François de Sa/ex, à Madame de Chantai
Du «>in)( qtto if* eies iue> doivent preiulre da leurs ouallloi.
{ V' il' tome VI , page 428.)
LE FONDATEUR d'oRURE. 291
CDXVIII.
s. François de Saies , à Madame de Cha?itaL
Il fout travailler avec courage h son oalut et à sa perfection, soit dans les consolations, soit dans les tribalations. — Ce que c'est que l'abjection; sa différence avec l'humilité; en quel sens on dit qu'il faut l'aymer. — Vouloir changer d'estat est un grand obstacle à la perfection. — Advis sur la conduitte que les parens doivent tenir relativement à la vocation de leurs enfans pour un estât, soit dans le monde , soit hors du monde , et sur l'éducation qui doit les y conduire. — Advis sur les tentations ; ne pas trop y réfléchir. — Dieu veut estre plus aym'é que craint.
Le 6 aoust 1606.
Dieu me veuille assister, ma tres-chere fille, pour respondre utilement à vostre lettre du 9 juillet. Je le désire infiniment; mais je prevoy bien que je n'auray point assez de loysir pour ajancer mes pensées; ce sera beaucoup si je les puis produire.
C'est bien dit, ma fille, parlez avec moy franchement, comme avec moy, c'est-à-dire avec une ame que Dieu , de son authorité souveraine, a rendue toute vostre.
Vous mettez un peu la main à Toeuvre, ce me dites-vous : eh mon Dieu! que voilà une grande consolation pour moy! Faites tousjours cela, mettez un peu la main à Fœuvre; filez (1) tous les jours quelque peu, soit le jour à la lumière des gousts et clartez intérieures, soit de nuict, à la lueur de la lampe , et parmy les impuissances et sterilitez.
Le Sage loue de cela la femme forte : Ses doigts, dit-il, ont manyé le fuseau (Prov. 31). Que je vous diray volontiers quelque chose sur ceste parolle ! Vostre quenouille , c'est l'amas de vos désirs : filez tous les jours un peu, tirez à poil vos desseins jusqu'à l'exécution, et vous en chevirez(2) sans doubte. Mais gardez de vous empresser; car vous entortilleriez vostre fil à nœuds, et embarrasseriez vostre fuseau. Allons tousjours; pour lentement que nous advancions, nous ferons beaucoup de chemin.
Vos impuissances vous nuysent beaucoup; car, dites- vous, elles vous gardent de rentrer en vous-mesme , et de vous approcher de Dieu. C'est mal parler, sans doubte : Dieu nous laisse là pour sa gloire et nostre grand profict. Il veut que nostre misère soit le throsne de sa miséricorde, et nos impuissances le siège de sa toute-puissance. Où est-ce que Dieu faysoit résider la force divine qu'il avoit mise en Samson, sinon en ses cheveux, la plus foible partie qui fust en luy? Que je n'oye plus ces paroUes
(1) Pour comprendre ce mot, voyez la lettre GDXII , page 276.
(2) Chevir, venir à chef, à bout.
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d'nne fiile qui veut servir son Dieu selon son divin playsir. et non selon les gousts et agUitez sensibles. Qu'il me tue, dit Job. j'eipereray en Iny (Job. 13,. Non. ma fille, ces impuissances ne vous empeachenl pas de rentrer en vons-mesme ; mus elles vous eiDpe:?chenl bien de vous playre en vous-mesme.
Sons voulons lousjours cecy et cela; et, quoyque nous ayons nostre doux Jesos sur nostre poiclrine, nuus ne somoies point contens; et neantmoins c'est tout ce que nous pouvons désirer. Une chose nous est nécessaire, qni est d'estre auprès de luy.
Dites-moy, ma chère fille, vous sçavez bien qa"à la naissance de Noslre Seigneur les bergers ouyrent les chants angeliques et divins de ces esprits célestes ; TEcritupe le dît ainsi; it n'est pourtant point dit que Nostre-Dame et S. Joseph, qui estoîent les plus proches de l'Enfant, ouyssent la vois des anges, ou vissent ces lumières miraculenses; au contraire, au lieu d'ouyr ces anges chanter, ils oyoient l'Enfant pleurer, et virent, à quelque lumière empruntée de quelque vîle lampe, les yeux de ce divin garçon tout couverts de larmes, et transissant sous la rigueur du froid. Or, je vous demande en bonne foy. n'eussiezvous pas choyai d'estre en Testable ténébreux et plein des cris du petit pouppon, plutost que d'estre avec les bergers à pasmer de joye et d'allégresse â la douceur de ceste musique céleste, et (1 la beauté de ceste lumière admirable?
