‹ Œuvres complètes de Saint-François de Sales (volume 3)Chapitre 65 sur 185 · VII · texte numérisé non relu

VII

aynie. CeU est biea mes. suis Os a'obfiigeBt sncBsetBeoL CMrage DM Meor. ma EHe, escbaaflez bîeo voslre mor ce seact eareame. J'ay dooné charge an portear qui est M. Davre bob grand ricaire . de voos eavoyer la présente aas^(Kt qnll sera arrivé, affin qiie tou5 ayez te ioysir de loy reoToyer rostie naponse, pQÎsquIl sera à Dijon huicl Jours entiers.

Je n'ay encore 3<reo pe^oir la vie de aostre bonne rïUa^eoiae pour la mettre aa net : mais , afGn qoe voas sçachiez tout ce qoe je 3çay, qoaad je puis avoir qoelque quart d'heure de relay, j'escriâ une vie admirable d'une saincte de laquelle vous n'avez encore point oûy parler, et je voua prie aussi de ne point en dir« mot; mais c'est une besonçne de longue bateyne, et que je n'eusse pas osé entreprendre si qnelques-nns de mes plus conGdens ne m'y eussent poussé ; vous en verrez quelque bonne pièce quand vous viendrez, je poarray y joindre celle de nostre villagenise en quelque petit coing ; car ceUe-Ià sera deux fois pour le moins aussi grande que la grande vie de la Mère Thérèse ; mais comme je vous dy. je désire que cela ne se sçaclje point qu'elle ne soit entièrement faite, et je ne fay que la commencer. Cest pour me recréer et filer aussi bien que vous ma quenouille,

J'ay receu vos cantiques que j'ayme bien; car, si bien ils ne flonl pas de si bonne rime que beaucoup d'autres, iU ne laissent poatant pas d'estre de si bonne atTection. Et si je ne suis point jnesté { 1 ) par ]à dedans , je les feray chanter en mon catéchisme. Et en eschaoge je vous envoyé le livTejoinct, auquel vous verrei beaucoup de beaux traicts qui furent en partie faits sur mes premières prédications par M. le Président de ceste ville, homme de rare vertu et fort chrestien.

Que vous (liray-je davantage? Je viens tout maintenant de faire le catéchisme, où nous avons fait un peu de desbauche avec nos enfans, à faire un peu rire l'assistance en nous mocquanl des masques et des bals; car j'estois en mes belles humeurs, et un grand auditoire me convioil par son applaudissement à continuer de faire l'enfant avec les enfans : on me dit qu'il me sied bien, et je le croy. Dieu me fasse vrayement enfant en innocence et simplicité; mais ne suis-je pas aussi un vray simijle do voua dire cecy? il n'y a remède, je vous fay voir mon cœur tel qu'il est et selon la variété de ses mouvemens, affin que, comme dit l'Apostre, vous ne pensiez de moy plus qu'il ny a en moy. Vivez joyeuse et courageuse, ma chère fille. Il n'en faut

(1) Arrélé.

LE FONDATEUR d' ORDRE. 307

doubler, Jesus-Christ est nostre ; ouy, ce m'a tantost respondu une petite fille, il est plus mien que je ne suy sienne, et plus que je ne suy pas mienne à moy-raesme.

Je m'en vay un peu le prendre entre mes bras, le doux Jésus, pour le porter en la procession de la confrérie du Cordon ; et je hiy diray le Nimc dimittis avec Simeon, comme de vray, pourveu qu'il soit avec moy, je ne me soucie point auquel monde j'aille. Je luy parleray de vostre cœur, et croyez de tout le mien, je le supplieray qu'il vous rende sa chère, sa bien-aymée servante^ Ah ! mon Dieu que je suis redevable à ce Sauveur qui BOUS ayme tant et que je voudrois bien pour une bonne fois le serrer et coller sur ma poictrine ! J'entens aussi bien sur la vostre, puisqu'il a voulu que nous fussions si inséparables tout en luy. A Dieu, ma tres-cherie , mais vrayement tres-chere sœur et fille.

Qu'à jamais Jésus soit en nos cœurs , qu'il y vive et règne éternellement, que tousjours son sainct nom soit beny et celuy de sa glorieuse Mère. Amen,

Je suy, sans fin , serviteur de Monsieur vostre beau-pere.

CDXXII.

S, François de Sales, à une Religieuse.

Sor l'entrée dans un monastère où il n'y a encore clausure , et sur des inqulettudes spirituelles.

3 avril 1606.

Madame ma tres-chere sœur, je vous ay desjà escrit mon advis sur le subjet de vostre dernière lettre; mais voyant que vous le desirez fort, et craignant que si mes pacquets s'estoient esgarés vous en demeurassiez en peyne, je vous rediray qu'il n'y a nul danger que vous entriez au monastère de nostre sœur jtiscpies à ce que la clausure y soit exactement establie. Les âmes qui vous en font scrupule sont bonnes et dévotes comme elles tesmoignent par leur scrupule , lequel neantmoins n'a nul fondement. C'est pourquoy il ne s'y faut pas arrester. Pleust à Dieu que les hommes qui n'entrent en ceste mayson-là que par curiosité et indiscrétion en fissent bien scrupule , car ils aaroient bon fondement pour cela. Mais non pas vous, jusques à ce que, comme je dis, la clausure y soit esteiblie , que ne sera jamais si tost que je le désire.

