‹ Œuvres complètes de Saint-François de Sales (volume 3)Chapitre 73 sur 185 · CDL · texte numérisé non relu

CDL

S. François de Sales, à Madame de Chantai,

H fait Tesloge d'une bonne fille qu'il destinoit à estre la première touriere de la Congrégation

qu'il vouloit establlr (1).

En novembre 1609.

VoSTRE Anne-Jacqueline me contente tousjours plus. La dernière fois qu'elle se confessa, elle me demanda licence, pour se préparer et accoustumer, dit-elle, à estre religieuse, de jeusner au pain et à Teau les Advens, et d'aller nu-pieds tout Thyver. 0 ma fille ! il faut vous dire ce que je luy respondis, car je l'estime aussi bon pour la maistresse que pour la servante : que je desirois que les filles de nostre Congrégation eussent les pieds bien chaussez , mais le cœur bien deschaussé et bien nud des affections terrestres; qu'elles eussent la teste bien couverte, et l'esprit bien descouvert, par une parfaicte simplicité et despoiiillement de la propre volonté.

CDLI.

S. François de Sales, à une veufve.

(Voir tome VI, page 463.)

CDLII.

S. François de Sales, à Madame de Chantai.

TL rezhorte à s'abandonner toute entière au bon playslr de Dieu pour tous les evenemens, et à persévérer dans le dessein qu'elle avolt formé de se consacrer à luy.

27 décembre 1609.

Vous croirez bien mieux que nous sommes venus à bon port, ma chère fille, quand vous en verrez ce petit tesmoignage de ma main. Hé bien! vous voilà donc toute resignée entre les mains de nostre Sauveur, par un abandonnement de tout vostre estre à son bon playsir et saincte providence. 0 Dieu ! quel bonheur d'estre ainsi entre les bras et les mammelles de celuy duquel l'espouse sacrée disoit : Vos tettins sont incomparablement meilleurs que le vin {Cd^xA, 1). Demeurez ainsi, chère fille ; et, comme un autre petit S. Jean, tandis que les autres mangent à la table

(1) Voir la lettre du 29 septembre 1608, page 342.

da Sauveur diverses viandes , reposez et penchez ^ par une toute simple couBance, vostre teste, vostre ame, vostre esprit, sur la poictrine amoureuse de ce cher Seigneur; car il est mieux de dormir sur ce sacré aureiller, que de veiller en toute autre posture.

Vous ne sçauriez croire combien je sens mon cœur plein de grans désirs de servir ce Seigneur. Certes, ma fille, mes affections sont si grandes , ce me semble, que j'espère de le faire un jour, après que je me seray bien humilié devant sa bonté. Vive Dieu, ma chère fille, il m'est advis que tout ne m'est plus rien qu'en Dieu, auquel neantmoins et pour lequel j'ayme plus tendrement que jamais ce que j'ayme, et surtout vostre ame. Qrîl est vray, ma fille , j'ay ce sentiment-là.

Nous avons fait un heureux voyage au Comté. 0 que j'y ay prié de bon cœur pour vous au Sainct-Suayre que l'on monstra publiquement, à ma contemplation à la saincte Hostie, et à nostre cher Sainct-Claude, où je fus logé à vostre logis, et prîns playsir à voir le lieu où je receus vostre confession , et fus consolé à représenter ce cœur, qu'en qualité de père je presentay pour la première fois à l'autel de Sainct-Claude !

Il faut que je vous die que la sorte de vie que nous avons choysie me semble tous les jours plus désirable , et que nostre Seigneur en sera fort servy. Je voy bien plusieurs difficultez; mais, croyant que Dieu le veut, cela ne me donne aucune crainte. Il faut avoir un peu de patience. Je vous recommande, ce me semble, de bon cœur à Dieu, ma chère fille : croyez que je le fay avec une affection du tout incomparable.

Vivez bien doucement cependant auprès de Nostre Seigneur, et de Nostre-Dame, et de S. Joseph. Mon Dieu! ma fille , quelquesfois j ay de si bonnes et douces afTections en mon ame à Fendroicl de ce Sauveur : mais, helas! je n'en ay guère ea mes mains. Je ne pers pourtant point courage, ma fille. Ne sommes-nous pas bien-heureux de ne prétendre rien moins qu'à Dieu?

