François de Sales, à Madame de Chantai
n faut suivre Tattralct du Sainct-Esprit dans Torayson. — Quelle différence 11 y a entre se tenir et se mettre en la présence de Dieu. '— On peut se tenir en la présence de Dieu, mesme en dormant.
i6 janvier 1610.
Ma tres-chere fille, vostre façon d'orayson est bonne : soyez seulement bien fidelle à demeurer auprès de Dieu en ceste douce et tranquille attention de cœur, et en ce doux endormissement entre les bras de sa providence, et en ce doux acquiescement à sa saincte volonté; car tout cela luy est aggreable.
Gardez-vous des fortes applications de Tentendement, puisqu'elles vous nuysent, non-seulement au reste, mais à Forayson mesme, et travaillez autour de vostre cher object avec les afiTections tout simplement, et le plus doucement que vous pourrez. Il ne se peut faire que l'entendement ne fasse quelquesfois des eslancemens pour s'appliquer; et il ne faut pas §'amuser à s'en tenir dessus sa garde , car cela serviroit de distraction ; mais il faut se contenter que, vous en appercevant, vous retourniez aux simples actions de la volonté.
Se tenir en la présence de Dieu , et se mettre en la présence de Dieu, ce sont, à mon advis, deux choses : car, pour s'y mettre, il faut révoquer son ame de tout autre object, et la rendre attentive à ceste présence actuellement, ainsi que je dy dans le livre : mais après qu'on s'y est mis, on s'y tient tousjours, tandis que, ou par l'entendement, ou par la volonté, on fait des actes envers Dieu, soit en le regardant, ou regardant quelque autre chose pour l'amour de luy; ou ne regardant rien, mais luy parlant; ou ne le regardant ny parlant à luy, mais simplement demeurant où il nous a mis, comme une statue dans sa niche. Et quaiid à ceste simple demeure se joinct quelque sentiment que nous sommes à Dieu, et qu'il est nostre tout, nous en devons bien rendre grâces à sa bonté. Si une statue que Ton auroit mise en une niche au milieu d'une salle, avoit du discours, et qu'on luy demandast : Pourquoy es-tu là? — Parce que, diroitelle, le statuaire mon maistre m'a mise icy. — Pourquoy ne te remues^tu point? — Parce qu'il veut que j'y demeure immobile. — De quoy sers-tu là? quel profict te revient-il d'estre ainsi? — Ce n'est pas pour mon service que j'y suis, c'est pour servir et obeyr à la volonté de mon maistre. — Mais tu ne le vois pas. — Non, diroit-elle, mais il me void et prend playsir que je sois où
il m'a mise. — Mais ne voudrois-tu pas bien avoir du mouvement, pour aller plus près de luy? — Non pas, sinon qu'il me le commandas!. — Ne desires-tu donc rien? — Non; car je suis où mon maistre m'a mise, et son gré est Tunique contentement de mon estre.
Mon Dieu! ma fille, que c'est une bonne orayson, et c'est une bonne façon de se tenir en la présence de Dieu, que de se tenir en sa volonté et en son bon playsir ! Il m'est ad vis que Magdelene estoit une statue en sa niche, quand, sans dire mot, sans se remuer, et peut-estre sans le regarder, elle escoutoit ce que Nostre Seigneur disoit, assise à ses pieds : quand il parloit, elle escoutoit; quand il entrelaissoit déparier, elle cessoit d'escouter, et cependant elle estoit tousjours là.
Un petit enfant qui est sur le sein de sa mère dormante, est vrayement en sa bonne et désirable place, bien qu'elle ne luy die mot, ny luy à elle.