J'ay sceu ce que vous me dites, des inquiettudes de toutes les religieuses et en suis marry. Elles arrivent faute d'une bonne

conduitle et mesnage de leurs esprits : c'est le mal de maux entre ceux qui ont des bonnes volontez : qu'ils veulent tousjours estre ce qu'ils ne peuvent pas estre, et ne veulent pas estre ce qu'ils peuvent n'estre pas. On me dit que ces bonnes filles sont toutes esprises de l'odeur saîncte que respandent les sainctes Carmélites, et qu'elles desireroient toutes d'en estre. Mais je ne pense pas que cela ?e puisse aysement; qui me fait dire qu'elles n'employent pas bien ce bon exemple qui leur devroit servir pour les animer à bien embrasser la perfection de leur estât, et non pas à les troubler, et faire désirer celuy auquel elles ne peuvent arriver. La nature u mis une loy entre les abeilles; que chacune d'icelies face le miel dedans sa ruche et des fleurs qui !uy soient autour. A Dieu , Madame ma tres-cbere fille , tenez bien serré le sacré Crucifix sur vostre cœur. Je suis vostre serviteur tresasseuré.

CDXXIII.

S. François de Sales, à Madame de Chantai.

imborraB qui 0iu[)ciich011t

CesTE incertitude me seroit ennuyeuse , si Dieu ne vouloit que j'y fusse : je vous eacriray au plus tost ta resolution.

Je pense aussi que vous vous tiendrez deslyée, affln que, si Dieu le veut, vous puissiez venir au teras que nous avons marqué ; si moins, au tems que nous marquerons.

Je vous escris par Dijon une autre lettre tout maintenant, afGn que si l'une vous arrive tard , l'autre puisse suppléer à t'attente, À Dieu, ma cbere fdle, à laquelle je souhaltte tant de bien à laquelle Dieu m'a si uniquement donné. Le doux Jésus soit tousjours le cœur de nos cœurs, et qu'à jamais son sainct nom soit beny! Je suy vostre serviteur.

, CDXXIV.

S. François de Sales, à Madame de Chantai.

n luy parte dœ rmlcta de aet predlcatlomi du Cureamo d Annecy, en 1Si)7.

ADuiasj, len le 8 avril 10O7.

VoYEZ-TO0S,Tna chère Qlle, vous sçavez bien queleCaresme, c'est la moisson des âmes. Je n'avois encore point fait de Ca-

LE FONDATEUR d'oRDRE. 309

resme en ceste chère ville, que celuy-cy, depuis que je suis evesque, hormis le premier, auquel on me regardoit pour voir ce que je ferois; et j'avois assez à faire à prendre contenance, et pourvoir au gênerai des affaires du diocèse qui m'estoit tombé sur les bras tout fraischement. Maintenant sçachez que je moissonne un peu avec des larmes, partie de joye et partie d'amour. 0 mon Dieu! à qui dirois-je ces choses, sinon à ma chère fille.

Je viens de treuver dans nos sacrez filets un poisson que j'avois tant désiré il y a quatre ans. Il faut que je confesse la vérité, j'en ay esté bien ayse, je dy extrêmement. Je la recommande à vos prières, affin que Nostre Seigneur establisse en son cœur les resolutions qu'il y a mises. C'est une dame, mais toute d'or, et infiniment propre à servir son Sauveur : que si elle continue, elle le fera avec fruict (1).

Il y a sept ou huict jours que je n'ay point pensé à moymesme, et ne me suis veu que superficiellement; d'autant que tant d'ames se sont addressées à moy, affin que je les visse et servisse, que je n'ay eu nul loysir de penser à la mienne. Il est vray que, pour vous consoler, il faut que je vous die que je la sens encore toute dedans mon cœur, dont je loue Dieu ; car c'est la vérité que ceste sorte d'occupation m'est infiniment profittable. Que puisse-t-elle estre bien utile à ceux pour qui je la prens!

Vivez, ma chère fille, avec nostre doux Sauveur, entre ses bras, en ce sainct tems de passion : qu'à jamais puisse-t-il reposer entre vos mammelles , comme un sacré faisceau de myrrhe : ce vous sera un epitheme souverain pour tous vos tresmoussemens de cœur. Oh! ce matin (car il faut encore dire cecy), présentant le Fils au Père, je luy disois en mon ame : Je vous offre vostre cœur, ô Père éternel ! vueillez en sa faveur recevoir encore les nostres. Je nommois le vostre et celuy de ceste jeune servante de Dieu de qui je vous parfois, et plusieurs autres. Je ne sçavois lequel pousser plus avant , ou le nouveau par sa nécessité, ou le vostre pour mon affection. Regardez quelle conteste !

Or sus, demeurez tousjours en paix entre les bras du Sauveur, qui vous ayme si chèrement, et duquel le seul amour nous doit servir de rendez-vous gênerai pour toutes nos consolations. Ce sainct amour, ma fille , sur lequel le nostre est fondé , enraciné , creu , nourry, sera éternellement parfaict et perdurable. Je suis celuy que Dieu vous a donné irrévocablement.

