François de Sales , à Madame la Baronne de Cusy
Il l'invite à bien examiner son cœur sur la fermeté de son dessein ; Il la prie , en cas de changement, d'advertir luy et ses chères filles spirituelles, qu'elle ne se sent pas assez de force pour entreprendre une si grande chose.
Annessy, le 2 may 1610.
Madame, à ce passage de M. le Baron, j'ay sceu avec combien d'artifice le monde s'estoit essayé d'esbranler vostre resolution touchant vostre retraitte, et ay loué Nostre Seigneur de ce que vous aviez conservé vostre fermeté jusques à présent.
Neantmoins, maintenant que nous sommes, ce me semble, à la veille d'une si saincte entreprinse , il faut que je vous parle ouvertement, et que je vous conjure de bien espreuver vostre cœur, pour recognoistre si vous avez assez d'affection , de force et de courage pour embrasser ainsi absolument Jesus-Christ crucifié, et donner ainsi les derniers adieux à ce misérable monde. Car, voyez- vous, Madame, il est requis que vous ayez une ame vaillante et généreuse pour entrer en ce dessein , affin que vous résistiez aux suggestions que la folle sagesse du monde vous fera.
(1) Alors au château de Thorens , où elle formait sa fille à la vie d'une maîtresse de maison.
LE FONDATEUR d'oRDRE. 373
Il est vray que, si vous entreprenez ceste œuvre simplement pour Dieu et pour vostre salut, vous y aurez tant de consolations que personne ne vous en sçauroit destourner; et la bonne compaignie en laquelle vous serez ne contribuera pas peu à vous bien eslablir.
Mais il ne faut pas pour cela que vous laissiez de bien establir vostre courage avant que de venir : que si vous le treuyez bon et ferme, venez donc hardymentau nom de Dieu, lequel, s'estant rendu Tautheur et protecteur de ce project, le favorisera de plus en plus de ses bénédictions, et vous y donnera mille consolations que le monde ne peut sçavoir.
Si au contraire (ce que Dieu ne veuille !) vous ne vous sentiez assez forte pour entrer en ce chemin, il seroit bien bon de nous en advertir, affin que les autres commençassent selon leurs invariables désirs , et vous , Madame , pensassiez à prendre quelque route de vie plus à vostre gré.
Pourmoy, j'ay tellement ceste saincte affaire en recommandation, que je me sentiray bien heureux de pouvoir m'employer à son advancement , et y serviray constamment, joyeusement, et, Dieuaydant, utilement; mais avec tant d'affection, que rien ne m'en sçauroit destourner, sinon la volonté divine, laquelle peutestre, pour mes peschez, ne me treuvera pas digne de faire ce service à sa gloire. J'espère en elle que vostre esprit accroistra de bien en mieux; et, la suppliant qu'elle vous console et prépare, je demeureray, Madame, vostre, etc.
CDLXIV.
S. François de Sales, à Madame de Chantai.
Jl se félicite avec elle da choix que Dieu avolt fait d'eux pour restablissement de la Congrégation de la Ylsitation. — Eecognoissance qu'il en a.
5 may 1610.
Ma chère fille, il faut dire que nostre Congrégation me soit à cœur, puisque j'y songe contre ma coustume, et la trouve comme une idée à mon resveil. Dieu y veuille mettre sa bonne et puissante main.
0 ma fille, que je fus consolé hyer sur le subjet de la mort et sépulture du Sauveur! car les parolles d'Isaïe qu'on lisoit à la messe pour la feste du Sainct-Suayre estoient extatiques. 0 Dieu! si ce Sauveur a tant fait pour nous, que ne ferons-nous pas pour luy? S'il a exhalé sa vie pour nous, pourquoy ne reduirons-nous pas toute la nostre à son service et plus pur amour? Enfin, je
l7i LETTRES.
u'imagioe que Noslre Seigneur plunlera celle plan le, l'arroiisera
{>de sea bénédictions, et la fora fructifier en sanctiEîcation.
Certes, l'autre jour, en recommandant ce project à la divine BUaJei^.Je rue coDf'oadois extrêmement de quoy elle se servent ■ pour cela de mon cœur et du vostre, je veux dire de noslre l>cœur : car, bien que la rayson ne le veuille pas , ai est-ce que je 1 Be si;ay séparer ce cœur, ny en me resjouyssant, ny en me con- I fondant. Nous serons trop heureux de rendre ce service à sa l'honte céleste.
Dieu soil vostre Dieu, ma chère Bile, Dieu soit vosLre Dieu; et
J vostre cœur; que vous luy avez dressé, soit sa mayson et son
■«utel, sur lequel nuicl et Jour il fasse ardre (1) et luyre le feu de
TeOQ saincl amour! 0 Dien qui nous fera la grâce de nous combler
'e charité? Hecommandez-moy à vostre Abbesse (2).