Onij-dà, dit S. Pierre, il nous est bon oestre icy (Matth. 17), à voir la transfiguration ; et c'est aojourd'huy le jour qu'elle se célèbre en l'Eglise, le 6 aoust : mais vostre Abbesse n'y est point, ains seulement sur le mont du Calvaire, où elle ne void que des morts, des doux, des espines, des impuissances, des ténèbres, des abandonnemens et derelictions.
C'est assez dit, ma fille, et plus que je ne voulois sur ce subjet desjà tant discouru entre nous : non plus, je vous prie. Aymez Dieu crucifié par les ténèbres; demeurez auprès de luy; dites ; // m'est hon d'estre icy; faysons-y trois tabernacles, l'un à Nostre Seigneur, l'autre à Nostre-Dame, l'autre à S. Jean. Trois croix sans plus ; rangez-vous à celle du Fils , ou à celle de la Mère, vostre Abbesse, ou à celle du disciple : partout vous serez bien receue avec les autres Tdles de vostre Ordre, qui soat là tout autour.
Aymez vostre abjection. Mais, dites-vous, qu'est-ce cela, aymez vostre abjection? car j'ay l'entendement obscur et impuissant à tout bien. Hé bien! ma fille, c'est cela : si vous demeurez humble, tranquille, douce, confiante parmy ceste obacu-
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rite et impuissance : si vous ne vous impatientez pas, si vous ne vous empressez point, si vous ne vous troublez point pour cela; mais bien que de bon cœur, je ne dy pas gayement, mais je dy franchement et fermement, vous embrassiez ceste croix et demeuriez en ces ténèbres, vous aymerez vostre abjection. Car qu'est-ce autre chose estre abject, qu'estre obscur et impuissant? Aymez-vous comme cela, pour l'amour de celuy qui vous veut comme cela, et vous aymerez vostre propre abjection.
Ma fille, en latin Tabjeclion s'appelle humilité, et l'humilité s'appelle abjection; si que, quand Nostre-Dame dit : Parce qu'il a regardé l'humilité de sa servante, elle veut dire, parce qu'il a eu esgard à mon abjection et vilité. Neantmoins, il y a quelque différence entre la vertu de l'humilité et l'abjection, parce que l'humihté est la reconnaissance de son abjection : or, le haut poinct de l'humilité, c'est de non-seulement cognoistre son abjection, mais Taymer ; et c'est cela à quoy je vous ay exhortée.
Afiîn que je me fasse mieux entendre, sçachez qu'entre les maux que nous souEFrons, il y en a des abjects et des honno- Fables : plusieurs s'accommodent aux maux honnorables, peu aux abjects.
Exemple : Voilà un capucin tout deschiré et plein de froid ; chacun honnore son habit deschiré, et a compassion de son froid : voilà un pauvre artisan, un pauvre escholier, une pauvre veufve, qui en est de mesme ; on s'en mocque, et sa pauvreté est abjecte.
Un religieux soufTrira patiemment une censeure de son supérieur, chacun appellera cela mortification et obeyssance : un gentil-homme en souffrira une autre pour l'amour de Dieu, on l'appellera couardise; voilà une vertu abjecte, une souffrance mesprisée. Voilà un homme qui a un chancre au bras, un autre au visage : celuy-là le cache, et n'a que le mal; celuy-cy ne le peut cacher, et avec le mal il a le mespris et l'abjection. Or, je dy qu'il ne faut pas seulement aymer le mal, mais aussi l'abjection. De plus, il y a des vertus abjectes et des vertus honnorables. Ordinairement la patience, la douceur, la mortification, la simplicité parmy les séculiers, ce sont des vertus abjectes : donner Taumosne, estre courtois et prudent, sont des vertus bofinorables.