(1) Il s'agit de la conversion d'une jeune dame protestante à la religion catholique.

s. François de Sales, à Madame de Chantai.

Le S«EUdj-Sut>'4. Uuiil 1607.

0 ma Ires-chere lUIe, nous voicy à la fin de la saîncte quarantaine, et â la glorieuse resurreclion. Hél que je désire que nous soyons bien ressuscitez avec Noslre Seigneur! je m'en vay l'en supplyer, comme je fay journellement; car je n'appliquay jamais si fort mes communions à vostre ame, comme j'ay fait ce Caresme, et avec un particulier sentiment de confiance en eeste immense bonté, qu'elle nous sera propice.

Ouy, ma chère fille, il faut avoir bon courage. Il n'est que bien que vostre support de la contradiction domestique soil interprété à dissimulation; pensez-vous que je sois exempt de pareilles attaques? Mais, cest la vérité, je ne fay que m'en rire quand je m'en ressouviens, qui est fort peu souvent. 0 Dieu! que ne suis-je insensible aux autres accidens et suggestions malignes , comme je le suis aux injures et mauvaises opinions que l'on a de moy ! 11 est vray qu'elles ne sont pas ny cuisantes, ny en grand nombre; mais encore m'est-il advis que s'il y en avoit beaucoup davantage, je ne m'en estonnerois pas, moyennant l'assistance du Sainct-Esprit. 0 courage, ma Ires-chere etbienaymée fiile! c'est cela qu'il nous faut, que noslre peu d'unguent soit trouvé puant au nez du monde.

A Dieu, ma tres-chere fille; à Dieu soyons-nous au tems et l'etemité ! qu'à jamais puissions-nous unir nos petites croix à la sienne grande!

Hyer (car il faut que je vous die encore ce mot) je fis un sermon de ta Passion devant nos religieuses de Saincîe-Claire , qui m'en avoient tant conjuré, après le sermon de la ville auquel j'assistay ; et quand ce vint au poinc l auquel je contemplois comm e on chargea la croix sur les espaules de Nostre Seigneur, et comment il l'embrassa, en disant qu'en sa croix et avec icelle il advofia et print à soy toutes nos petites croix , et qu'il les baysa toutes pour les sanctifier, venant à particulariser qu'il baysa nos seicheresses , nos contradictions, nos amertumes, je vous asseure, ma chère flUe, que je fus fort consolé, et eus peine de contenir les larmes.

Aquel propos dy-je cecy? je ne sçay, sinon que je n'ay peo

LE FONDATEUR d'oRDRE. 3U

m'empescher de vous le dire. J'eus bien de la consolation en ce petit sermon, auquel assistèrent vingt-cinq ou trente dévotes âmes de la ville, outre celles du monastère; si que j'eus toute commodité de lascher la bride à mes pauvres et menues affections sur un digne subjet. Le bon et débonnaire Jésus soit à jamais le Roy de nos cœurs. Amen,

J'ayœe nostre Celse-Benigne et la petite Françon. Dieu soit à jamais leur Dieu ; et l'ange qui a conduict leur mère les vueille bénir à jamais! Ouy, ma fille; car c'a esté un grand ange qui vous a donné vos bons désirs. Ainsi puisse-t-il vous en donner l'exécution et la persévérance. Vive Jésus, qui m'a rendu, et me tient pour jamais tout vostre. Amen.

CDXXVI.

S, François de Sales ^ à Madame de Chantai

Le Stttoct 86 monstre de plus en plus uni à elle et l'affermit dans le âeeaem formé entre eux

de fonder la Visitation (1).

Juin 1607.

Je pense que maintenant vous estes arrivée en vostre mayson, ma tres-chere fille; car voicy justement l'octave de vostre despart : et je m'en vay par ceste lettre et en esprit vous revoir, pour demander des nouvelles du succez de vostre voyage. Vous estes- vous bien portée, ma chère fille? Avez-vous point rencontré nostre Sauveur en chemin? car il vous attendoit partout. Si (2) avez, je n'en doubte nullement. Je l'en ay supplyé fort souvent, quoyque fort froidement, selon mon ordinaire misère; mais particulièrement à la saincte messe , et en nostre exercice du soir, aux Litanies de nostrechere Dame et Maistresse, je vous ay recommandée et fait recommander à tous nos prestres, affin de suppléer à mon insuffisance.

Hyer, ma chère fille, je fus si consolé en la grand'messe, voyant que l'on chantoit en musique : Si quelqu'un mange de ce pain y il vivra éternellement (Joan. 6); et on le repetoit souvent. 0 Dieu! (me vint-il dans le cœur) peut-estre maintenant mesme ceste fille le mange. Là-dessus un certain accoysement d'espérance pour vous respandit une suavité bien grande en tout mon esprit. Ouy, ma Ires-bonne fille , il le faut espérer fort asseurement, que nous vivrons éternellement. Et Nostre Sei-

(1) Désormais toule la direction du Saint tendra à oe but. (8) Oui vous.

gneur, que fepoit-il de sa vie éternelle, s'il n'en donnoit point aux pauvres petites et chetives âmes?

