François de Saies, à Madame de CluoUat
Se vûos mettez nullemeot en peyne de moy poor tool ce qw vons tn'escrivez : car, voyez-vous , je suis en vos affa res cocnote iVbraham Tut tout un jour. Il estoit couché panny les obscures ténèbres, en on lieu fort a&eux : là il sentit de grands espoovanterneris ; mais ce fut pour peu , car soudaio il vid uoe clarté de feu , et ouyt la voix de Dieu qui luy promit ses beoedictions. Mon estprit sans double vit parmy vos ténèbres et tentations, car il accompaigne fort le voslre; le récit de vos maux meloocfae de compassion : mats je voy bien que la fin en sera heureuse , puisque nostre bon Dieu nous fait proBtteren son eschole, en laquellt; vous estes plus esveîilée à la sentinelle qu'en autre tems. Eacrivez-moy seulement àcceur ouvert et de vos maux et de vos biens ; et ne vous mettez en nulle peyne, car mon cœur est faon à tout cela.
Courage, ma chère Hlle, allons, allons tout le long de ces basses vallées , vivons ta croix entre les bras , avec humiUté et patience.
Que nous importe que Dieu nous parle parmy les espines ou parmy les Heurs? Mais je ne me ressouviens pas qu'il ayt jamais parié parmy les fleurs , ouy bien parmy les déserts et haÙierB plusieurs Toig. Cheminez donc, ma chère fille, et advancez chemin parles mauvais tems et de nuict; mais surtout escrivez-moy fort sincèrement : c'est le grand commandement que de me parler à cœur ouvert , car de là despend tout le reste ; fermez les yeux à tous respects que vous pourriez porter à mon repos, lequel, croyet-moy,jene perdray jamais poiir vous pendant que je vous verray ferme de cœur au désir de servir nostre Dieu, et jamais, s'il plaist a sa bonté , je ne vous verray qu'eu cesle sorte-là ; partant, ne vous mettez nullemenlen peyne.
Soyez courageuse, ma chère fille : nous ferons prou, Dieu aydant; et croyez-moy. que le tems est plus propre an voyage que si le soleil fondoit sur nos testes en se- ardentes clial'?urs. Je voyois l'autre jour les abeille-i qui dem^uroient à recoi dans leurs ruches, parce que l'air esloit embroiiillé; elles sortoientde
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fois à autre voir que c'en seroit, et neantmoins ne s'empressoient point à sortir, ains s'occupoient à repaistre leur miel. 0 Dieu ! courage : les lumières ne sont pas en nostre pouvoir, ny aucunes consolations que celle qui despend de nostre volonté, laquelle estant à Tabry des sainctes resolutions que nous avons faites , et pendant que lé grand sceau de la chancellerie céleste sera sur vostre cœur, il n'y a rien à craindre.
Je vous diray ces deux mots de moy . Depuis quelques jours je me suis veu à moytié malade (1). Un jour de repos m'a guéri; j'ay le ccBur bon, Dieu mercy, et j'espère de le rendre encore meilleur, selon vostre désir.
Mon Dieu! que je lis avec beaucoup de consolation les parolles que vousm'escrivistes, que vous desiriez de la perfection à mon ame,* presque plus qu'à la vostre. C'est une vraye fille spirituelle, cela; mais faites courir vostre imagination tant que vous voudrez, elle ne sçauroit atteindre où ma volonté me porte pour vous souhaitter de l'amour de Dieu.
Ce porteur part tout maintenant, et je m'en vay faire une exhortation à nos penitens du Crucifix : je ne peux faire plus de parolles que pour vous donner la bénédiction ; je vous la donne donc au nom de Jesus-Christ crucifié, la croix duquel soit nostre gloire et nostre consolation , ma chère fille ; que puisse-t-elle bien estre exaltée parmy nous, et plantée sur nostre teste, comme elle le fut sur celle du premier Adam (2) ! Que puisse-t-elle remplir Bostre cœur et nostre ame, comme elle remplit l'esprit de S. Paul, qui ne sçavoit autre chose que cela! Courage, ma fille, Dieu est pour nous. Amen. Je suis éternellement vostre, et Dieu le sçayt, qui l'a voulu ainsi, et qui l'a fait d'une main souveraine et toute particulière.
