François de Sales, à Madame de Chantai
CkniBolattons sur la mort de sa jeune sœur Jeanne de Sales, morte dans les bras de Madame de Chantai. Exercices spirituels qu'il luy recommande pour toutes les sepmaines.
2 novembre 1606.
HÉ bien! ma chère fille; mais n'<est-il pas raysonnable que la tres-saincte volonté de Dieu soit exécutée, auçsi bien es choses q/ue nous chérissons comme aux autres? Mais il faut que je me baste de vous dire que ma bonne mère a beu ce calice avec une constance toute chrestienne ; et sa vertu, de laquelle j'avois tousjours bonne opinion , a beaucoup devancé mon estime.
Dimanche matin elle envoya prendre mon frère le chanoine; et parce qu'elle l'avoit veu fort triste , et tous les autres frères aussi, le soir précèdent, elle luy commença à dire : J'ay resvé toute la nuict que ma fille Jeanne est morte. Dites-moy, je vous prie, est-il pas vray? Mon frère, qui attendoit que je fusse arrivé pour ie luy dire (car j'estois à la visite), voyant ceste belle ouverture de luy présenter !e hanap (1), et qu'elle estoit couchée dans son lict : 11 est vray, dit-il, ma mère ; et cela sans plus, car il n'eut pas assez de force pour rien adjouster, La volonté de Dieu soit faite ! dit ma bonne mère; et pleura un espace de tems abondamment; et puis appellant sa Nicole : Je veux me lever pour aller prier Dieu en la chapelle pour ma pauvre fllle , dit-elle ; et tout soudain fit ce qu'elle avoit dit. Pas un seul mot d'impatience, pas un seul clin d'œil d'inquiettude; mille bénédictions à Dieu , et mille resignalions en son vouloir. Jamais je ne vis une douleur plus tranquille : tant de larmes que merveille; mais tout cela par de simples attendrisse mens de cœur, sans aucune sorte de fierté : c'estoit pourtant son cher enfant. Hé bien ! ceste mère, ne Sa dois-je pas bien aymer?
Hier, jour de Toussaint, je fus le grand confesseur de Ift famille, et avec le tres-sainct Sacrement je cachettay le cœur de ceste mère contre toute tristesse. A» demeurant, elle vous remercie infiniment du soîtig et de l'amour maternel que vous avez exercé à i'endroict de ceste petite deffuncte, avec obligalion aussi grande que si Dieu l'eust conservée par ce moyen. Autant vous en dit toute la fraternité, laquelle , de vray, s'est tesmoignée d'extrêmement bon naturel au ressentiment de ce trespas, surtout oostre Boiasy, que j'en ayme davantage.
Je sçay bien que vous me direz volontiers : Et vous, comme vous estes-vous comporté? Ouy, car vous desirez sçavoir ce que je fay. Helas ! ma fille , je suis tant homme que rien plus : mon cœurs'est attendry plus que je n'eusse jamais pensé. Mais la vérité est que le desplaysir de ma mère et le vostre y ont beaucoup contribué; carj'ay eu peur de vostre cœur et de celuy de ma mère. Mais quant au reste , oh ! vive Jésus ! je tiendray tousjours le party delà Providence divine : elle fait tout bien, et dispose de toutes choses au mieux. Quel bon-heur a ceste fille d'avoir esté ravie du monde, affinque la malice ne perverlist son esprit {Sap. 4), et d'eslre sortie de ce lieu fangeux avant qu'elle s'y fusl soiiillée! On cueille les fraises et les cerises avant les poires
(1, La coupe.
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bergamotes et les capendus; mais c'est parce que leur sayson le requiert. Laissons que Dieu recueille ce qu'il a planté en son verger; il prend tout à sayson.