Nostre bon Père Bonivard partit hyer, qui, par une pure rencontre de sentiment, appreuve inBuiment le choix que j'ay fait pour vous. Pour moy, je le sens tousjours plus ferme en mon ame : et puisque, après tant de considérations, de prières et de sacrifices, nous avons fait nos résolutions, ne permettez point à vostre cœur de s'appliquer à des autres désirs ; mais, bénissant Dieu de l'excellence des autres vocations, arrestez-vous humblement à celle-cy plus basse et moins digne, mais plus propre à vostre suffisance, et plus digne de vostre petitesse. Demeurez donc simplement en ceste resolution , sans regarder ny a droicte ny à gauche.

Or sus, ma fille, je suis pressé, et faut que je ferme ceste lettre. Je me porte bien. Je m'essayeray de garder ma santé, et de devenir affectionné au service de nostre commun Maistre. Tout ce que vous aymez icy se porte bien. Mais, mon Dieu! ma clicre fille, tenez vostre cœur au large , reposez-le souvent entre les bras de la Providence divine. Courage, courage, Jésus est nostre : qu'à jamais nos cœurs soient à luy. 11 m'a rendu, ma chère Bile, et me rend tous les jours plus, ce me semble, an moins plus sensiblement, plus souëfvement, du tout, en tout, et sans reserve, uniquement, inviolablement vostre; mais vostre en luy et par luy, à qui soit honneur et gloire aux siècles des siècles, et à sa saincte Mère. Amen.

Recoramandez-moy à voslre bon ange et à nostre saincte Mère.

S. François de Sales, à Madame de Chantai.

consoUs pour s'y disposer.

7 JniJliiI 1607.

0 mon Dieu! que je désire vostre consolation , ma chère fille! Cela s'entend sous le bon piaysir de sa divine Majesté : car s'il vous veut sur la croix, j'y acquiesce. Et vous aussi, ma bienaymée fille, non pas? Ouy, sans doubte. Mais les croix de Dieu sont-elles pas douces et pleines de consolation? Ouy, pourveu que l'on y meure, comme fit ie Sauveur. Or sus, mouroos-y donc, ma chère fille, s'il est expédient. Ne nous faschons point de nos tempestes et des orages qui parfois troublent nostre cœur.

LE FONDATEUR d'oRDRE. 313

et nous ostent notre bonace. Mortifions-nous jusqu'au fin fond de nostre esprit; et pourveu que notre cher esprit de la foy soit fidelle, laissons renverser toutes choses, et vivons en asseurance. Quand tout mourroit en nous, pourveu que Dieu y vive, que nous en doit-il chaloir? Allons, allons, ma chère fille, nous sommes en bon chemin. Ne regardez ny à droicte ny à gauche : non, celuy-cy est le meilleur pour nous. Ne nous amusons point à la considération de la beauté des autres; mais saluons seulement ceux qui passent par iceux, et disons-leur simplement : Dieu nous conduise à nous revoir au logis.

Vous ne sçauriez croire combien mon cœur s'affermit en nos resolutions , et comme toutes choses concourent à cest affermissement. Je me sens une suavité extraordinaire, comme aussi de Tamour que je vous porte : carj'ayme cest amour incomparablement. Il est fort implyable et sans mesure ny reserve, mais doux, facile, tout pur, tout tranquille; bref, si je ne me trompe, tout en Dieu. Pourquoy donc ne Taymerois-je pas? mais où vay-je? Si ne rayeray-je pas ces parolles : elles sont trop véritables, et hors de danger. Dieu, qui void les intimes replis de mon cœur, sçayt qu'il n'y a rien en cecy que po'ur luy et selon luy, sans lequel je veux, moyennant sa grâce, n'estre rien à personne, et que nul ne me soit; mais en luy je veux non-seulement garder, mais je veux nourrir, et bien tendrement, ceste unique affection. Mais, je le confesse, mon esprit n'avoit pas congé des'espancher comme cela : il s'est eschappé; il luy faut pardonner pour ceste fois , à la charge qu'il n'en dira plus mot.

Vous me demandastes si vous parliez point trop souvent de feu M. vostre cher mary. Que vous dis-je, ma chère fille? car je ne m'en ressouviens pas. Maintenant donc, y ayant pensé, je vous dy qu'il n'y a point de danger d'en parler, quand l'occasion s'en présente; car cela ne tesmoigne que la mémoire que vous en devez avoir : mais je croy qu'il seroit mieux, parlant de luy, d'en parler sans parolles et souspirs , qui tesmoignassent un amour attaché et engagé à la présence corporelle ; et partant, en lieu de dire : Feu mon pauvre mary, je voudrois dire : Mon mary que Dieu ayt en miséricorde ; et ces dernières parolles , les dire avec sentiment d'un amour, non point affoibli par le tems, mais bien affranchy et espuré par l'amour supérieur. Je pense que vous m'entendez bien ; car vous m'entendez tousjours bien*

Il s'est treuvé que les deux saincts Suaires de Nostre Seigneur sont tout semblables, et les mains croisées.

Tout cecy ne sont pas de grandes choses ; mais je les vous ay

314 lj-:TTnES.

vobIu dire, parce qu'elles me sont veaues en l'esprit, après avoir escrit une douzaine de lettres à ces messieurs de la Oaar, en recommandalion de nostre Chapitre de Sainct-Pierre.