(1) Le saint prélat, en fai^nt la visite de son diocèse, parcourut des montagnes d'un très-difficile accès ; lorsqu'il fut arrivé au sommet, où est située Notre- Dame de Nancy-sur-Gluses , il se trouva avoir les pieds tout écorchés et ensanglantés, en sorte que dix jours après il pouvait à peine se soutenir; cependant il ne laissa pas de continuer sa visite, et l'interrompit seulement au 21 octobre.
(2) Allusion à une ancienne tradition, admise par les Pères, selon laquelle le mont Calvaire a été ainsi appelé à cause de la tête d'Adam qui y fut enterrée et servit comme de piédestal à la croix de Notre Seigneur. — Il y a une tradition analogue concernant Noé et le Capitole romaiu.
s. François de Sales, à Madame de Chantai.
SouhnlcU âe bénédiction i»nr la nonTBlle année.
99 derenbte 1S06.
VoiCY, ma tres-chere fille, ceste année qui se va abysmer dans le gouffre où toutes les autres se sont jusqu'à présent anéanties. 6 que l'éternité est désirable, au prix de ces misérables et périssables vicissitudes! Laissons couler le tems, avec lequel nous nous escoulons petit à petit pour estre transformez en la gloire des enfans de Dieu,
C'est la dernière fois de ceste année que je vous escris, ma chère fille. Hé! que je vous souhaitte de bénédictions, et avec quelle ardeur! cela ne se peut dire. Helas! quand je pense que j'ay employé le tems de Dieu , je suis bien en peine qu'il ne me vueille point donner son éternité, puisqu'il ne la veut donner qu'à ceux qui useront bien de son tems.
Il y a trois mois que je suis sans vos lettres , mais je croy que Dieu est avec vous; ce m'estassez : c'est luy que je vous désire uniquement. Je vous escris sans loysir, car ma chambre est pleine de gens qui me tirent ; mais mon cœur est solitaire toutesfois, et plein de désir de vivre à jamais tout pour ce sainct amour, qui est l'unique prétention de ce mesme cœur.
Au moins parmy ces jours sacrez , mille désirs m'ont saisy de vous donner le digne contentement que tant vous souhaittez de mon aine comme de la vostre mesme , en m'advangant soigneusement à ceste saincte perfection à laquelle vous aspirez, et par laquelle vous respirez en la faveur de ce cœur, qui réciproquement vous souhaitte sans fin toute la plus haute unyon avec Dieu qui peut se trouver icy-bas. C'est l'unique souhaict de celuy que Dieu vous a donné. — François, Ev, de Genève.
CDXXl.
S. François de Sales, à Madame de Chantai.
n Bgiiireovs qix'ollo rcinetU à la ProTidonoa lu sortie Aa monde qn'etle moditoit : Il luj dono» Â co aubjet divers conseils , et siipreave ploilsorB prattlituan qu'alla observoll. H tovrier 1607 .