Il y a des actions d'une mesme vertu j qui sont abjectes, les autres honnorables. Donner l'aumosneet pardonner les offenses, sont des actions de charité : la première est honnorable, et l'autre est abjecte aux yeux du monde.
Je suis malade en une compaignie qui s'en importune : voilà
une abjection conjoincteau mal. Ue jeunes dames du monde, me voyant en équipage de vraye veufve. disent que je fay la bigolte, et, me voyant rire, quoyque modestement, elles disent que je vûudroia encore estre recherchée; on ne peut croire que je ne souhaitle plus d'honneur et de rang que je n'ay, que je n'ayme pas ma vocation sans repentir : tout cela sont des morceaux d'abjection. En voicy d'autre sorte.
Nous allons, mes sœurs et moy, visiter les malades : mes sœurs me renvoyent à la visttation des plus misérables, voilà une abjection selon le monde; elles me renvoyent visiter les moins misérables, voilà une abjection selon Dieu : car cesLe Visitation, selon Dieu, est la moins digne, et l'autre selon le monde. Op j'aymeray l'une et l'autre quand elle m'escherra. Allant aux plus misérables, je diray : C'est bien dit que je sois ravallée. Allant aux moins misérables : C'est bien dit, car je n'ay pas assez de mérites pour faire une Visitation plus saincte.
Je fay une sottise, elle me rend abjecte; bon. Je donne du nez en terre, et tombe dans une cholere démesurée; je suis inarrye de l'offense de Dieu, et bien ayse que cela me desclare abjecte et misérable.
Cependant, ma fille, prenez bien garde à ce que je m'en vay vous dire. Encore que nous aymions l'abjection qui s'ensuit du mal, il ne faut pourtant pas laisser de remédier au mal. Je feray ce que je pourray pour ne point avoir le chancre au visage; mais, si je l'ay, j'en aymeray l'abjection. Et en matière du péché, il faut encore tenir ceste règle : je me suis desreglée en cecy, en cela ; j'en suis marrye, quoyque j'embrasse de bon cœur l'abjection qui s'ensuit; et si l'un se pouvoil séparer de l'autre, je garderois chèrement l'abjection, et osterois le mal et péché.
Encore faut-il avoir esgard à la charité, laquelle requiert quelquesfois que nous estions l'abjection pour l'ediOcation du prochain; mais en ce cas-là il la faut oster des yeux du prochain, qui s'en scandaliseroit, mais non pas de nostre cœur, qui s'en editie. /ay choisy, dit le Prophète, d'e^lre abjp.ct en la mayson de Dieu, plulosl que d'habiter es tabernacles des pécheurs (Ps. 83).
Enfin, ma fille, vous desirez sçavoir quelles sont les meilleures abjections. Je vous dy que ce sont celles que nous n'avons pas choysies, et qui nous sont moins aggreables; ou, pour mieux dire, celles esquelles nous n'avons pas beaucoup d'inclination; mais, pour parler net, celles de nostre vocation et profession.
Comme, par exemple, cesle femme maryée choysiroit toutes autres sortes d'abjections que celles de Texercice du maryage ; ceste religieuse obeyroit à toute autre qu'à sa supérieure ; et moy, je souffrirois plutost d'estre gourmande d'un supérieur en religion que d'un beau-pere en mesme mayson.
Je dy qu'à chacun son objection propre est la meilleure, et nostre choix nous oste une grande partie de nos vertus. Qui me fera la grâce que nous aymions bien nostre abjection, ma chère flUe? Nul ne le peut, que celuy qui ayma tant la sienne, que pour la conserver il voulut mourir. C'est bien assez.
Vous trouvant plongée en l'espérance de penser d'entrer en religion, vous eustes peur d'avoir contrevenu à l'obeyssance; mais non, je ne vous avois pas dit que vous n'en eussiez nulle espérance ny nulle pensée ; ouy bien, que vous ne vous y amusassiez pas, parce que c'est chose certaine qu'il n'y a rien qui nous empesche tant de nous perfectionner en nostre profession que d'aspirer à une autre; car, en lieu de travailler au champ où nous sommes, nous envoyons nos bœufs avec la charrue ailleurs, au champ de nostre voysin, où neantmoins nous ne pourrons pas moissonner ceste année ; et tout cela est une perte de tems; et est impossible que, tenant nos pensées et espérances d'un autre costé, nous puissions bien bander nostre cœur à la couqueste des vertus requises au lieu où nous sommes. Non, ma fille, jamais Jacob n'ayma bien Lia pendant qu'il souhaitta Rachel; et tenez ceste maxime, car elle est tres-veritable.