Tenez vostre cœur ferme , et haut eslevé en Dieu par une entière confiance en sa saincte providence , laquelle, sans donbte, ne vous a pas donné le dessein de la servir, qu'elle ne vous donne tous les moyens de ce faire. Humiliez-vous bien fort; mais, ma fllle, tousjours d'une humilité douce et non empressée : car encore en cela y peut-il avoir de l'empressement.

Adieu, ma chère fiUc : ce n'est pas avec loysir que je vous escris, c'est par impeluosilé que j'ay conduict ma plume jasqu'icy, partie avant la saincLe messe, partie après. A Dieu donc soyons-nous à jamais, sans fln, sans mesure, sans reserve! PrieE souvent pour celuy qui ne sçauroit prier sans vous faire part de ses prières, ny plus désirer son salut que le vostre.

Conservez vos vœux et vos resolutions ; tenez-les à l'abry dans le fond de vostre arae : nous sommes assez riches, si ce thresor nous reste; comme il sera infailliblement, Dieu aydaut, lequel me rend tousjours plus puissamment et in viola blemenl vostre. Amen. Vive Jésus!

CDXXVIII.

S. François de Sales, à Madame de Chantai.

Il l'encourage à fouler »ui pisda le démon et binte» i-oh suggestiona. Le* osaBuU dont U Iny pQrlo. etdinl IL dit qu'elle lu; svojt fall dea monstres, eatoleQt les ditaculUi qi'11 lu; fallait eurinoBUr puur eoncUler rabanilunâe ses mfiuiJi uC 1* aeiHraciùn de luuw sa ranilUs

«0 )ul>lM ItMTT.

C'kst aujourd'huy la feste de S" Marguerite , ma tres-chere fille , et je viens tout maintenant de dire la messe pour vous. Je puis tousjours dire pour vous, ma fille; car vous y avez part en un certain rang si spécial et particulier, qu'il me semble presque que ce n'est que pour vous. Or bien, je vous ay despeinte en mon désir comme on despeinl la saincte du jour. 0 mon Sauveur! disois-je, que ceste fille que vous m'avez si uniquement conllôe ayl tousjours sous ses pieds le dragon infernal crevé et gasté, vostre croix bien estroitement serrée sur sa poictrine, et ses yeux bien eslevez au ciel, où vous estes.

Ne vous desire-je pas, mâchera fille, tout ce qui se doit désirer? Non, ne vous estonnez de rien : mocquez-vous de ces assauts de noslre ennemy; je dy, de ces assauts desquels vous

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LE FONDATEUR d'oRDRE. 3 i 5

fBWez fait des monstres pendant vostre séjour en ce pays. Tenez-vous bien à couvert sous nos grandes et inviolables resolutions, sous nos vœux et consécrations : ne nous effrayons point -de ces fanfares. Il ne nous sçauroit faire nul mal; c'est pourquoy il nous veut au moins faire peur, et par ceste peur nous inquietter, et par Tinquiettude nous lasser, et par la lassitude nous faire quitter : mais contentons-nous que, comme petits poussins, nous BOUS sommes jettez sous les ailes de nostre chère Mère. N'ayons point de crainte que de Dieu , et encore une crainte amoureuse ; tenons nos portes bien fermées ; prenons garde à ne point laisser ruyner les murailles de nos resolutions, et vivons en paix. Laissons roder et virevolter à Tennemy : qu'il enrage de mal- talent (1); mais il ne peut rien. Croyez, ma chère fille, ne vous tourmentez point pour toutes les suggestions que cest adversaire vous fera. 11 faut avoir un peu de patience à souffrir son braict et son tintamarre aux aareilles de vostre cœur : au bout de là il ne sçauroit vous nuyre.

Vous ne sçavez pas , ma chère fille , ce qui me vient en l'esprit? je dy tout présentement ; car je suis esmea à la joye. Je suis icy à Thiaz, qui est la terre de mon evesché. Or, les subjets estoient anciennement obligez, par recognoissance formelle, de faire taire les grenouilles des fossés et marécages voysins, pendant que l'evesque dormoit. Il me semble que c'est une dure loy ; et pourmoy, je ne veux point exiger ce devoir : qu'elles crient tant qu elles voudront, pourveu que les crapauds ne me mordent point, je ne laisseray pas de dormir pour elles, si j'ay sommeil (2). Non, ma chère fille; si vous estiez icy, encore ne voudrois-je pour cela pas entreprendre de faire taire les grenouilles; mais je vous dirois bien qu'il ne faudroit pas craindre, ny s'en inquietter, ny penser à leur bruict. Falloit-il pas que je die cela pour tesmoigner que je suis esmeu à ryre? Tenez donc seulement la croix de Nostre Seigneur sur vostre poictrine; respliquez doucement et par actes positifs nos resolutions ; ne vous efforcez point de ruyner la superbe , mais taschez de bien asseurer l'humilité en l'exerçant positivement; et ne doubtez point, car, tandis que vous aurez la croix entre vos bras, l'ennemy sera tousjours sous vos pieds. Tenez vos yeux au ciel. Ouy, ma chère fille , attachez-

(1) De ne rien pouvoir.

