‹ Œuvres complètes de Saint-Just: avec une introduction et des notes,par Charles VellayChapitre 17 sur 150 · CHANT VI · texte numérisé non relu

CHANT VI

Comment la Folie fit tourner la tête aux Gaulois; comment Charles passe le Rhin, pour surprendre Vennemi; comment ils sebattirent.

Pour le malheur des cervelles de France, Dame Folie avait dans nos climats Fixé son char, et Tesprit de démence Avait gagné Ministres, Magistrats, Prêtres et Clercs, Généraux et Soldats.

Ils étaient fous, mais selon leur richesse, Selon leur rang, leur pouvoir, leur noblesse. Tous n'avaient pas le moyen d'être fous.

Le muletier, avec un cœur jaloux, Du Financier enviait l'ànerie, Et déplorait sa mesquine folie ; Le Colonel enviait le Séjan :

De balourdise enfin en balourdise, Aucun n'était assez sot à sa guise :

Tous désiraient; et le Prince du Sang, Du Roi son maître enviait la sottise.

Par-ci, par-là, quelque esprit ostrogot Se préserva de l'honneur d'être sot; Mais celle espèce était par-tout huée.

Comme stupide, et de sens dénuée.

Charles lui-môme, autrefois si prudent, Avait subi ce fatal ascendant-,

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Mais sa folie avait un caractère Particulier. De fous environné, Par le torrent il était entraîné, Et respirait la folie étrangère.

Quelque Séjan est-il entré chez lui?

Charles doit être un tyran aujourd'hui.

Si quelque sage, il sera magnanime; Si quelque Prêtre, il est pusillanime.

Jouet enfin des divers mouvemens De sa folie et de celle des gens, Charles paraît souvent, à la même heure.

Bon et cruel, fait le mal, puis le pleure.

Il résolut, dans un certain moment.

D'aller forcer les Saxons dans leur camp.

Au nom du Ciel, Fbbo^ le grand Prophète, Vint lui prédire une entière défaite, S'il combattait sans \epalladion.

Charles lui dit : Oui, vous avez raison; Mais ordonna qu'aussi-tôt la nuit close.

On se tînt prêt à traverser le Rhin.

Le jour s'enfuit, la nuit vient, tout repose : Chez les Saxons on s'avance soudain.

Quelques forêts antiques et sauvages.

Du Rhin alors ombrageaient les rivages.

Là le Druïde adorait Tentâtes.

De ce séjour l'horreur et le silence Semblaient des Dieux annoncer la présence, Et rappelaient ces siècles fortunés Où, sous le poids des pompeux édifices.

Nos bords heureux n'étaient point asservis.

Pour les vertus, des bois furent choisis; L'on a bâti pour honorer les vices.

A la faveur de l'ombre et des forêts, Charle aux Saxons déroba ses projets :

Bientôt le Rhin se présente à sa vue.

Et dans les eaux déjà les bataillons.

Et les coursiers, et les fiers escî^<itç>\!L^ Brouillent du Ciel V\m?Lg^ cowlQVi^w^.

56 OEUVRES COMPLÈTES DE SAINT-Ji:ST

Le Roi des Francs, par sa valeur pressé, Brûlait d'atteindre au rivage opposé.

Fier de son poids, son cheval intrépide Fendait les eaux d'une course rapide ; Autour de lui les vagues blanchissaient Et devant lui d'effroi se partageaient.

Rempli d'ardeur, il gravit le rivage, Frappe du pied, bondit superbement; Son œil en feu, son fier hennissement Semblent d'avance appeler le carnage.

Pour contempler nos Gentilshommes francs, Du Rhin alors les Néréides blondes Quittent le sein de leurs grottes profondes.

Las! au travers de la gaze des ondes, Elles dardaient leurs yeux étincelans, En conjurant quelque terrible orage, Et se disant, qu'ils fassent donc naufrage î Tempêtes, vents, bouleversez les flots, Et dans nos bras adressez ces Héros!

Charles marchait, sa fortune pour guide :

Tout reposait dans un calme perfide Chez les Saxons. Salamane, éveillé Par le souci dont 11 est accablé, Entend un bruit de coursiers dans la plaine; Au clair de lune il reconnaît les Francs, Qui s'avançaient et marchaient à pas lents.

