prétention que de l'honneur d'estre siens. Si nous avions un seul filet d'affection en nostre cceur qui ne fust pas à luy et de luy, û Dieu ! nous l'arracherions tout soudainement. Demeurons donc en paix, et disons
LE FONDATEUR d'oRDRE. 287
avec le grand amoureux de la croix : Au demeurant, que nul ne me vienne inquietter ; car, quant à moy, je porte en mon cœur les stigmates de mon Jésus (GaJ. 6) Ouy, ma tres-chere fille, si nous sçavions un seul brin de nostre cœur qui ne fust pas marqué au coing du crucifix , nous ne le voudrions pas garder un seul moment. A quel propos s'inquietter? Mon ame, espère en Dieu; pourquoy es-tu triste, et pourquoy me troubles-tu (Ps. 42), puisque Dieu est mon Dieu, et que mon cœur est un cœur tout sien ? Ouy, ma tres-chere fille , priez pour celuy qui incessamment vous souhaitte mille bénédictions, et la bénédiction des bénédictions, qui est son sainct amour parfaict.
CDXVI.
Récit de la vie édifiante d'une saincte villageoise (i).
30 juillet 1606.
Monseigneur, puisqu'il vous plaist sçavoir l'histoire de la bonne Marraine, je tascheray de la raconter le mieux qu'il me sera possible. Elle estoit fille de Pierre Boutey, dit Cody, marchand de sel et de fer, bourgeois et habitant de La Roche, et de Marguerite d'Aragon, légitimement maryez, et luy fut baillé au baptesme le nom de Pernette (2). Son père la laissa en mourant sous la conduitte de sa mère, qui l'instruisit soigneusement et s'incerement dans tous les exercices de la pieté chrestienne : c'est pourquoy, dans sa jeunesse, elle conceut le désir d'estre religieuse; mais ses parens et alliez ne voulurent point y donner leur consentement : en effect, la nature ne luy avoit pas donné assez de force pour supporter les rigueurs de la religion.
Ayant donc atteint l'aage de vingt ans , elle fut maryée à Pierre du Mugnal d' Arenton , qui avoit levé boutique de toutes sortes de merceries à La Roche , mais principalement de draperie : elle vescut tousjours tres-sainctement avec luy. Quoyque son mary fust assez fascheux, elle entretenoit en la mayson la paix et la concorde. Elle avoit la charge de toutes les affaires domestiques, dont elle s'acquittoit fort bien; elle estoit soigneuse ^ prévoyante, jamais oysive, tres-liberale envers les pauvres , tousjours de bonne intelligence avec ses parens et ses voysins.
Elle entendoit tous les jours la messe, quoyque l'église fust
(i) Adressé à S. François de Sales et par lui communiqué à St« Chantai. (2) PétroniUe.
forl esloiguée : elle ne manquoità aucune prédication; et après les avoir eateadues elle eu rëiJi&oit les principales choses i ses domestiques, louant les vertus, el exhortant à liiyr les vices- EUIe Jeusiioit exacienieat tous les vcndredys; les Jours des veilles (1), des quatre-tems en de caresme, elle ne mangeoiL que du pain et des légumes , et ne buvoit de vin que la moityé de son verre : si elle avoJl plus soif, elle ne buvDÎt que de l'eau. Jamais elle ne s'assit à table: chez soy. Elle visitoit les maMes , et assistoit aux enterremeos autantqu'il luy estoit possible.
Elle enseigDoit le catéchisme et là pieté à ses serviteurs, leur payoit leur salaire avec toute sorte de justice et d'équité, et estoit Ires-obeys santé à sod mary, et tres-burable.
Elle se confessoit et commuoyoit tous les mois une fois, et bien souvent de quinze eu quinze jours, avec une grande préparation. Elle recitoit le chapelet tous les jours, non-seulement une, mais trois ou quatre fois. Elle aymoit et honaoroit beaucoup les vierges el les personnes chastes.
Elle a porté le cordon de S. François à gros nœuds sur sa chair toute nue, raesme au lîct, l'espace de vingt ans. dont elle esloit toute escorchêe. Elle se levoit du lict toutes les nuicts à une certaine heure avec sa seule chemise , soit en hy ver, soit en esté, sous le bon playsîr de son mary, avec lequel elle coucboit d'ordinaire, et prioit Dieu delà sorte, ou meditoit t'espace d'uae heure.
Si par hasard elle n'avoît pas la commodité d'entendre la messe, elle s'enfermoit daas son cabinet, et là prioit Dieu l'espace de deux heures. Presque tous les ans elle faysoît un pèlerinage à Sainct-Claude, el onvoyoit souvent de bonnes aumosnes aux Frères mineurs de l'Observance, d'Annessy et de Cluses, Quand son mary estoit absent, elle couchoit sur la paille ou bien sur une couverture de gros drap. Elle parloit presque tousjours des quatre fins de l'homme, et parloit fort souvent à son mary sur l'incertitude de l'heure de la mort.
Enfin , il faudroit que j'employasse bien du tems , si je voulois raconter les actions de saincteté que ceste bonne femme a faites devant les hommes: car, pour les autres œuvres de pieté qu'elle a faites devant'Dieu seulement, il n'y a personne qui puisse les raconter. Elle cachoit de telle sorte ses belles vertus, qu'il fut toUEJours fort difficile de les remarquer jusqu'au premier dimanche de juin {selou que nous antres la'i'cques avons cous-
(1) Vigile*.