Vous pouvez penser, ma chère fille, combien j'aymois cordialement ceste petite fille. Je l'avois engendrée à son Sauveur; car je l'avois baptisée de ma propre main , il y a environ quatorze ans. Ceiutla première créature sur laquelle j'exerçay mon ordre de sacerdoce. J'estois son père spirituel, et me promettois bien d'en faire un jour quelque chose de bon. Et ce qui me la rendoit fort chère (mais je dy la vérité) , c'est qu'elle estoit vostre. Mais neantmoins, ma chère fille, au milieu de mon cçbuv de chair, qui a eu tant de ressentimens de ceste mort, j'apperçois fort sensiblement une certaine souëfveté, tranquillité, et certain doux repos de mon esprit en la Providence divine , qui respand en mon ame un grand contentement en ces desplaysirs.
Or bien, voilà mes mouvemens représentez comme je puis Mais vous, ma chère fille, que voulez-vous dire, quand vous me dites que vous vous estes bien trouvée en ceste occasion telle que vous estiez?Dites-moy, je vous prie : nostre esguille marine n'a-t-elle pas tousjours esté tendante à sa belle estoile, à son sainct astre, à son Dieu? Vostre cœur, qu'a-t-il fait? Avez-vous scandalisé ceux qui vous ont veue sur ce poinct et en cest événement? Or cela, ma fille, dites-le-moy clairement : car vous voyez, je n'ay pas trouvé bon que vous ayez offert ny vostre vie, ny celle de quelqu'un de vos autres enfans, en eschange de celle de la deffuncle.
Non , ma chère fille , il ne faut pas seulement aggreer que Dieu nous frappe ; mais il faut acquiescer que ce soit sur l'endroict qu'il luy playra. Il faut laisser le choix à Dieu, car il luy appartient. David offroit sa vie pour celle de son Absalon; mais c'est parce qu'il mouroit perdu : c'est en ce cas-là qu'il faut conjurer Dieu; mais es pertes temporelles, ô ma fille! que Dieu touche et pince par où il voudra, et sur telle corde» de nostre luth qu'il choysira, jamais il ne fera qu'une bonne harmonie. Seigneur Jésus, sans reserve, sans si, sans mais, sans exception, sans limitation, vostre volonté soit faite sur père, sur mère, sur fille, en tout et partout. Ah ! je ne dy pas qu'il ne faille souhaitter et prier pour leur conservation, mais de dire à Dieu : Laissez cecy et prenez cela, ma chère fille, il ne le faut pas dire. Aussi ne ferons-nous. Non pas? non, ma fille, moyennant la grâce de sa divine bonté.
Je vous vois, ce me semble, ma chère fille, avec vostre cœur
326 LCTTRES.
vigoareox, qat Ajmn et gai veut paisàammeat. Je loy en sç«y bon gré : car ces coRurs à demy-morts . à qoay soat-ilâ beos? Mais il faut que qous faisions ao exercice particulier, toutes les sppoftaines aae fois, de voaloir et d'aymer la voloalé de Dieu pIrB rtgOEireasGmeiit (Je passe plus avant), plus teadremcat, plus amoarenâemenl que DuUe chose du monde; et cela uonseolemeot es occurreDces aupportables. (nais auï plas îssap» portables. Vous en treaverez je ne sçay quoy dans te petit livre du Combat spirUtiel, que je vous «y si aouveot recommandé.
Heias! ma fille, à la vérité dire, ceste le^o est bante; mais aaâsi Dieu, pour qui nous l'apprenons, est le Très-Haut. Vous avez, ma &Ue, quatre eofans; vous avez un beau père, ud si cher frère, et puis encore an père apiriluel : tout cela vous est fort cher, et avec rayson; car Dieu te veut. Hé bienl si Dieu nous ravissoit tout cela, n'aoriez-vous pas encore assez d'avoir Dieu'? n'est-ce pas tout, à vostre advis ? quand nous n'aurions que Dieu, ne seroit-ce pas beaucoup?