(E) C'est encore ici une trace de ce qu'on a appelé le Droit du Seigneur, U ne faut pas oublier que ces sortes de devoirs imposés aux sujets étaient originairement la suite d'un contrat qui annulait d'autres redevances plus lourdes. Voyez l'ouvrage de M. Louis Veuillot.

Pour voa vieilles tentations, n'en affectionoez pas tant la deshvraace; dissimulez de les seatir; ne vous effarouchez ptnnt pour leurs attaques ; vous en serez deslivrée bientost, Dieu aydant, lequel j'en supplieray, mais je vous asseure, avec beaucoup de resigoation en son bon playsir, je dy une résignation gaytet douce. Vous desirez inHuiment que Dieu vous laisse paysibie, dites-vous, de ce coslé-là; et moy je désire que Dieu soit paysible de tous coslez, et que pas un de nos désirs ne soit contraire aus siens.

Or sus, je ne veux point que vous désiriez d'un désir volontaire ceste pais inutile et peut-estre nuysible : mais ne voua tourmentez point à pratliquer ce commaDdement; car c'est cela que je veux, que vous ne vous tourmentiez point, ny par ces désirs, ny pur autres quelconques. Mon Dieu! ma fille, vous avez trop avant ces désirs dans le cœur; pourveu que l'esprit de la foy vive en nous, nous sommes trop heureux.

Voyez-vous, Nostre Seigneur nous donnera sa paix quand nous nous humilierons à doucement vivre en la guerre. Courage, ma fdle. tenez vostre cœur ferme: Noatre Seigneur nous aydera, et nous l'aymerons bien.

Vous faites bien de n'avoir nul soing de vostre ame, et de vous en reposer sur moy. Vous serez bien-lieureuse, si vous continuez. Dieu sera avec moy pour ceste conduitte, et nous n'errerons point, moyennant sa grâce. Croyez-moy, mon ame ne m'est point, ce me semble , plus chère que la vostre. Je ne fay qu'un mesme désir, que mesmes prières pour tous deux, sans division ny séparation. Je suis vostre : Jésus le veut, et je le suis.

CDXXX.

S. François de Sales, à Madame de Chantai.

n iQf onsolens <)ueUeB qualités dolront svi

C'est par nostre bon Père gardien des Capucins que je vous escris, ma bonne, ma tres-chere Bile; mais que vous escrirayje? Tenez vostre cœur au large ; ne le pressez point Lrop de désirs de perfection ; ayez-en un bon, bien résolu, bien constant, c'està-dire l'ancien , celny qui vous fît faire vos vœux avec tant de courage; car pour celuy-ià , ma fille, il le faut arrouser souvent de l'eau de la saincte orayson; il faut avoir grand soing pour le r dans nostre verger : car c'est l'arbre de vie.

LE FONDATEUR d'oRDRE. 319

Mais , certains désirs qui tyrannisent le cœur, qui voudroient que rien ne s'opposast à nos desseins, que nous n'eussions nulles ténèbres y mais que tout fust en plein midy; qui ne voudroient que suavitez en nos exercices, sans desgousts, sans résistance, sans divertissemens; et tout aussitost qu'il nous arrive quelque tentation intérieure , ces desirs-là ne se contentent pas que nous n'y consentions pas, mais voudroient que nous ne les sentissions pas : ils sont si délicats, qu'ils ne se contentent pas que Ton nous donne une viande de bon suc et nourrissante, si elle n'est toute sucrée et musquée; ils voudroient que nous ne vissions pas seulement les mousches du mois d'aoust passer devant nos yeux : ce sont ces désirs d'une perfection trop douce ; il n'en faut pas avoir beaucoup.

Croyez-moy, ma fille, les viandes douces engendrent les vers aux petits enfans, et en moy qui ne suis pas petit enfant; c'est pourquoy nostre Sauveur nous les entremesle d'amertume.

Je vous souhaitte un courage grand, et non point chatouilleux ; uu courage lequel, tandis qu'il ne peut dire bien résolument : Vive Jésus sans reserve, ne se soucie point ny du doux ny de l'amer, ny de la lumière, ny des tend)res. Hardyment^ ma fille, cheminons en cest amour essentiel, fort et implyable, de nostre Dieu , et laissons courir çà et là ces phantosmes de tentations : qu'ils entrecoupent tant qu'ils voudront nostre chemin.

Ah dal disoit S. Anthoine, je vous voy, mais je ne vous tegarde pas. Non, ma fille; regardons à nostre Sauveur, qui nous attend au delà de toutes ces fanfares de l'ennemy : reclamons son secours; car c'est pour cela qu'il permet que ces illusions nous fassent frayeur.

Hyer au soir nous eusmes icy des grans tonnerres et des esclairs extrêmes; et j'estois si ayse de voir nos jeunes gens» mais particulièrement mon frère et nostre Croisy, qui multiplyoient des signes de croix et le nom de Jésus. Ah ! ce leur disje, sans ces terreurs nous n'eussions pas tant invoqué Nostre Seigneur. Sans mentir, je recevois une particulière consolation pour cela, bien que la violence des esclats me fist tresmousser, et ne me pouvois contenir de ryre.