S. François de Sa/es, à Madame de Chantai.
11 luj prociire une uoouiOD pour eecriro k ffia Hit.
Ma. tres-chere Mère, avec une aggreable occasion je prens le iontentement de vousdonnerlebonaoir. Un fort honnesle gentil-
I bomtne me vient demander une lettre vers M. le Grand, pour la
I reconomandation de quelque affaire qu'il a. J'ay pensé que penteslre auriez-vous playsir d'escrîre à vostre cher enÉant. Ce n'eatoitqueje sçay que vous avez peur que l'amour naturel ne soit
I trop refroidy, et presque tout esleinct, je n'oserais pas vous
[ donner ceste atteinte pour le resveiller.
Or sus, si vous escrivez, il faut avoir la lettre encore ce soir.
' Hé ! Dieu vous bénisse, ma Ires-vraye, tres-aymée et tres-aymable Mère. Je salue nos filles, notamment la malade ; et suis , comme vous sçavez vous-mesme, tout vostre, par Nostre Seigneur. Amen.
CDLXVI.
LeSilnct luyaiiHuiuâ VanîTio âa Km ilb , ce l'exliarM i le recevoir ar«c UadruM.
Ce sera moy, je pense, qui le premier vous annonceray, ma r tres-chere fille , la veneuë du bien-aymé Celse-Benigae. Il vint
(1) a^aler. — ^2) Ls SwuIb Vie.-o.
LE FONDATEUR d' ORDRE. 375
hyer soir tout tard, et nous eusmes de la peyne à le retenir de vous aller voir dans le lict, où vous estiez tout indubitablement. Que je suis marry de ne pouvoir estre tesmoin des caresses qu'il recevra d'une mère in'sensible à tout ce qui est de l'amour naturel! car je croy que ce seront des caresses terriblement mortifiées. Ah! non, ma chère fille, ne soyez pas si cruelle; tesmoignez-luy du gré de sa veneuë, à ce pauvre jeune Celse- Benigne. Il ne faut pas faire ainsi tout à coup de si grands signes de ceste mort de nostre naturelle passion.
Or sus, je vous iray voir, si je puis, mais sobrement; car auprès d'un object si aymable, nous ne devons pas bonnement estre insensibles, car l'amitié descend plus qu'elle ne monte. Je me contenteray de ne cesser point de vous chérir autant comme ma fille que vous le chérirez comme vostre fils ; et si , je vous desfie de faire mieux que moy.
CDLXVU.
S. François de Sales , à un Père de la Compaignie
de Jésus.
Il Iny raconte de qaelle manière a commencé l'Ordre de la Visitation : contre-tems qu'il eut à enmyer à la veille de son establissement ; il luy parle de son esprit et de quelques-unes de M8 règles principales.
Annessy, 24 may 1610.
Mon Révérend Père, l'inviolable affection que j'ay vouée à vostre Compaignie , et l'honneur particulier que je dois à vostre personne , me fera satisfaire à vostre pieux désir , non-seulement sans peyne, mais avec suavité.
Sçachez donc que quelques âmes dévotes me proposèrent, il y a un an, l'establissement d'une religion de filles, avec offre d'une somme d'argent pour faire le bastiment; et moy, sçachant combien de filles desiroient la retraitte du monde, qui ne la pouvoient trouver es religions desjà establies, j'acceptay TofiFre, et promis toute mon assistance pour ce project.
Monsieur le baron de N., qui m*avoit apporté l'ambassade, achepta une petite mayson au faubourg, en lieu extrêmement propre à bien bastir et commencer à dresser ce petit édifice ; en sorte qu'en peu de tems il le rendit commode pour loger une douzaine de personnes, avec l'ornement d'un petit oratoire, affin que celle qui seroit si heureuse de vouloir servir d'exemple aux autres, se puisse retirer et commencer à faire essay du dessein.
Tost après, voicy que l'on me fit entendre qu'il n'y avoitque la
37G I.ETTRKS.
moilié des moyens qu'on avoil proposez , et depuis quelque tems eu i;a on mit en double beaucoup de commoditez temporelles qui dévoient arriver avec une personne , laquelle avoit premièrement avec ardeur entreprins de venir, et puis s'estoit tout à coup refroidie (1).
Parmy tout cela, il me fallut surseoir le dessein d'ériger un monastère formé : et neantmoins, pour donner lieu à une treshonneste et chrestienne retraitte à quelque amebien résolue, et sainctement impatiente do se retirer du tracas du monde, je leur ouvre la porte d'une petite assemblée ou Congrégation de femmes et de filles vivant ensemble par manière d'essay, sous de petites Constitutions pieuses.
Nous commencerons avec la pauvreté, parce que nostre Congrégation ne prétendra s'enricbir que de bonnes œuvres.
Leur clausure sera telle pour le commencement: aucun homme n'enlrera chez elles que pour les occurrences ésquelles ils peuvent entrer es monastères reformez. Les femmes aussi n'y entreront point sans la licence du supérieur, j'eotens de l'evesque, ou de son commis.