HelasI le Fib de Dieu, mon cher Jésus, n'en eut presque pa& tant sur la croix, lorsqu'ayant tout quitté et laissé pour l'amour et obeyssance de son Père, il fut comme quitté et laissé de luy; et. le torrent des passions emportant sa barque à la désolation , à peyne sentoît-il resguilie, qui non-seulement regardoit, mais estoit inséparablement unyeà son Père, Ouy, il estoitun avec son Père ; mais la partie inférieure n'en sçavoit cy apercevoit du tout rien : essay que jamais la divine bonté n'a fait ny fera en aucune autre ame , car elle ne le pourrott supporter.
Hé bien donc, ma Elle, si Dieu nous ostoit tout.sioes'osteral-il jamais à nous, pendant que nous ne le voudrons pas. Mais il y a de plus; c'est que toutes nos pertes et nos séparations ne sont que pour ce petil moment. Oh ! vrayement , pour si peu que cela, il faut avoir patience.
Je m'espanche, ce me semble, un peu trop. Mais quoy? je suis mon cœur, qui ne pense jamais trop dire avec ceste si chère fille. Je vous envoyé un escusson pour vous aggreer; et puisqu'il vous plai.st de faire faire le service là où ceste fille repose en son corps, je letreuve bon; mais sans grandes pompes, sinon celles que justement la couatume chrestienne exige : car à quoy bon tout le reste? Vous ferez par après tirer en liste tous ces frais et ceux de sa maladie, et me l'envoyerez; car je le veux ainsi : et cependant on priera Dieu en deçà pour ceste ame, et luy ferons jolyraentses petits honneurs. Nous n'envoyeronspointàsonqua-
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rantal (1) : non, ma fille, il ne faut pas tant de mystère pour une fille qui n'a jamais tenu aucun rang en ce monde; car ce seroit se faire mocquer. Vous me cognoissez; j'ayme la simplicité et en la mort et en la vie. Je seray bien ayse de sçavoir le nom et le tiltre de Teglise où elle est. Voilà tout pour ce subjet. Vostre,etc.
CDXXXIV.
S, François de Sales, à Madame de Chantai,
Le Sainct la rasseiire sur la craiate qa' le avoit tesmoignée de perdre son affection
par suitte de la mort de sa sœur.
85 norembre i607.
0 ma chère fille ! ne voyez pas grand cas : c'est mon Noë qui va à Lyon, et neantraoins je n'ay pas loysir de vous escrire: car je ne sçavois pas qu'il partist avant qu'aller dire la messe, et au sortir d'icelle, nos messieurs les chanoynes m'ont prié de Tenvoiser pour certaines affaires qui regardent encore le service de Dieu. Le voylà donq qu'il part avec ces quatre lignes, qui vous diront briefvement que l'aspreté du tems m'a enfin fait sonner à la retraitte, et suis, dés avant hyer, de retour à la ville. Mais il y a dix jours que Jacques revint, qui m'apporta vos lettres^ lesquelles m'ont bien fort consolé. Ouy, ma fille, car je vous diray ce que je craignois. On m'avoit dit que quand nia sœur fut morte, vous aviez tesmoigné une grandissime impatience, avec de la deffiance que cest accident ne rendist l'affection que je vous ay alanguie. Croyez-moy, ma fille , je ne creus point cela : mais il me fut impossible d'en divertir entièrement la première frayeur. Car, vous le sçavez bien, ce qu'on craint fort fait de l'appréhension malgré toute la rayson du cœur. 0 Dieu! non, ny la mort ny les choses présentes, ny les futures, hy les prosperitez, nyles adversitez, ne nous sépareront jamais de la charité qui est en Jesus-Christ. Dieu soit loiié, beny et magnifié en tout ce que vous me dites par vostre lettre. J'envoye seulement aujourd'huy mon laquays à Sales porter de vos nouvelles. Je vous escriray bientost plus au long, et de poinct en poinct je considereray vos lettres, pour voir s'il y a quelque chose. Enfin , j'ay encore le loysir d'adjouster ce mot.
Je vous dresseray. Dieu aydant, quelque petit exercice pour nostre chère volonté divine; je dy nostre, car si nous ne voulons
(1) Quarantaine.
que ce que Dieu veut, sa volonté et la nostre ne seront qu'une volonté. 0 quel bonheur, ma chère fille!