Mon Dieu, ma fille, que je suis ayse de parler un peu de ces choses avec vous! Que nous sommes heureux, quand nous voulons aymer Nostre Seigneur! Aymons-le bien donc, ne nous mettons point à considérer trop par le menu ce que nous faysons pour son amour, pourveu que nous sçachions que nous ne voulons jamais rien faire que pour son amour. Pour moy, je pense que nous nous tenons en la présence de Dieu mesme en dormant : car nous nous endormons à sa veuë, à son gré et par sa volonté ; et il nous met là sur le lict, comme des statues dans une niche; et quand nous nous esveillons, noustreuvons qu'il est là auprès de nous, il n'en a point bougé, ny nous aussi ; nous nous sommes donc tenus en sa présence , mais les yeux fermez et clos.
Or, voilà qu'on me presse : bonsoir, ma chère sœur, ma fille , vous aurez de mes nouvelles le plus souvent que je pourray.
Croyez que la première parolle que je vous escrivis fut bien véritable, que Dieu m'avoit donné à vous ; les sentimens en sont tous les jours plus grands en mon ame. Ce grand Dieu soit à jamais nostre tout. Je salue ma chère petite fille, ma sœur, et toute la mayson. Tenez ferme, chère fille; ne doublez point; Dieu vous tient de sa main, et ne vous abandonnera jamais. Gloire luy soit es siècles des siècles! Amen,
Vive Jésus et sa Ires-saincte Mère! Afnen. Et loiié soit le bon père sainct Joseph! Dieu vous bénisse de mille bénédictions.
LE FONDATEUR d'oRDRE. 363
CDLVII.
S, François de Sales, à Madame de Chantai.
Profonde paix du Sainct parmy les affaires ; marque de son humilité. — Cliarge episcopale subjette à la vanité : la croix en est le remède. — Âdvantage d'estre au pied de la croix. — Le cœur de Jésus -Christ retraitte de Tame.^ — Le Sainct permet aux dames des récréations innocentes, sous le nom de bals. — Il annonce qu'il va travailler au Traitté de l'Amour de DieUf dont il fait resolution de graver les sentimens dans son cœur, etc.
Non, ma tres-chere fille, je a*ay nouvelles de vous il y a trois mois bien entiers ; et si, je ne puis croire que vous ne m'en ayez envoyé. Plus elles arrestent, plus je les souhaitte bonnes. Je le confesse, mon cœur m'importune un peu pour ce regard; mais je luy pardonne ces petites ardeurs; car il est paternel, et plus que paternel. Croirez-vous bien ce que je vous vays dire? J'ay, il y a quelque tems, le petit livre de la Présence de Dieu; c'est un petit ouvrage, mais je n'ay encore sceu le lire entièrement, pour vous en dire ce que je pense pour vostre service. Il n'est pas croyable comme je suis tracassé deçà et delà par les affaires ; mais, ma chère fille, vous vous troublerez si je n'adjouste que neantmoins, grâces à mon Dieu, mou pauvre et chetif cœur n'eut jamais plus de repos, ny de volonté d'aymer sa divine Majesté, de laquelle je sens une spéciale assistance pour ce regard.
0 ma tres-chere fiUe, que vous me fistes un jour grand playsir de me recommander la saincte humilité! car, sçavez-vous, quand le vent s'enferme dedans nos vallées, entre nos montaignes, il ternit les petites fleurs et desracine les arbres ; et moy, qui suis logé un peu bien haut en ceste charge d'Evesque, j'en reçoy plus d'incommoditez. 0 Seigneur, sauvez-nous ; commandez à ces vens de vanité , et une grande tranquillité se fera. Tenez-vous bien ferme, et serrez bien estroittement ce pied de la sacrée croix de Nostre Seigneur ; la pluye qui y tombe de toutes parts abat bien le vent, pour grand qu'il soit. Quand j'y suis quelquesfois , Dieu ! que mon ame est à recoy , et que ceste rosée, rosine et vermeille, luy donne de suavitez! mais je n'en suis pas esloigné d'un pas que le vent recommence.