Mais, voyez-vous, je ne dy pas qu'on n'y puisse penser et espérer; mais je dy qu'on ne s'y doit pas amuser, ny employer beaucoup de ses pensées à cela. Il est permis de regarder le lieu où nous desirons d'aller, mais à la charge qu'on regarde tousjours devant soy.. Croyez-moy, jamais les Israélites ne purent chanter en Babylone, parce qu'ils pensoientàleur pays; et moy, je voudrois que nous chantassions partout. '
Mais vous me demandez que je vous die si je ne pense pas qu'un jour vous quittiez tout à fait et tout à plat toutes les choses de ce monde pour nostre Dieu, et que je ne le vous celé pas, ains que je vous laisse ceste chère espérance. 0 doux Jésus! que vous diray-je, ma chère fille? Sa toute bonté sçayt que j'ay fort souvent pensé sur ce poinct, et que j'ay imploré sa grâce au sainct sacrifice et ailleurs; et non-seulement cela, mais j'y ay employé la dévotion et les prières des autres meilleurs que moy. Etqu'ay-je apprins jusqu'à présent? Qu'un jour, ma fille, vous devez tout quitter; c'est-à-dire, affin que vous n'entendiez pas
autrement que moy, j'ay apprîns que je vous doy conseiller un jour de tout quitter. Je dy tout : mais que ce aoît pour eotrer ea religion, c'est grand cas; il ne m'est encore poiol arrivé d'ea estre d'advis, j'en suis encore en double, et ne voy rien devant mes yeux qui me convie à le désirer. Entendez bien, pour l'amour de Dieu : je ne dy pas que non, mais je dy que mon esprit n'a encore sceu treuver de quoy dire ouy. Je prieray de plua eo plus Nostre Seigneur, aftin qu'il me donne plus de lumières pour ce subjet, affin que je puisse voir clairement l'ouy, s'il est plus > à sa gloire , ou le non , s'il est plus à son bon playsir, I Et Ëçachez qu'en ceste enqueste je me suis tellement mis en I rindilTereiice de ma propre inclination, pour chercher la volonté I de Dieu, que jamais je ne le fis si fort; et neantmoins l'ouy ne I s'est jamais peu arrester en mon coeur, si que jusqu'à maintenant je ne le sçaurois dire ny prononcer ; et le non, au contraire, s'y est lousjours treuvé avec beaucoup de fermeté.
Mais parce que ce poinct est de très-grande importance, et qu'il n'y a rien qui nous presse, donaez-moy encore du loysir et
■ du tems pour prier davantage , et faire prier à ceste intention; I et encore faudra-t-il, avant que je me résolve, que je vous I parle à souhaicl, qui sera l'année prochaine, Dieu aydanl; et, I ftpres tout cela, encore ne vaudrois-je pas qu'en ce poinct vous Iprinssiez entière résolution sur mon opinion, sinon que voua t eussiez une grande tranquillité et correspondance intérieure en licelle. Je vous la diray bien au long, le tems en estant venu; et,
■ si elle ne vous donne pas du repos intérieur, nous employerons
■ l'advis de quelque autre, à qui Dieu peut-esire communiquera I plus clairement son bon playsir.
I Je ne voy point qu'il soit requis de se haster; et cependant I vous pourrez vous-mesme y penser, sans vous y amuser et perdre De lems ; car, cumme je vous dy, encore que jusqu'à présent fc'advis de vous voir^en religion n'a sçeu prendre place en mon P^sprit, si est-ce que je n'en suis pas entièrement résolu; et quand j'en aerois tout résolu, encore ne voudrois-je pas contester et préférer mon opinion, ou à vos inclinations, quand elles seroient fortes en ce subjet particulier (car partout ailleurs je i vous tiendray parolle à vous conduire selon mon jugement, et Iflon selon vos depirs), ou au conseil de quelques personnes spi-
■ rituelles que l'on pourrojt prendre.