« Je puis enfin humilier Hélène, « Dit le Guerrier, et lui rendre l'alfront « Dont son envie a fait rougir mon front.

« Tout dort ici; sans moi le Roi de France « Nous eut encore occis sans résistance, « Et toiit le sang de ce peuple égorgé (( Aurait lavé mon honneur outragé.

« Mais je veux vaincre en ce péril extrême, « Et les Gaulois, et Tenvie, et moi-même ».

A ce discours, il monte un palefroi, Parcourt le camp, galope, jure, crie :

A l'ennemi, soldats, à la patrie!

ORGANT

Le soldai, plein de courage et d'effroi, S'arme à la hàle. Hélène^ impétueuse, Vole* mi-nue à la porte du camp; Sadit, Madelj Agrisoux, Hy damant Courent par-tout. Ainsi, lorsque le vent Trouble le sein d'Amphitrite écumeuse.

Le vieux Pilote, à l'aspect des rochers, Appelle, éveille, assemble les Nochers.

L'un brise un mât, l'autre détend les voiles; L'un lorgne terre, et l'autre les étoiles; De ses méfaits chacun sent le remord, Et fait des vœux dont il se rit au port.

Le généreux et noble Salamane^ Moins fier qu'Achille, et vaillant comme un âne, Piquant des deux, et courant au galop.

Trouve les Francs à la porte de l'Ost, .

Et furieux, reçoit à coup d'épée De ces Messieurs l'espérance trompée.

A droite, à gauche, il renverse, il pourfend. Couvre d'éclairs le bouclier, le casque.

Et le parvis est inondé de sang.

Les Francs, surpris d'une telle bourrasque.

Rendent à peine un timide combat; Avec l'espoir, leur courage s'abat.

Le premier rang sur l'autre se renverse.

Et le Héros, par sa fougue emporté, De rangs en rangs s'avance, enfonce, perce, <;iomme un rocher d'un mont précipité. Le dur Odmar^ le poli Bradanelle, Le beau Rhimbon^ et le laid Pyrabelley Viennent fougueux tomber sur les Gaulois.

Hélène accourt de mille hommes suivie :

Charles s'avance, on s'anime à sa voix; Des deux côtés on charge avec furie ; La lune seule éclaire ces exploits.

Ces vaillants coups dignes de la lumière.

C'est grand'pitié de mordre la poussière Dans la nuit sombre^ ouN^\v^\^^^.^^^^^^'^'^^

Mourir du moins à la clarté des cieux.

Les sifflemens des traits impétueux, Les cris aigus, le cliquetis des armes, Les juremens sonores des Gendarmes, Les yeux roulans, allumés de fureur, Le sabre en feu froissé contre le sabre, Sur le coursier, le coursier qui se cabre^ Jettent par-tout l'épouvante et l'horreur.

Muse, dis-moi quelle est cette héroïne^ Qui met là-bas en fuite les Saxons?

C'était la faible et brave Caroline, Nièce de Charle, et Reine de Soissons.

Eprise alors d'une folle chimère.

Depuis trois mois elle courait la terre.

Cherchant par-tout joyau qu'elle a perdu;.

Et ce joyau, c'était son pucelage, Malignement emprunté par un Page, Qui le rendrait, et ne Ta point rendu.

Sa plainte amère, à la Terre, à Neptune^ Redemandait sa chimère importune.

Le jeune Page en tous lieux la suivait, Lui promettant qu'il le retrouverait; Et chaque nuit, plein de persévérance.

En attendant, caressait l'Espérance.

Il est aisé d'accorder dans le cœur Tant de faiblesse avec tant de valeur.

L'on vit en l'air paraître la Sottise; Ce vieil enfant, à chevelure grise, A d'une main la crosse d'un Prélat, De l'autre un spectre, et sur le dos un bât- Roi citoyen, à la Cour, à la Ville, Ce vil Prolhée est admis en tous lieux; Prélat, Ministre, et Courtisan habile.

Ce Dieu cafTard, avide, industrieux, Bénit, cabale, et se glisse en reptile.

11 tonne à Rome au haut du Vatican; Chargé de fers, on le voit rire en France , Sous un despote il tremble dans Byzance ;

ORGANT

Soumis et fier, esclave et tout-puissant, Toujours le même et toujours différent, Son empire est celui de la Nature :

Et je serais, après cette peinture, Très-fort tenté de le croire, ce Dieu, Âme de tout, tout entier, en tout lieu.