Courage, ma fille; n'avons-nous pas occasion de croire que nostre Sauveur nous ayme? Si avons, certes. Et pourquoy donc se mettre en peyne des tentations? Je vous recommande nostre simplicité, qui est si jolie, et qui est si aggreable à VEspoux, et encore nostre pauvre humilité, qui a tant de crédit vers luy; et faites-moy une charité pareille en me le recommandant : ce que Dieu me dit par le prochain m'esmeut beaucoup.

320 LETTHES.

Je foy partout prier Dieu pour vous, et veux. Dien aydvit, prier eocore plus et mieui que je n'ay Tait cy-devant. J'ay, ce me semble, pins de volonté et de désir à l'amour de Dostre Sauveur, que je o'ay jamais eu. Son sainct nom soit beny et loué. Ne sommes-nous pas trop heureux de sçavoir qu'il faut aymer Dieu , et que tout noatre bien gist i le servir, et toute nostre gloire à l'honnorer? 0 que sa bonté est grande sur nous '.

CDXX.XI.

roDBSB» «ur le^ elercliv rie U vie vdive ei ':nnceinp[ktiTff, — Cfiit on gruid boobear. En iiMsl 18UT.

VoiCT la septiesme fois que je vous escris depuis vostre retour. Je n'en laisse escouler aucune occasion; encore mon afTecUou a'est pas satisfaîcte , car elle est insatiable au desyr de rendre à mon Dieu le devoir que j'ay envers vous. Je dy à Dieu, ma fille, parce que je me confirme tous les jours plus en la créance que j'ay que c'est Dieu qui m'impose ce devoir : c'est pourquoy je' le chery si incomparablement.

Avant-hyer et hyer j'eus une extraordinaire consolation au logis de S" Marthe, laquelle je voyois si naïfvement embesongnêe à Iraitter Nostre Seigneur, et, à mon advis, un peu jalouse des contentemens que sa sœur prenoit aux pieds d'iceluy. De vruy, ma cliere fille, elle avoit rayson de désirer qu'on l'aydast à servir son chère hoate ; mais elle n'avoit pas rayson de vouloir que sa sœur quittast son exercice pour cela, et laissasl là le doux Jésus tout seul : car ses mammelles abondantes eu laict de suavité, luy donnoienl des eslancemens de douleur, pour le remededesquelles il falloit au moins un enfant à succer el prendre ceste céleste liqueur.

Sçavez-vou3 comme je voulois accommoder le différend? Je voulois que S" Marthe , nostre chère maistresse, vinst aux pieds de Nostre Seigneur en la place de sa sœur, et que sa sœur allast apprester le reste du souper; et ainsi elles eussent partagé et le travail et le repos, comme bonnes sœurs. Je pense que Nostre Seigneur eusl treuvé cela bon. Mais de vouloir laisser Nostre Sauveur tout fin seul, elle avoit, ce me semble, tort; car il n'est pas venu en ce monde pour vivre en solitude, mais pour estre avec les enfans deà hommes.

LE FONDATEUR d' ORDRE. 321

Ne voilà pas des pensées estranges , de vouloir corriger nostre bonne S** Marthe? Oh I c'est pour Taffection que je luy porte ; et si, je croy que ce qu'elle ne fit pas alors, elle sera bien ayse de le faire maintenant en la personne de ses filles , en sorte qu'elles partagent leurs heures, donnant une bonne partie aux œuvres extérieures de charité, et la meilleure partie à l'intérieur de la contemplation. Or ceste conséquence, je la tire maintenant en vous escrivant; car alors je n'y pensay pas, d'autant que je n'avois nulle sorte d'attention qu'à ce qui se passoit au mystère.

Et puisque mon cœur me presse de vous dire ce qui luy arrive de consolation (ce qu'aussi-bien ne sçay-je faire à beaucoup près à nulle autre créature), je vous diray que ces trois jours passez j'ay eu un playsir non pareil à penser au grand honneur qu'un cœur a de parler seul à seul à son Dieu, à cest Estre souverain , immense et infîny, Ouy ; car ce que le cœur dit à Dieu, nul ne le sçayt que Dieu mesme de premier abord, et, par après, ceux à qui Dieu le fait sçavoir. Ne voilà pas un merveilleux secret? Je pense que c'est cela que les docteurs disent, que pour faire î'orayson il est bon de penser qu'il n'y a que Dieu au monde; car sans doubte cela retire fort les puissances de l'ame, et l'application d'icelles s'en fait bien plus forte.

Il m'a esté force de vous dire cpla. Voyez-vous, ma fille, il faut que je vous parle souvent ; c'est pourquoy je suis contrai net de vous dire ces choses selon qu'elles se présentent à moy, hors de propos et à propos. Ainsi ce ne sont pas icy des responses; car je n'ay encore eu que deux lettres de vous, auxquelles j'ay rendu response il y a long-tems.

Adieu, ma chère fille, je suis fort pressé d'affaires. M. de Nemours m'a tellement conjuré de luy envoyer l'Orayson funèbre de madame sa Mère, que je suis contrainct d'en escrire une presque tout autre; car je ne me ressouviens pas de celle que je dys, sinon grosso modo. J'ay peine, sans doubte, à faire ces choses, où il faut mesler de la mondanité, à laquelle je n'ay point d'inclination , Dieu mercy . Je commence fort à me reserver la matinée, et à mangera certaines heures. Tous les vostres de deçà se portent bien.