Demeurez, ma fdle, toute resignée es mains de Nostre Seigneur; donnez-Iuy le reste de vos ans, et ie supplyez qu'il les employé au genre de vie qui luy sera plus aggreable. Ne preoc-
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eupez point vostre esprit par de vaines promesses de tranquillité^ de goust, de mérite ; mais présentez vostre cœur à vostre espoux, tout vuide d'autres affections que son chaste amour; et Le supplyez qu'il le remplisse purement et simplement des mouvemens, désirs et volontez qui sont dedans le sien , affln que vostre cœur^ comme une mere-perle, ne conçoive que de la rosée du ciel, et non des eaux du monde, et vous verrez que Dieu vous aydera^ et que nous ferons prou, et au choix et à l'exécution.
Quant à nos petites, j 'approuve que vous leur prépariez un lieu dedans des monastères, pourveu que Dieu prépare dedans, leur cœur un Ueu pour le monastère : c'est-à-dire, j'approuve que vous les fassiez nourrir es monastères, en intention de les y laisser, moyennant deux conditions : Tune, que les monastère* soient bons et reformez, et esquels on fasse profession de l'intérieur; l'autre, que le tems de leur profession estant arrivé, qui n'est qu'à seize ans, on sçache fidellement si elles s'y veulent porter avec dévotion et bonne volonté; car, si elles n'y avoient pas affection , ce seroit un grand sacrilège de les y enfermer.
Nous voyons combien les filles receues contre leur gré ont peine de se ranger et résoudre : il faut les mettre là-dedans avec des douces et souëfves inspirations; et si elles y demeurent comme cela, elles se'ront bien-heureuses, et leur mère aussi, de les avoir plantées dans les jardins de l'Espoux, qui les arrousera de cent mille grâces célestes. Dressez-leur donc ce parti tout bellement et soigneusement; j'en suis bien d'advis. ' Mais quant à nostre Aimée, d'autant qu'elle veut demeurer en la tourmente et tempeste du monde, il faut, sans doubte, avec un seing cent fois plus grand , Tasseurer en la vraye vertu et pieté; il faut beaucoup mieux fournir sa barque de tout l'attelage requis contre le vent et l'orage ; il faut luy planter creusement (1) dans son esprit la vraye crainte de Dieu , et l'élever es plus saincts exercices de dévotion.
Et pour nostre C, B. (2), je m'asseure que M. son oncle aura plus de seing de l'éducation de sa petite ame que de celle de son extérieur. Si c'estoit un autre oncle, je dirois que vous en eussiez le seing vous-mesme, affln que ce thresor d'innocence ne se perdist. Ne laissez pas pourtant de jetter dans son esprit des douces et souëfves odeurs de dévotion, et de souvent recommander à M. son oncle la nourriture de son ame : Dieu en fera à son playsir, et il faudra que les hommes s'y accommodent.
(1) Profondément. — (2) Celse-Benigne.
Je ne vous sçaurois dire autre chose pour i'apprebensioa que vous avez de voslre mal, ny pour la crainle des impatieuces à te souffrir. Ne vous dis-je pas, la première fois quejeparlayàvous de voslre ame, que vous appliquiez trop vostre considération à ce qui vous arrive de mal et de tentation; qu'il ne falluit le considérer que grosso modo; que les femmes, et les hommes aussi quelquesfûis, font trop de réflexions sur leurs maux; et que cela entortilloit les pensées Tune dans l'autre, et les craintes et les désirs; dont(l) l'ame setreuve tellement embarrassée qu'elle ne s'en peut demesîer.
Vous ressouvient-il de M. N-, comme son esprit s' estoit entorliilé et entrelacé es vaines craintes sur la lin du Caresme. et que cela n'a esté nnllement utile? Je vous supplie, pour l'honneur de Dieu, ma fille, ne craignez point Dieu, car il ne vous veut faire nul mal ; aymez-le fort, car il vous veut faire beaucoup de bien. Allez tout simplement à l'abry de vos résolutions, et rejetiez les réflexions d'esprit que vous faites sur voslre mal, comme des cruelles lenlations.