Je ne sçay où vous serez ce Caresme selon le corps : selon l'esprit je croy que vous serez dans la caverne de la tourterelle , et au costé percé de nostre cher Sauveur : je veux bien m'essayer d'y estre souvent avec vous ; Dieu, par sa souveraine bonté, nous en fasse la grâce! Hyer je vous vis, ce me semble , que, voyant
3ft.i LETTRES-
le costé de Xostre Seigneur oavert ^ voos vouliez prendre sou cœur poor le mettre dans le vostre , comme an roy dans un petit royaume; et, bien que le sien soit plus grand que le Tostre^ si est-ce qu'il le raccoarciroit pour sY accommoder. Qœ ce S«gneur est bon^ ma très <:faere fille ! que son coeur est aymablel demeoroQS là en ce sainct d0miei]e;.qiie ce cœor rive tousrîoars daoft nos coeors, que ce sang boniUoane toosjoors dans les Teînes de nos âmes.
Que je suis content que nous ayons retranché les ayles à Caresme prenant en ceste ville, et qu^on ne le cognoisse presque plus! quelles congratulations en fis-je dimanche à mon cher peuple y qui estoit venu en nombre extraordinaire pour ooyr le îjermon sur le soir, et qui avoît rompu toute GonversatMm pour venir à moyl Cela me contenta fort, et que tootes nos dames avoient çommnnié le matin, et qu'elles n'osoient entreprendre de faire des bals (1} sans demander licence : et je ne leur suis point dur; car il ne le Cadloit pas, puisqu'elles sont â bonnes avec grande dévotion.
Je vays mettre la main an Hvre de F Amour de Dieu, et m'essayerai d'en escrire autant sur mon coeur comme je feray sur le papier. Soyez tonte i Dieu; j'espère tous les jours plus en luy qne nous ferons beaucoup en nostre dessein de vie. Mon Dieuî ma tres-chere fille, que je sens tendrement et ardemment le bien et le lyen sacré de nostre saincte unité. J'ay fait un sermon ce matin tout de flammes, car je l'ay bien cogneu, il vous le fant dire à vous. Mon Dieu! que je vous souhaitte de bénédictions! mais vous ne sçauriez pas croire comme je suis pressé à Tautel de vous recommander plus que jamais à Nostre Seigneur. Qu'ay-je à vous dire davants^, sinon que nous vivions d'une vie toute morte , et que nous mourions d'une mort toute vive et vivifiante en la vie et en la mort de Nostre Seigneur , en qui je suis vostre, etc.
(1) On peut penser quelle sorte de bals le Saiût permet aax dames le jour même qu'elles out communié. S'ils eussent été de Tespèce de ceux d aujourd'hui, il ne les eût assurément pas permis. Ainsi on ne peut rien inférer de cet exemple pour se permettre le bal indifSremmeni, soit dans le carnaval, soit dans tout autre temps.
LE FONDATEUR d'oRDRE. 365
CDLVIII.
s. François de Sales, à Madame de Chantai.
n luy fait part de dlTenes noayenes , et, entre antres, qn*ll Ta commencer le livre
de VAmour de Dieu.
5 febvrier 16iO.
Cbste lettre sera courte, tres-chere fille, car je n^'ay nul loysir» Elle vous dira dooc seulement qu'avant hyer j'ay sçeu que je n'irois pas àSalins(l)ceCaresme, parce que Monsieur rArchevesque de Besançon a résolu à ceux de ceste ville-là, qu'il ne vouloit pas que j'y allasse; et il est leur prélat. Le pourquoy de cela, je ne le sçay pas bien; mais, à le dire entre nous, il ne sera pas grandement prins en bonne part de tous. Quant à moy, j'en suis bien ayse, quoyque je fusse résolu d'y aller de bon cœur.
Mon frère vous enverra son laquais dans peu de jours, en attendant d'y aller luy-mesme, après qu'il aura demeslé quelques affaires de deçà.
Mademoiselle Fabre(2) s'est enfin résolue, avec le bon congé de son père, d'estre toute à Nostre Seigneur, et de demeurer ma fille plus que jamais; et je croy que nous en ferons quelque chose de bon.