Dans les replis de sa robe azurée Brillaient en 1 air, d'un infernal éclat, Priape en froc, et l'Intrigue en rabat, L'Hypocrisie à la langue dorée.

Dogmes, erreurs, vertiges, préjugés, Faux point d'honneur, Tun par Tautre égorgés; Près d'elle était ce spectre de fumée.

Nommé la Gloire'^ il tenait un laurier Que poursuivaient le cuistre et le guerrier; Devant leurs pas marchait la Renommée, Et cependant notre Empereur Chariot Criait d'un air glorieusement sot :

« Amis, corbleu, vive France! Allons boire; « Dans un moment, nous avons la victoire; « Le voyez-vous? l'aide nous vient d'en haut ».

Sur son cheval, Hélène^ moitié nue, Livrait aux coups une cuisse dodue.

Des bras d'ébène, une gorge de lait; Et courageuse, au travers la mêlée, A mille morts sans peur s'abandonnait.

Des Paladins la tète fut troublée A son aspect, et ses nouveaux appas, Sur tous ces fous faisaient plus que son bras. Ils la suivaient, et leur main, de sa tète, De mille coups écartait la tempête.

Notre Amazone à leurs soins complaisans Ne répondait que par des coups pesans.

L'audacieux et plaisant Lesdigutère Lui saute en croupe, et de ses bras nerveux Rend superflus ses efforts vigoureux.

Pique des deux la monture légère, Et par la plaine emporte U^xy^wV^^^^.

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« Ah! disail-il, ces membres délicals « Ne sont point faits pour l'horreur des combats! u C'est à Tamour une injure cruelle!...

« Que me dis-tu, lâche? répondait-elle; « Ose descendre, et tu sauras tantôt, « Si cette main déshonore une épée. .

« Elle se flatte, avec l'aide d'en haut, « De se venger, et d'envoyer bientôt « Dans les enfers ton ombre détrompée ».

Le palefroi, pressé par Taiguillon, Les emporta dans un secret vallon.

Hélène était de rage étincelant(î.

Et les lauriers sans elle moissonnés, Et les guerriers de sa fuite étonnés, Aiguillonnaient son âme impatiente; Contes d'amour le galant lui faisait.

Et le teton et le cœur lui pressait.

Bref, on entend un coursier qui s'élance.

Le Paladin, frappé d'un coup de lance, Et presse Nélrnc^ et la quitte en jetant Un cri plaintif; il tombe dans son sang.

Marc Ilippolite avait vu fuir IL'Ihie Et le Guerrier; son cœur vil et jaloux Crut mettre à prix le plus lâche des coups. Le jour déjà descendait dans la plaine, IL*U)iui voit Lesdif/iflrre mourant, Et l'assassin à ses pieds réclamant Le prix honteux d'un service coupable.

« Oui, je consens, indigne Chevalier; « Oui, je consens, dit-elle, à te payer, « Mais en lavant dans ton sang exécrable « Le déshonneur d'une action semblable, « En t'immolant à cet infortuné, « Comme à mon cœur doublement indigné.

*' Monstre, choisis; je descends, ou remonte (( Ton palefroi ». Le perfide Guerrier, Plein de regret, d'épouvante, et de honte, Lui dit : Descends. En bas de son coursier

OUGANT

Hélène saule, et le lâche HippoUto

Lui porte un coup, remonte, et prend la fuite.

« Les Dieux, dit-elle, en volant sur ses pas.

« A mon courroux ne t'arracheraient pas ».

Dans sa fureur, en cercles elle agile

Sa longue pique, et d'un bras détendu,

Avec élan et la pousse et la quitte.

Marc Hippolite entendit éperdu

Le sifflement, et comme un coup de foudre

Le trait frappant le jeta sur la poudre;

Dans Tétrier il reste embarrassé.

Son palefroi, qu'emporte répouvanle,

Traîne en tous lieux le cadavre froissé,

Laissant par-tout une trace sanglante

Du fer tremblant dont il était percé.

Le mouvement d'une pitié guerrière Ramène Hélène auprès de Leadiguière .

Elle s'avance; il respirait encor :

Elle défait son casque formidable, Qui laisse voir une figure aimable:

Ses cheveux blonds descendent à flots d'or.