Vous sçavez bien que je suis revenu de ma visite avec un désir bien grand de servir nostre Sauveur; mais, helas! quand sera-ce que nos fleurs se convertiront en fruicts? Je viens tout maintenant de prescher pour annoncer à mon pauvre peuple les Advens. Je feray venir icy ma mère pour les festes. Ma chère fille, j'escriray à Monsieur vostre beau père selon vostre désir; mais vous n'escrivez pas selon le mien ny à ma mère ny à M"* de Charmoysi, quand vous dites nostre bon et sainct evesque; car, au lieu que ces bonnes femmes devroient lire sot evesque, elles lisent sainct evesque. Je sçay bien que du tems de nostre sainct Hiesrosme on appelloit saincts tous les e^esques à rayson de leur charge ; mais ce n'en est pas la coustume maintenant.
Mais, dites-moy, ma chère fille, n'est-ce pas nostre bon Dieu qui ouvre le chemin au maryage de nos jeunes gens? Geste facilité de messieurs vos plus proches, d'où peut-elle provenir que de la Providence céleste? De deçà, ma fille, je le confesse, mon esprit y est, je ne dy pas porté, mais lyé et collé. Ma mère ne pense qu'à cela. Toute la fraternité y conspire, et, tandis que la sayson s'advancera, prions bien Dieu que sa saincte main nous conduise l'œuvre. Du vœu de sainct Claude, nous en parlerons à notre ayse. Non, ma chère fille, quand je vous destinay le chapelet de sainct François, je le fis à rayson de la dignité de sa maûere; mais sur-le-champ il me vint en l'esprit que vous en serez mortifiée, et sur cela, je dis : Hé bien! tant mieux. Quant à l'autre, faites-en comme vous voudrez, car il est vostre. La lettre de nostre bon M. le Comte me console beaucoup; je l'ayme sincèrement, et le recommande tousjours à Dieu. Je vous escriray aussi souvent que je pourray, n'en doubtez pas. Je ne vous escris point de nos Dames ny de M. de Lalée, que j'ayme bien, affin que vous le sçachiez, car je n'ay encore veu que M""* la Présidente et M"'' de Charmoysi, mais tout simplement en des courtes confessions. Il faut que je sois un peu fou pour vous resjouyr. J'ay presché sur les paroUes de Hieremie. Dieu escrit par Hiereraie : Je pense des pensées de paix, et non point d'affliction. Or, voyez-vous, il me semble que j'ay dit de belles choses pour monstrer que ce souverain bon , quoy qu'il se courrouce, et qu'il semble (ne) respirer qu'ire et indignation, il pense tousjours des pensées de douceur et de consolation. Falloit-il pas que je vous die cela? mais non, ce n'est pas par vantance ça, ce n'est que par liberté.
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A Dieu, matres-chere Bile, à ce grand Dieu, dy-je, auqud nous nous sommes vouez et consacrez, et qui m'a rendu pour jamais sans reserve tout dédié à vostre ame, que je chéris comme la mienne, ains que je tiens pour toute mienne, en ce Sauveur qui nous donnant la sienne, nous joinct inséparablement en luy. — F. — Vive Jésus ! Amen,
Je ne sçay ce que je vous escris; mais il n'importe. Vous sçavez bien de quel cœur je vous escris. Je salue dame Jeanne. Mon frère ne sçayt pas que je vous escrive (jour de saincte Catherine). Encore maintenant il faut aller à la messe de saincte Catherine, qui est solemnelle en nostre Eglise, sique je vous escris entre ma messe et celle de nostre Chapitre, et il m'a fallu desrober un peu de ce loysir pour confesser nostre M. de Charmoysiy qui m'a consolé beaucoup de le voir tousjours ferme en la resolution de vivre à Dieu. Vivons à Dieu, ma fille, vivons pour Dieu, vivons en Dieu , qui vit et règne à jamais.