Que puis-je dire pour arrester ce flux de pensées en vostre cœur? Ne vous mettez point en peine de le guérir, car ceste peine le rend plus malade. Ne vous efforcez point de vaincre vos tentations, car ces efforts les fortiflepoîent; mesprisez-les , ne vous y amusez point. Représentez à vostre imagination Jesus- Cbrisl crucifié entre vos bras et sur vostre poiclrine, et dites cent fois en baysant son costé : C'est icy mon espérance, c'est la vive source de mon bonheur, c'est le coeur de mon ame, c'est l'ame de mon cœur; jamais rien ne me desprendra de ses amours, je le tiens, et ne le lascheray point qu'il ne m'ayt mise en lieu d'asseurance. Ditea-luy souvent : Que fiuis-je avoir sur terre, ou que prelens-je au ciel, sinon votts, ô mon Jésus? Voiis estes le Dieu de mon cœur, et l'héritage que Je désire éternellement (Ps. 72). Que craignez- vous, ma ûlleî Oyez Nostre Seigneur qui crie à Abraham et à vous aussi : JVe crains point, je suis ton protecteur (Gen. 13). Que cherchezvous sur la terre, sinon Dieu? et vous l'avez. Demeurez ferme en voslre résolution. Arrestez-vous à la barque où je vous ay embarquée ; et vienne l'orage el la lempeste , vive Jésus ! vous ne périrez point : il dormira; mais en lems et heu il s'esveiUera pour vous pendre le calme. Mon S. Pierre, dit l'Escriture, voyant l'orage qui estoit tres-impetueux, il eut peur; et tout aussitost qu'il
(1) D'où.
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eut peur, il commença à s'enfoncer et noyer, dont il cria : O Seigneur, sauvez-moy (Matth. 8). Et Nostre Seigneur le print à la main,etluy dit: Homme dépende foy,poiirquoy as-tu doublé? Voyez ce sainct Apostre: il marche pied sec sur les eaux, les vagues et les vents ne sçauroient le faire enfoncer; mais la peur du vent et des vagues le fait perdre, si son Maistre ne Teschappe.
La peur est un plus grand mal que le mal. 0 fille de peu de foy, qu'est-ce que vous craignez? Non , ne craignez point; vous marchez sur la mer entre les vens et les flots, mais c'est avec Jésus. Qu'y a-t-il à craindre là? Mais si la peur vous saysit, criez fort : 0 Sauveur, sauvez-moy ! Il vous tendra la main : serrez-la bien, et allez joyeusement. Bref, ne philosophez point sur vostre mal, ne respliquez point, allez franchement. Non, Dieu ne sçauroit vous perdre pendant que , pour ne point le perdre, vous vivrez en vos resolutions. Que le monde renverse, que tout soit en ténèbres, en fumée, en tintamarre, mais Dieu est avec nous; mais si Dieu habite es ténèbres et en la-montaigne de Sinaï toute fumante et couverte de tonnerres , d'esclairs et de fracas, ne serons-nous pas bien auprès de luy ?
Il faut vous dire un mot de moy; car vous m'aymez comme vous-mesme. Nous avons eu ces quinze jours un très-grand Jubilé, qui sera par tout le monde, sur le commencement de l'administration du Pape (d) et de la guerre de Hongrie. Cela m'a tenu occupé, mais consolé à la réception de plusieurs confessions générales, et changemens de consciences, oultre la mer de mes affaires ordinaires, entre lesquelles (je le dy à vous) je vis en plein repos de cœur, résolu de m'employer fidellement cy-apres et soigneusement à la gloire de mon Dieu , premièrement chez moy-mesme, et puis en tout ce qui est en ma charge. Mon peuple commence à m'aymer tendrement , et cela me console.
Tous les vostres de deçà se portent bien , et vous honnorent . d'un amour tout particulier.
Vivez, vivez , ma chère fille , vivez tout en Dieu , et ne craignez point la mort : le bon Jésus est tout nostre; soyons tout entièrement siens. Nostre tres-honnorée Dame , nostre Abbesse, le nous a donné ; gardons-le bien, et courage , ma fille. Je suis infiniment vostre, et plus que vostre.
(1) Paul V.
CDXLX.