Sous les croissans de deux sourcils d'ébène, Un mouvement et pénible et douteux.

Laisse entrevoir l'azur de ses beaux yeux.

A cet aspect, la redoutable Hélrne Sentit bientôt s'évanouir sa haine.

De la vengeance et du ressentiment, Il n'est qu'un pas à l'amitié souvent « Jeune Guerrier, dit alors l'Amazone, « Meurs innocent, et mon cœur te pardonne.

« Dieu m'est témoin que j'ai vengé ta mort; « Cette faveur te vient d'une ennemie, ,<f Qui, si sa voix pouvait toucher le sort, « A prix de sang rachèterait ta vie.

« Ainsi ce Franc, patriote sans foi, « Fut plus cruel que moi-môme envers toi.

« Le Dieu fatal qu'adore ta patrie, « Ce Dieu sanglant çiol^ç^^ à^Qwç,\*\\«^\^^.

Où ne voit point chez nous de ces forfaits; Vos crimes sont payés par des succès, Et nos vertus se payent d'amertume.

Mon Dieu, plus grand sans doute que le tien, Me dit de plaindre et d'aimer le Chrétien, Jamais le sang dans ses Temples ne fume; Par la Nature il a dicté sa loi ; Elle nous dit que le bien est la foi; Que l'innocence et la pitié du sage Sont un encens plus pur que le carnage, Et ce Dieu saint ne veut être adoré Que par un cœur où ce culte est sacré ».

Hélène vit une pauvre chaumière Dans le vallon; cabane hospitalière, Elle y trouva quelques simples Bergers, Par leur misère, à Tabri des dangers.

« Venez, dit-elle, au nom de la Nature; « Un Paladin est tombé près d'ici; « Lavez le sang qu'a versé sa blessure, « Et de mon cœur n'ayez point de souci.

« Votre service aura sa récompense, « Et si je meurs au milieu des combats, « Le juste Ciel, qui tient dans sa balance <' Et les bienfaits et les noirs attentats, « Se chargera de ma reconnaissance ».

Jà du soleil les premières ardeurs.

De Leucothée avaient séché les pleurs.

Hélène bIots pique au travers la plaine, Et vole au camp. La Guerrière incertaine Sur le succès du combat de la nuit.

Tremble d'avoir des larmes à répandre Sur les débris de son camp mis en cendre.

De son époux l'image la poursuit, Et dans l'ardeur de sa course légère.

Sur son armet son carquois retentit, Et son cheval fait voler la poussière.

Toute la nuit on avait combattu.

Sans distinguer le vainqueur du vaincu.

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Chaque parti se donnait Tavantage.

Enfin le jour découvrit le carnage.

Les champs, de morts étaient par-tout couverts,

Hommes, chevaux, étendus pôle-môle!

De flots de sang la plaine au loin ruisselle,

Et des tronçons des homicides fers,

De tous côtés le rivage étincelle.

L'astre du jour quitte à regret les mers.

Telle en hiver, après ces nuits palpables, Où d'Eolus les sifflets importuns Semblent vouloir éveiller les défunts; Une dévote, en conjurant les Diables, Quitte son lit, où les fils de Vénus Nichaient jadis à côté des agnus, Puis endossant sa maternelle cape, Au premier bruit des cloches dans les airs, Vole à Téglise, avec son chien qui jappe.

Et son missel qu'elle tient à l'envers.

Elle aperçoit débris de cheminée, Par Boréas à moitié ruinée.

Débris de Saint dans sa niche ébranlé.

Débris de toits, où le vent a sifflé.

Un pauvre hère a couché dans la rue ; La vieille prie, et n'en est pas émue.

Et cependant d'indécens aquilons.

En folâtrant dans les saints cotillons, Laissent lorgner au plaisant qui chemine.

D'autres débris sur lesquels il badine.

Charles campa sur le coteau voisin.

Et s'étendit jusqu'aux rives du Rhin.

Monsieur EbbOj de qui la prophétie.

Par le succès se trouvait démentie, Vint à son tour complimenter Chariot^ En lui disant que sa valeur extrême, En ce moment triomphait du Ciel môme.

Marcel lui dit : « Vous, vous êtes un sot ».

Ehbo repart : « Vous ôtes un çîoCîvw^ ^^ ,

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