J'ay esté dix sepmaines entières sans recevoir un seul brin de vos nouvelles , ma chère , je dy ma tres-chere fille , et vos der-
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nieres lettres estoient du commencement de novembre passé, mais le bon est que ma belle patience perdoit presque contenance dedans mon cœur, et croy qu'elle Teust perdue du tout, si je ne me fusse ressouvenu que je la devois conserver pour pouvoir librement la prescher aux autres. Or, enfin, ma tres-chere fille, hyer voyci un pacquet qui m' arrive, comme une flotte des Indes, riche de lettres et de chansons spirituelles. Oh! qu'il fut le bien- venu et que je le caressay ; il y avoit une lettre du 22 novembre, l'autre du 30 décembre de l'année passée, et la troisiesme du premier de celle-cy; que si toutes les lettres que je vous ay escrites pendant ce tems-là, estoient en un pacquet, elles sefoient bien en plus grand nombre, car, tant que j'ay peu, j'ay tousjours escrit et par Lyon et par Dijon ; cela soit dit pour la descharge de ma conscience, laquelle se tiendroit pour fort coupable si elle ne correspondoit au cœur d'une fille si uniquement ayraée. .Je m'en vay vous dire beaucoup de choses par cy par là selon le subjet de vos lettres. Mon Dieu, que vous faites bien de mettre vostre désir de sortir du monde, en depost es mains delà Providence céleste, affin qu'il n'occupe point vostre ame inutilement, comme il feroit indubitablement qui le laisseroit mesnager(1 ) et remuer à sa phantaysie. J'y penseray bien fort, et presenteray plusieurs messes pour obtenir la clarté du Sainct-Esprit pour m'en bien résoudre : car, voyez-vous, ma chère fille^ c'est un maistre coup que celuy-là et qui doit estre pesé au poids du sanctuaire. Prions Dieu , supplyons sa volonté qu'elle se fasse cognoistre, disposons la nostre à ne rien vouloir que par la sienne et pour la sienne, et demeurons en repos, sans empressement ny agitation de cœur.
A nostre première veue, Dieu nous sera miséricordieux, s'il luy plaist; mais pourquoy donc, je vous supplie, ma fille, remettrois-je vostre voyage de Sainct-Claude? S'il n'a point d'autre incommodité que celles qui se présentent, il me semble qu'il n'a pas de quoy le remettre.
Quant à celuy que je désire faire de delà, que de peyne à le préparer, et de hasard à le faire ; mais Dieu , qui void mon intention, en disposera par sa bonté, et nous en parlerons avant que le tems en arrive. Et de dessus de ma petite sœur aussi, laquelle alla à Dijon avec le bon monsieur de Cressay, qui ne la vint point trop confier à madame Brulart, de peur qu'elle ne la fasse Carmélite.
(1) Ou plutôt maneger.
J'escris dés (Daintenant, aflîn qu'elle vous soit remise încontinenl âpres Pasqnes ; mais escrîvez-moy donc si je tous enverray prendre à Montcloa oa à Dijon, et si voua prendrez ceste petite i Dijon, ou si j'enverray la prendre à Dijon pour vonsla faire conduire à Montolou, ou comment? Venez donc pour le jeudy avant Pentecosie et passez à Besançon tant que vous voudrez polir y voir le Saîncl-Suaire, tout cela n'est que tout à mon goUst; V0H3 y verrez des Cordilieres du Tiers-Onlre que l'on loue fort, et peut-estre uofi abbesse d'une autre Religion, qui est à quatre lieues de là, (c'est) à dire â Bausme, tres qui est fopi vertueuse, des plus grandeî maysons de moo diocèse et qui m'ayme singulièrement. Cependant, noslre petite Françoise vous accompaignera , et vous la laisserez selon voslre désir et le conseil du bon Père de Villars. Geste petite Françoise, je Tayme, parce qu'elle est voslre petite et voslre Françoise.
Or sus, croyez-moy, je vous prie , ma Rlle, j'ay pensé il y a plus de trois mois à vous escrire que ce caresme nous feiiOBS bii:n de faire une deOarte de vostre vertugadin. Faysons-la doue, puisque Dieu vous l'inspire aussi, vous ne laisserez pas d'estHe asseï! brave sans cela aux yeux de vostre Espous et de vosËM Abbesse.