A Dieu, ma chère fille, je m'en vay aux prières du soir, qui se font devant le Sainct-Sacrement, pour les nécessitez de la paix; vous n'y serez pas oublyée , car vous tenez un rang en mon cœur qui ne le peut permettre. Ouy, je croy en mon ame que Dieu veut que je sois tres-inseparablement et inviolablement tout vostre.

LE FONDATEUR d'oRDRE. 357

CDLIII.

S. François de Sales , à Madame de ChdntaL

Il parle de éalonmles respandnes contre luy, à cause de son passage par Oeneve, et l'entretient de quelques faits relatifs & la fondation de l'Ordre de la Yisitation. — Mot affectueux sur le baron de Thorens, son frère.

Décembre i0O9.

Et enfîn , je viens à vous , ma chère sœur, ma fille , desjà tout fatigué d'avoir tant escrit , mais résolu neantmoins de vous escrire tant que je pourray, tout à l'abandon, selon qu'il me viendra. Ma fîUe, j'ay veu la bonne Madame David qui me piaist fort. J'en vis une autre à Dosle. Cest une demoiselle de fort bon lieu, et qui a extrêmement bonne mine, un peu ma parente (car elle est de ce pays), et qui vous vid à Dijon où elle estoit allée conduire une religieuse carmélite. Enfin nous n'aurons que trop de gens , c'est-à-dire plus que nous ne pourrons en recevoir.

Mais, ma chère fille, c'est la Providence de nostre cher Seigneur qui vous retient un peu là. Car voicy qu'à mon arrivée j'ay treuvé pour nouvelles, qu'on m'avoit fait une grande calomnie en nostre Cour, propre à me mettre en la disgrâce du prince qui depuis quelque tems tesmoignoit tant m'aymer. Et moy, qui ay quelquesfois du courage, je me suis fort plaint par une lettre, de laquelle la conséquence peut estre diverse, mais tousjours universellement à la gloire de Dieu et à ma satisfaction. Or j'en attends l'événement, et je voudrois que vous ne fussiez icy qu'après que cesle bourrasque sera passée; ce qui sera bientost. Dieu aydant. Mais quand je Fappelle bourrasque, ne pensez pas que j'en sois agité, pas plus certes que de la moindre chose du monde; car il n'y a en cela pourtant aucun subjet de mon costé que le passage que je fis à Genève , que les calomniateurs ne peuvent s'imaginer que j'aye fait sans avoir quelque intelligence avee les habitans. Âh ! ceux qui me cognoissent sçavent que je ne pensay jamais à aucune intelligence» et que je fay mille traicts de courage par une vraye simplicité, non pas certes simplicité d'esprit, car je ne veux pas parler doublement avec vous, mais simplicité de confiance. Or tout cela n'est rien, et je ne le dis aussi qu'à vous, à laquelle je ne puis rien cacher de tout ce qui me regarde (1).

Cependant ne voilà- 1 -il pas une chose notable? Â mon retour j'ay treuvé la ruyne de nos espérances pour l'érection d'un monastère, où je croyois pouvoir attirer nos bonnes Carmélites : car l'une des filles que nous espérions y devoir contribuer, ne s'est peu résoudre à quitter le monde. Sans cela celuy qui manie toute la barque et duquel despend l'autre fondatrice , sans que je lùy en eusse jamais parlé , sans qu^il en éust jamais rien apperceu, m'est venu proposer que, la mayson estant acheptée et presque préparée pour une douzaine de filles, il seroit bon de l'employer à la congrégation de quelques dames tlerotes, selon que

(1> Cet alinéa reproduit 1* lettre CLII (Tome VI, p. 468).

35t} LETTRES.

jadis il avoîl enleodu parler d*uii semblable establissemeai à un vieux capoûn italien.