J'escoute de toute part ce que Dieu demande de moy. Priezle, ma chère fille, qu'il en die ce bon mot, que je suis -sien; ouy certes , je le suis de tout mon cœur, quoyque misérable et chetif : Je ne manque point à la promesse faite de l'oraysoa; car il faut que de tems en tems je vous en rende compte.
La pauvre chère sœur est toute grosse, et vrayement fort bonne , ainsi que j'ay veu par la reveue annuelle qu'elle a faite ces jours passez avec grande dévotion: Je vay mettre la main au livre de VAmour de Dieu, et m'essayeray d'en escrire autant sur mon cœur comme je feray sur le papier. Bonjour, mon unique, ma tres-chere, mon incomparable chère fille, soyez toute à Dieu. J'espère tous les jours plus en luy que nous ferions prou en nostre dessein de vie. Mon Dieu! j'escris à perte d'haieyne.
<i) Voy«z lettres CXLVXH et CLIII , tiNfte VI , pages 463 et 468. (2) Voyez lettre suivante.
CDLIX. Mademoiselle Fabre, à sainct François de Sales.
Elle luy promet d'estre soiismifle à sa conduitte.
Apres le 2 febvrier 1608 (1).
Je n'ay plus besoin de chercher le chemin de la vertu; M. de Boisy, en vostre absence, Monseigneur, me le monstre si clairement, que je n'ay qu'à l'embrasser et l'affectionner contre la liberté que mon esprit ayme si fort. Je travaille, selon mon premier desyr, à me rendre obeyssante , et je ne puis estre meuë foiblement à ce dessein , puisqu'il y a des couronnes éternelles joinctes à une temporelle , qui est l'honneur d'estre éternellement vostre fille, Monseigneur. Je tascheray de me conserver ce bon cœur, me sousmettant entièrement à vos volontez.
CDLX.
S. François de Sales, à Modame de Chantai.
Il luy parle de la mort de sa mère et luy envoyé le détail de ses derniers instans.
li mars 1610.
Mais, ô Dieu! ma tres-chere fille, ne faut-il pas en tout et partout adorer ceste suprême Providence , de laquelle les conseils sont saincts, bons et aymables? Et voilà qu'il luy a pieu de retirer de ce misérable monde nostre très-bonne et tres-chere mère, pour l'avoir, comme j'espère fort asseurement, auprès de soy et en sa main droicte. Confessons, ma fille bien-aymée, confessons que Dieu est bon et que sa miséricorde est à l'éternité. Toutes ses volontez sont justes, et tous ses décrets équitables, son bon playsir est tousjours sainct, et ses ordonnances tres-aymables. Et pour moy je confesse, ma fille, que j'ay eu un grand ressentiment de ceste séparation; car c'est la confession que je dois faire de ma foiblesse après celle que j'ay faite de la Bonté divine. Mais neantmoins, ma fille, c'a esté un ressentiment tranquille, quoyque vif, car j'ay dit comme David : Je me tais, ô Seigneur, et n'ouvre point ma bouche parce que c'est vous qui Tavez fait. Sans doubte , si ce n'eust esté cela, j'eusse crié, holà ! sous ce coup. Mais il ne m'est pas advis que j'osasse
(1) Le sujet de cette lettre, malgré la date, la rapproche naturellement de celle qui précède.