Mon Dieu! que ma pauvre mère eut grand'peur le jour que tant d'esclairs et de tonnerres se firent, dont je vous escrivis dernièrement; car la foudre tomba en plusieurs endroicts tout autour de Sales, sans interest neantmoins d'aucunes créatures, mais avec tant d'eau et de tintamarre , que jamais on n'avoit rien veu de tel. Tout estoit fourré et coigné dans la petite chapelle.

VIL 'îiv

Or bien , ma fille, que nostre ame soit qnelquesfois comme cela, qiie la tempeste et les foudres fondent tout autour, si ânt-il avoir courage, et se tenir dans noetre petit tabernacle , les c^lomnes duquel, pendant qu'elles sont entières, il n'y a que k peur, mais point de mal.

Je ne sçay où Madame de Charmoisy est ( l) : toutesfoîs on é^ qu'elle sera icy dans huict jours, et je le désire bien: car, voyesvous , je suis tousjours un peu en peine du noviciaL Je dy en peine sans peine; car je suis plein de toute bonne espérance, à cause de Nostre Seigneur, qui est si bon et si doux, et si amoureux des âmes qui désirent l'aymer.

A Dieu , ma fille ; je m'en vay dire la saincte messe, après laquelle j'escriray un petit mot à M. le comte, si je puis. A Dieu donc, ma fille; à Dieu, dy-je, infiniment, sans réserve, sans mesure ; à tout le reste , sous son bon playsir. Tenons-nous bieo à Dieu, ma fille, et à sa saincte Mère. Âjnen,

Je suis par sa volonté uniquement et inviolablement tout vostre, •

CDXXXII.

S. François de Sales, à Madame de ChaniaL

Les emix Interleares waat l'esclKHe où Ton apprend à lecognoistre soy-œsme;

U resignadcm en est le remède.

Le premier jffidy, 6 septembre 1607.

Que de choses, ma fille, j'aurois à vous dire, si j'en avois le loysir! car j'ay receu vostre lettre du jour de S^* Anne, escrite d'un style particulier, et qui ressent au cœur, et requiert nne ample response,

Vous voilà bien, ma fille; continuez seulement : ayez patience sur vostre croix intérieure. Helas ! nostre Sauveur vous la permet, affin qu'un jour vous cognoissiez mieux ce que c'est que vous estes de vous-mesme. Ne voyez-vous pas, ma fille, que le trouble du jour est esclairci par le repos de la nuict? signe évident que nostre ame n'a besoin d'autres choses que de se résigner fort en son Dieu, et se rendre indifférente à le servir, soit parmy lesespines, soitparmy les'roses. Croiriez- vous bien, ma très-bonne fille, quece soir propre j'ay eu une petite inquiettude pour une affaire qui ne meritoit certes pas que j'y fisse pensée? Or cola neantmoins m'a fiiit perdre deux bonnes heures de mon

(1) Cotto damo est celle à qui notre Saint écrivit un grand nombre de lettres , qui depuis ont servi à composer Vlntrorluotix)nàla vie dévote.

LE FONDATEUR d'oRDRE. 323

Bommeil, chose qui m'arrive rarement. Mais il y a plus, c'est que je me mocquois en moy-mesme de ma foiblesse, et mon esprit ^oyoit clair comme le jour que tout cela estoit une inquiettude d'un vray petit enfant; mais de trouver le chemin d'en sortir, nulle nouvelle : et je cognoissois bien que Dieu me vouloit faire entendre que si les assauts et grandes attaques ne me troublent point, comme à la vérité elles ne le font, ce n'est pas moy qui fay cela, c'est la grâce de mon Sauveur; et sans mentir, après cela je me sens consolé de ceste cognoissance expérimentale que Dieu me donne de moy-mesme.

Je vous asseure que je suis fort ferme en nos resolutions , et qu'elles me playsent beaucoup. Je ne puis vous dire beaucoup de choses, car ce bon Père part dans une heure, et il faut que je die la messe : je laisseray donc tout le reste. Vous me fîstes un grand playsir en l'une de vos lettres de me demander voir si je faysois pas l'orayson. 0 ma fille! si faites : demandez-moy tousjours Testât de mon ame; car je sçay bien que vostre curiosité en cela sort de l'ardeur de la charité que vous me portez. Ouy, ma fille , par la grâce de Dieu , je puis dire maintenant mieux que cy-devant que je fay l'orayson mentale , parce que je ne manque pas un setil jour à cela, si ce n'est quelqu^sfois le dimanche, pour satisfaire aux confessions; et si Dieu me donne la force de me lever quelquesfois devant le jour pour cest effect, quand je prevoy la multitude des embarrassemens du jour, et tout cela gayement : et me semble que je m'y affectionne, et voudrois bien pouvoir en faire deux fois le jour; mais il ne m'est pas possible.

Vive Jésus ! vive Marie ! A Dieu , ma chère fille ; je suis celuy qu'il a rendu, sans fin, sans reserve et sans comparayson, vostre.

CDXXXIll.

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