Je ne luy respoody rien , et maiolenant U est revenu , et ayant parlé avec luy lur ce subjet, il n'y a presque pas moyen de le luy arracher de Tesprit. Pour moy j'attends; et si je voy de k coarorniité, je ne reFuseray pas ce parti; mais Dieu sera avec nous, s'il luy plaist, pour tout cela.

Je vous escriray plus tard quel sera le résultat de tout, affin que, selon cela, nous trajttioas de vo«!re venue à Salins , ou noo-

J'escris à noslre .M. Vaucrasaai qui a certaiaemeDt tort, s'il croit qae je ne l'ayme pas parraiclemeal- Car, certes , je le chéris entièrement , mais , voyez-vous, quelquesToîs (ardeur de l'amitié g'esrapore en jalousie.

Je vous envoyé les lelires que j'oubliay de vous porter de Mademoiselle Vignet , qui est très-bonne Tille.

Escrivez un mot à la bonne Madame la Présidente; car elle a le cœur gros aussi bien que M. de Vaucrassaz.

.Nous avons fait ua fort heureux voyage au Comté, et j'y ay prié Dieu de bon cœur pour vous au Sainct-Suayre que l'on monstra publiquement en ma faveur, à la saincte Hostie, et à nostre cher Sainct-CUude, où je fus logé en voslre logis. Je prins playsir à voir le lieu où je reçeus vostre Confession , et j'eus beaucoup de aalisfaetion de me représenter ce cueur qu'en qualité de père je presenlay la première fois à l'autel de Sainct- Claude.

J'ay presque présidé partout, et à mon gré, c'est-à-dire, utîiemeat. La bonne Madame de Baume ne fut point oubliée, quoyque je fusse accablé de tant de gens qui me demandaient de les conTesser^ el que je n'eusse pas autant de loysir que j'en aurois désiré pour l'entretenir; car, oultre cela, j'avois ma grande affaire sur les bras.

Ma fille tres-chere, je dy tout incomparablement chère, je vous donneray un beau livre iVIntroduction), mais je veux attendre la troîsiesme édition à laquelle j'apporleray un soing tout particulier; et cependantje no Isisseray pas de voua en donner de cesle seoonde par la première commodité. Je n'ay aucune nouvelle de M. de Berulle.

Ce n'est pas icy la lettre que je veux vous esorire; car, voyez-vous, je cours à toute bride. Vous ne sQauriez croire combien je sens mon cœur plein de grans désirs de servir Nostre Seigneur. Ahl ma fille, mes affections sont si grandes , ce me semble , que j'espère de le foire un jour, après que je me seray bien humilié devant Dieu. Vive Dieu! ma chère fille, il ma semble que tout ne m'est plus rien qu'en Dieu, auquel neanlmoins, et pour lequel j'ayme plus tendrement que jamais ce que j'ayme, et surtout vostre aine. Ob! il est vray, ma fille, j'ay ce sentiment-là.

Encore veux-je vous dire que voatre fils (1) a bien porté une si douce et si Bggreable humeur tout le long du voyage, que je l'ayme beaucoup plus que rralernellemeut, el surtout quand il parle avec suavité de sa petiW femme. Dieu est bon, ma fille, soyons donc bans aussi.

(I) U. de Tliorens, trera du Saint, fiancé à Aiméo de Ghanlai.

LE FONDATEUR d'oRDRE. 359

Bonsoir, ma fille, Dieu soit à jamais nostre tout! Je suis en luy plus Yostre que je ne sçaurois jamais dire en ce monde , car les parolles de cest amour n'en sont pas.

Ne parlez à personne de l'affaire de la Cour.

CDLIV.

S. François de Sales, à Madame de Chantai,

Le Sainct l'encourage à l'amour de Dieu, et à rendre serylce aux malades.

Faut-il donc que ce soit tousjours en courant que je vous escrive, ma bonne et chère fille? 11 y a, ce me semble, longtems que je ne vous escris que comme cela; et si, ce n'est pas que je n'aye à vous escrire un peu au long sur Tobeyssance el l'amour de la volonté de Dieu. Mais quoy faire? encore est-il mieux que j'escrive peu que rien du tout. Seulement ce soir, comme nous entrions au souper, le porteur m'a dit qu'il partoit demain de grand matin.