crier ny tesmoigner du mescontentement sous les coups de ceste main paternelle qu'en vérité, grâces à sa bonté, j*ay apprins d'aymer tendrement dés ma jeunesse. Mais vous voudriez peutestre sçavoir comme ceste bonne femme a fini ses jours. En voicy une petite histoire ; car c'est à vous à qui je parle, à vous, dy-je, à qui j'ay donné la place de ceste mère en mon mémorial de la messe sans vous ester celle que vous aviez, car je n'ay sçeu le faire, tant vous tenez ferme ce que vous tenez en mon cœur, et par ainsi vous y estes la première et la dernière. Ceste mère donc vint icy cest hiver, et en un mois qu'elle y demeura, elle fit lareveue générale de son ame et renouvella ses désirs de bien faire , avec certes beaucoup d'affection , et s'en alla la plus contente du monde d'avec moy, duquel comme elle disoit, elle avoit retiré plus de consolation que jamais elle n'avoit fait. Elle continua en ceste bonne joye jusques au jour des Cendres, qu'elle alla à la paroisse de Thorens où elle se confessa et communia avec très-grande dévotion , ouyt trois messes , et vespres , et le soir estant au lict et ne pouvant dormir, se fit Hre à sa fille de chambre trois chapitres à^ Introduction pour s'entretenir en de bonnes pensées, et fit remarquer la protestation pour la faire au matin suivant. Mais Dieu se contenta de sa bonne volonté, disposa d'autre sort : car, le matin estant veneu, ceste bonne femme se levant, et peignant, çUe tombe soudainement d'un catharre, comme toute morte. Mon pauvre frère vostre fils, qui dormoit encore, estant adverti, accourt en chemise, et la fait relever et promener, et ayder par des essences, eaux impériales et autres choses qu'on juge propres en ces accidens, en sorte qu'elle se resveille et commence à parler , mais presque inintelligiblement , d'autant que le gosier et la langue estoient saysis. On me vient appeler ici, et j'y vay soudain avec le médecin et apothicaire , qui la treuvent léthargique , et paralytique de la moitié du corps, mais léthargique en telle sorte que, neantmoins, elle estoit fort aysée à resveiller; et en ces momens de resveil, elle tesmoignoit le jugement entier, soit par ses paroUes qu'elle s'efforçoit de dire, soit par le mouvement de sa main saine, c'est-à-dire de laquelle l'usage luy estoit demeuré. Car elle parloit fort à propos de Dieu et de son ame, et prenoit la croix élle-mesme à tastons, d'autant que soudain elle devint aveugle, et la baysoit, jamais ne prenoit rien qu'elle n'eust fait le sainct signe dessus , et receut ainsy le sainct huyle. A mon arrivée , toute aveugle et toute endormie qu'elle estoit , elle me caressa fort et dit : C^est mon fils et mon père cestuy-ci, et me baysa
o»i8 LETTRE3-
en m'accolant <ii» âCQ bras . t^t me bavsa la main avant tantes cht'iaea. Ele continua en nesme estât presque deux jours et 'ierny. apr^s lesiyieU on ne la peut plus guère bQnnemeatresvoIler. ^i le T" m^irs elle ren^lit l'ame à N'ostre Seigneur «ioucement. pajsiblemenL avec une 'lontenance et beauté plus grande que peui-esîre elle r/avoit ja.'nais eue . demeurant une «les belles mortes que j'aye jamais veues.
Au demeurant, encore vous faut-il dire que j'eus le coorage de Uiy donner la dernière bénédiction . luy fermer les yeux et la bouche, et luy donner le «iernier bayser de paix à l'instant de aon tpespas. Apres «^uoy îe cœur m'enfla fort et pleuray sur ceste bonne mère plu.s que je n'a vois fait dés que je suis d'église, mais ce fut san^ amertume spirituelle, grâces à Dieu; voilà tout ce qui r.e pai=sa. Au demeurant, je ne puis taire du grand bon naturel rie vostre fils qui m'a si extrêmement obligé, au soing et travail qu'il a prins pour ceste mère, mais je dy avec tant de cœur, que s'il eust esté quelque estranger. je serois forcé de le tenir et jurer mon frère. Je ne sqaj si je me trompe , mais je le treuve extrêmement bien changé en mieux, soit pour le monde ^ soit principalement pour l'ame. Or sus, ma chère fille, si faut-il àe résoudre sur cela, et louer tousjours Dieu, quand il luy playroit nous visiter encore plus fortement. Si doncques vous le treuvez à propos, vous pourrez venir pour estre icy le jour des Hameaux; je dy icy, car il n'y auroit point de proportion que vous fissiez les bons jours aux champs, vostre petite chambre vous attendroit, nostre petite table et nostre simple et petit traitement vous sera fait et offert de bon cœur; je veux dire de mon cœur, qui est grandement vostre. Les festes passées, vous ordouneriez ainsi qu'il vous playroit pour conduire nostre petite chez elle. Voilà, si cela se peut aysement, je le désire; mais je dy s'il se peut aysement. De quoy vous m'advertirez par le retour de ce garçon, et encore de ceux que vous amènerez, si vous amenez quelque compaignie extraordinaire. Car, quant à nostre bon baron , je croy qu'il ne viendra pas nous voir. Sur ce nouvf^au dcUil, parmy lequel nous ne pourrons nous resjouyr que dévotement et totalement en Nostre Seigneur, Je pense qu'il ne seroit pas à propos qu'il vinst maintenant, il faut que je die ainsi avec vous. J'attendray ce que vous me marquerez.