Il faut, à l'exemple de nostreS. Bernard, estre bien net et bien propre ; mais non pascurieuxny miste(l). La vraye simplicité est tousjours bonne et aggreable à Dien. Je voy que toutes les saysons de l'année se rencontrent en vostre ame, que tantost vous sentez l'hyver, demain les sterilitez, distractions, desgousts, lonrmens et ennuys, lantost les rosées du mois de may, avec l'odeur des sainctes Heuretles , tanlost des chaleurs de désir de playre à nostre bon Dieu. Il ne reste que l'automne duquel, comme vous dites , vous ne voyez pas beaucoup de frnicls ; mais bien il arrive souvent que, en battant les bleds, et pressant les raysins, ontreuve plus de bien que les moissons et vendanges n'en promettoient pas. Vous voudriez bien que tout fust en printems et esté; mais non, ma chère Rlle, il faut de la vicissitude en l'intérieur aussi bien qu'en l'extérieur. Ce sera au ciel où tout sera un printems quant à la beauté , tout en automne quant à la jouyssance, tout en esté quint à l'amour. Il n'y aura nul hyvur, mais icy l'hyver y est requis pour l'exercice de J'abnegalion et de mille petites belles vertus qui s'exercent au tems de la stérilité. Allons tonsjours nostre petit pas ; pourveu que nous ayons l'afTection bonne
(I) M,.W, miït«.
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et bien résolue, nous ne pouvons que bien aller. Non, ma treschere fille, il n'est pas besoin pour Texercice des vertus de se tenir tousjours actuellement attentive à toutes. Cela de vray entortilleroit et entreficheroit trop vos pensées et affections. L'humilité et la charité senties maistresses chantres, toutes les autres y sont attachées. Il faut seulement se bien maintenir en ces deuxlà : Tune est la plus basse, l'autre la plus haute; la conservation de. tout Tedifice despend du fondement etdutoict; tenant le cœur bandé àTexercice de celle-cy, à la rencontre des autres on n'a pas grande difficulté.
Ce sont les mères aux vertus ; elles les suivent comme les petits poussins font leurs mères poules. 0 vrayement j'appreuve fort que vous soyez maistresse d'eschoUe. Dieu vous en sçaura bon gré, car il ayme les petits enfans, et comme je disois l'autre jour au catéchisme pour inciter nos dames à prendre seing des filles, les anges des petits enfans ayment d'un particulier amour ceux qui les eslevent en la crainte de Dieu, et qui instillent en leurs tendres cœurs la saincte dévotion, comme au contraire Nostre Seigneur menace ceux qui les scandalisent de la vengeance de leurs anges.
Voilà donc qui va bien. Si vous n'estes pas à Dijon le Caresme , il n'importe pas. Vous ne laisserez pas d'estre auprès de nostre bon Dieu, de l'oûyr et servir mesme en l'assistance de Monsieur vostre père auquel je dois tant d'honneur et de respect, pour le bien qu'il me fait de m'aymer. Je loue Dieu que vous vouliez accorder vos procez. Depuis que je suis de retour de la visite, j'ay tant esté pressé et empressé à faire des appoinctemens , que mon logis estoit tout plein de playdeurs, qui, par la grâce de Dieu, pour la pluspart s'en retournoient en paix et repos. Cependant je confesse que cela me dissipoit mon tems, mais il n'y a remède; il faut céder à la nécessité du prochain. Que je suis consolé de la guerison de ce bon personnage , atteinct cy-devant d'amour profane ou fausses amitiez! Ce sont des maladies qui sont comme les fiebvres légères; elles laissent après elles une grande santé. Je m'en vay parler à Nostre Seigneur de nos affaires en son autel, après cela j'escriray le reste. Non, vous ne contrevenez pas à l'obeyssance , n'eslevant pas si souvent vostre cœur à Dieu et ne prattiquant pas si à souhaict les advis que je vous ay donnez. Ce sont advis bons et propres pour vous, mais non point commandemens. Quand on commande on use de termes qui se font bien entendre; sçavez-vous ce que les advis requièrent? ils requièrent qu'on ne les mesprise pas, et qu'on les