LE FONDATEUR d'oRDRE. îiSÔ
tume de compter, jusqu'au quatriesme jour, où elle s'er> alla à Feglise paroissiale d'Amancy, tenant une petite croix dans ses mains, et, estant desjà fort foible, elle se confessa et communia.
Les deux jours suivans de lundy et mardy, elle fit moudre qtiettoï'ze couppes de froment , et mit à part neuf quarts de febves et de pois et une grande quantité de sous de Savoye, et mit un tres-bon ordre à tout le reste des affaires de la mayson.
Le mercredy elle commença à parler de sa mort, et prédit qu'elle! arriveroit le neuviesme du mois , à cinq heures du soir. Son mary et tous les domestiques croyoient qu'elle resvoit. Elle voulut aller à Teglise pour recevoir Textreme-onction ; mais, oultre qu'elle estoit fort foible , son mary le luy deffendit. Elle le pria neantmoins de faire faire sa bière, ce qu'il luy refusa, et il ne Itiy permit plus de sortir de la mayson. Alors elle luy dit : Mon enfant (car c'est ainsi qu'elle l'appelloit) , je ne vous ay jamais esté desobeyssante , je ne veux pas l'estre sur la fin de ma vie; mais je vous prie bien fort de faire faire ma bière à présent que vous en avez le loysir; car si vous attendez à demain , vous vous plaindrez du lems; et luy ne faysoit que rire de tout cela. Cependant lanuict arriva, et durant toute ceste nuict elle ne fît que repéter toutes les prédications qu'elle avoit entendues depuis trente ans, avec admiration de tous les assistans.
Le jour estant venu , elle se mit à genoux pour prier Dieu avec son livre d'heures; et estant retournée au lict par le commandement de son mary, elle fit un long discours sur los peynes elles travaux que la glorieuse vierge Marie Nostre-Dame avoit soufferts, tant en eslevânt sori divin Enfant, qu'en Egypte et antre part. Elle tira ensuite de son coffre le linceul dans lequel elle vouloit estre ensevelie ; et ayant appelle son fils et ses deux filles'^ efle l-eur dit plusieurs belles choses touchant la crainte et l'amour de Dieu , la charité envers le prochain, et le seing des choses domestiques ; après quoy elle donna sa bénédiction maternelle.
Son mary vouloit faire venir les médecins de Genève; mais elle eut horreur à ce seul nom , et luy dit : Plust à Dieu que ces me decins n'eussent jamais mis le pied dans vostre mayson! car ils sont ennemys de Dieu. Elle disna avec son mary, prenant du vin autant qu'il en peut tenir dans le creux de la main. Après disner, son mary devant aller à La Roche pour des affaires, elle luy monstra tout ce qu'elle avoit préparé et disposé, luy persuada de doter la chapelle d'Amancy, comme il vous' l'a promis, Monsei-
gneur, et de faire faire des habits d'église; disant qa'il falloit amasser des thresors dans le ciel (MaUh, 4) , et n'avoir plus de goHit pour les choses qui sont sur la terre, mais en prendre pour celles qui sont au-dessus de nous (Col. 3).
Elle vouloit lousjoiirs aller A l'église, mais il le luy deffendit de nouveau en s'en allant. Elle fut visitée par le curé d'Amancy. auquel elle demanda l'estreme-onction; ce que toatesfois il ne luy accorda pas, ne croyant pas qu'elle fust si malade.
Elle fut encore vigitêe par sa sœur Nicole, qui vonloit demeurer auprès d'elle ; mais elle luy dit : Ma sœur, allez-vous-en ; vous avez des affaires à La Roche, et vous estes plus malade que moy; nous nous verrons bientost en paradis avec l'ayde de Dieu.
Le sieur François, chirurgien, arriva aussitost, et lay appliqua les ventouses sur les espaules; pendant ce tems-là, elle perdît ta parolle , et jetta force larmes. Alors le sieur curé pria le sieur Christophe du Monet, vicaire de l'église de La Roche (qui estoit présent), d'aller ppomptement prendre les saioctes huyles : la bonne femme, entendant cela, dressa la teste, et leva les yenx au ciel. Son raary revint avec le sieur vicaire, pleurant à chaudes larmes; et la malade ayant receu le sacrement de l'ex- Irome-onction , et tenant l'imaige du Crucifix entre ses mains, les yeux levez au ciel, rendit doucement son esprit à Dieu , seloo qu'elle l'avoit prédit, le neuviesme jour de juin, â cinq heures du 'soir; et alors il fallut bien se haster de faire la bière.
Elle devint plus belle après sa mort qu'elle n'avoitesté durant sa vie ; son corps ne rendit point de mauvaises odeurs. Son raary, estant fort riche, luy Gt faire de belles funérailles, et donna de bonnes ot grosses aumosnes à cinq cens pauvres. Sa vie fut de quarante-huit ans.
La Nicole, sa sœur, après avoir receu les sacremens de Pénitence, de l'Eucharistie et de TExtreme-onction , dans la mesme I egiisede La Rochu, l'office des chanoines estant achevé, expira,
I comme elle luy avoit prédit, par jeudy, le 13 du mesme mois.
CDXVll.