Quant aux sœurs, elles ne sortiront que pour le service des malades, après l'année de leur noviciat, pendant lequel elles ne porteront point d'babit différent de celuy des femmes du monde; mais il sera noir, et elles le rendront à l'extrémité de la modestie et humilité chrestienne.
Elles chanteront le petit office de Nostre-Dame, pour avoir en cela ime saincte et divine récréation : au surplus , elles vacqueront à toutes sortes de bons exercices, notamment à celuy de la saincte et cordiale orayson. J'espère que Nostre Seigneur sera glorifié en ce petit dessein, et comme vous a dit le Père Recteur.
La pierre fondamentale que Dieu nous donne pour iceluy est une ame d'excellente vertu et de pieté, ce qui me fait tant plus croire que !a chose reiissira heureusement. Mon très-cher Père , vous estes capable des moyens, faculté et humeur de ce pays; et jugerez bien , comme je pense, que, ne pouvant pas mieux faire, il est bon de faire cela.
Je sçay que je m'attireray des controoiemens surmoy, mais je ne m'en soucie pas; car qui fit jamais bien sans cela? Cependant plusieurs âmes se retireront auprès de Nostre Seigneur, et treuveront un peu de réfrigère (2) , et glorifieront le sainct Nom du Sauveur, qui, sans cela, demeuroient engagées avec les autres grenouilles dans les marais et paluds.
(1) Matlam* do Cusy {?). — (!) RalraicliiBsement.
LE FONDATEUR d'oRDRE. 377
Voilà le sommaire et premier crayon de l'ouvrage , que Dieu conduira à la perfection que luy seul sçayt, et pour laquelle mon courage est incomparablement animé, croyant que Dieu l'aura aggreable. Je laisse à vostre prudence de communiquer toutes ces particularitez à qui vous jugerez à propos. Le commencement se fera dans peu de jours, Dieu aydant(l); et puisque vous le desirez, je vous tiendray adverti, en confiance, du progrez : car vostre candeur et saincte bonne foy m'obligent à traitter avec vous sans reserve, et d'estre vostre, etc.
Je suis fils et serviteur bien humble du Père Recteur, qui sçayt que nostre Congrégation est le fruict du voyage de Dijon , pour lequel je ne peus jamais regarder les choses en leur face naturelle ; et mon ame estoit secrettement forcée à pénétrer un autre succez, qui tomboit si directement sur le service des âmes, que j'aymois mieux m'exposer à l'opinion et à la mercy des bons, que de fuyr tout à fait la cruauté de la calomnie des mauvais, où j'espère que les jours suivans jugeront les précédons de ma •vie, et le dernier les jugera tous.
CDLXVIII.
S, Finançais de Sales, à Madame de Chantai.
II Tencourage à supporter les incommodltez et les espreuves qui doivent accompaigner Testablissement de la Congrégation , qui se commençolt sans fonds. — n l'exhorte à s'anéantir entièrement , pour vivre toute à Dieu.
5 juin 1610.
Ce sera donc demain que vous aurez des pensées et des soucys, car je commence d'en avoir de bien particuliers sur vostre future mayson, pour les choses temporelles; et quant aux spirituelles, il me semble que Nostre Seigneur en aura le seing sans soucy, et qu'il y respandra mille bénédictions.
Ma fille, il faut que je vous dye que je ne vis jamais si clairement combien vous estes ma fille que je le voy maintenant; mais je dy, que je voy dans le cœur de Nostre Seigneur. C'est pourquoy n'interprétez pas à deffiance ces petits mots que je vous escrivis l'autre jour; mais nous en parlerons une autre fois.
0 ma fille! que j'ay de désir que nous soyons un jour tout anéantis en nous-mesmes pour vivre tout à Dieu , et que nostre vie soit cachée avec Jesus-Christ en Dieu, 0! quand vivronsnous, mais non pas nous-mesmes : et quand sera-ce que Jesiis-
(1) Le 6 juin, fête de la Sainte-Trinité.
Christ vivra tout en nous? Je m'en vay un peu faire d'orayson sur cela, oii je prieray le cœur royal du Sauveur pour le nostre. Je suis en Jesus-Christ plus vostre, et admire ces accroiasemens. Ouy, je dy louL de bon, je ne pensois pas pouvoir ce que je puis en cela, et Ireuve une source qui me fournit des eaux tousjours plus abondantes. Ah! c'est Dieu sans double. Il nous faut bien mettre sur la grandeur du courage, pour servir Dieu le plus hautement et vaillamment que nous pourrons, car pourquoy pensons-nou3 qu'il ayt voulu faire un seul cœur de deux? sinon affîn que ce cœur soit extraordinairement hardy, brave, courageux, constant et amoureux en son Créateur el son Sauveur, par lequel et auquel je suis vostre.
CDLXIX.