Je vous escris donc à dix heures du soir. 0 ma fille, comme prie-je maintenant Dieu pour vous ! Certes, avec une consolation extraordinaire : je m'y sens poussé d'une ardeur toute nouvelle. Qu'est-ce donc que je demande pour nous? Rien, sinon ce pur et sainct amour de nostre Sauveur. 0 qu'il nous faut désirer cest amour, et qu'il nous faut aymer ce désir, puisque la rayson veut que nous desirions à jamais d'aymer ce qui ne peut jamais estre assez aymé, et que nous aymions à désirer ce qui ne peut jamais estre assez désiré !

Je suis bien ayse, ma fille, que vous fassiez les licts des pauvres malades, et si, je suis bien ayse que vous y ayez de la respugnance; car ceste respugnance est un plus grand subjet d'abjection que la puanteur et saleté qui la provocque ; sçachez, ma chère sœur, ma fille, que me voicy en mon triste tems; car, depuis les Roys jusqu'au Caresme, j'ay des estranges sentimens en mon cœur; car tout misérable, je dy détestable que je suis, je suis plein de douleur de voir que tant de dévotion se perde, je veux dire que tant d'ames se relaschent. Ces deux dimanches, j'ay treuvé nos communions diminuées de la moitié; cela m'a bien fasché : car, encore que ceux qui les faysoient ne deviennent pas meschans, mais pourquoy cessent-ils pour rien, pour la vanité? cela m'est sensible. C'est pourquoy, ma tres-ch ère fille , invoquez bien Dieu sur nous, et le remerciez de quoy nous avons résolu de ne jamais faire de mesme. Non, je ne pense pas que

nous eussions le courage de retarder ainsi de propos délibéré un seul pas de nostre chemin , pour tout r.e que le nioode nous aurait présenté. Non pas, ma soeur, ma iiile; sans doubte non, moyennant la grâce de Dieu.

A Dieu, ma tres-chere Glle : nostre amour soit tout en Dieu, et Dieu soit tout en nostre amour. Amen. Vive Jésus! C'est en luy, par !uy, et pour luy que je suis sans fin, sans reserve , et uniquement vostre.

S. François de Saiex, à Madame de Chantai.

lie Salant l'BXborU i une grands hamllité et à un parfulct amour de IMeu.

Mon Dieu, qui void mon cœur, sçayt qu'il est plein de beaucoup de grans souhaicts pour vostre advancemenl spirituel, ma tres-chere fdle. Je suis vrayement comme les pères, qui ne S6 contentent jamais ny ne se peuvent assouvir de parler avec leurs enfans des moyens de les aggrandir; mais que vous diray-je pour cela, ma tres-chere fille? Soyez tousjours bien petite, et vous appetissez tous les jours devant vos yeux. 0 Dieul que c'est une grandeur bien grande que ceste petitesse ! c'est la vraya grandeur des veyfves, mais bien encore des evesques. Demandez-la, je vous en supplie, continuellement pour moy qui en ay tant besoin.

Que soyons-nous jamais attachez à la croix, et que cent mille coups de flesche transpercent nostre chair, pourveu que le dard enflammé de l'amour de Dieu ayt premièrement pénétré nostre cœur! Que ceste sagette (1) nous fasse mourir de sa saiocte mort, qui vaut mieux que mille vies. Je m'en vays en supplier l'arcSier qui en porte le carquois, par l'intercession de S. Sebastien , duquel nous célébrons aujourd'huy la feste.

Tenea vostre cœur au large , ma Glle ; et pourveu que l'amour de Dieu soit votre désir, et sa gloire votre prétention, vivez tousjours joyeuse et courageuse. 0 Dieu! mais que je souhaitte ce coeur du Sauveur pour roy de tous les nostres.

Je ne puis escrire, et suis celuy que Dieu a voulu estre vostre en la façon que luy seul sçayt. A luy soit honneur et gloire éternelle! Amen.

(I) FlflchD,

LE FONDATEUR d'oRDRE. 361

CDLVI.

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