Mon frère vous escrit pour le reste de la dote de ma sœur. Si cela se peut, je n^ voy nul inconvénient; car, enfin, vous auriez vostre argent icy, oultre tout celuy qui despend de moy qui est autant vostre que nul autre, et ceste dote seroit payée,
LE FONDATEUR d'oRDRE. 369
qu'il faut aussi bien payer une fois; mais je laisse cela à voslre providence. J'ai voulu sçavoir s'il seroit à propos que vous prinsiez une femme pour e^re auprès de ma sœur, mais mon frère m'a dit que vous ne vous missiez nullement en peyne, qu'il accommodera si bien tout ce qu'il faudra pour ma sœur, que vous aurez tout subjet de contentement de luy, de manière qu'il n'est point besoin de cela. Pour vray, j'espère que ce fils-là sera grandement beny pour le service qu'il a rendu à ses père et mère en leur trespas.
Maintenant je vay courant sur les chefs de vostre lettre. Nostre pauvre petite Charlotte est bien heureuse d'estre sortie de la terre avant qu'elle l'eust bonnement touchée. Helas! il la falloit neantmoins bien un peu pleurer. Car n'avons-nous pas un cœur humain et un naturel sensible? Pourquoy non pleurer un peu sur nos trespassez , puisque l'Esprit de Dieu , non-seulement le nous permet, mais nous y semont? Je l'ay regrettée, la petite pauvre fille, mais d'un regret moins sensible, d'autant que le grand sentiment de la séparation de ma raere, osta presque toute prinse au sentiment de ce second desplaysir, duquel la nouvelle m'arriva tandis que nous avions encore le corps dç ma mère en la mayson. Dieu soit encore loué en cest endroict : Dieu nous donne. Dieu nous oste; son sainct nom soit beny.
Helas ! nostre pauvre madame dePuyts-d'Orbe auroit un grand besoin d'estre assistée de près. Car elle est si bonne et si cordiale que rien plus, mais si melanchohque , si douillette et si délicate de courage, que rien plus. Vous voyez, je luy a vois tant tesmoigné la nécessité de s'assubjettir elle-mesme à la stabilité en son monastère, et neantmoins, contre le souhaict des siens, elle médite tous les jours des sorties pour cecy et pour cela. Ce n'estoit pas sortir d'aller avec vous à Bourtilly ; non ma fille, ce n'est pas sortir quand on sort pour mieux s'arrester et rentrer. Mais ces autres sorties sont hors derayson. Aussi, on les desseigne et delibere-t-on sans moy. Dieu sçayt, ma fille, si j'ayme tendrement ceste ame, et si je suis plein de désir de son bien, et que jamais je ne la veux ny puis abandonner, je dy quoy qu'elle fist; mais je n'ose pas la presser de loing, car c'est un esprit qui ne peutestre conduict qu'avec amour et confiance. Confiance, dy-je, tousjours nourrie de nouvelles et continuelles démonstrations d'affection , ce qui ne se peut faire de loing. Mais bien quand vous serez icy, nous ad viserons.
Je regrette Taccident de Madame de Sainct-Jean, qui devoit arriver ou plus tost, ou plus tard, ou jamais. Si elle a bien