‹ Œuvres complètes de Saint-Just: avec une introduction et des notes,par Charles VellayChapitre 72 sur 150 · CHAPITRE XVUl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVUl

De la 7'eligion des Fratirais et de la Théocratie.

Si le Christ renaissait en Espagne, il serait de nouveau crucifié par les prêtres, comme un factieux, un homme subtil, qui sous Tappàt de la modestie et de la charité, méditerait la ruine de TEvangilé et de l'Etat ; en effet ce législateur porta le coup à l'empire Romain. Le règne de la vertu, de la patience, de la pauvreté, devait abattre l'orgueil de la monarchie en rectifiant les mœurs.

Qu'on examine l'esprit de la religion du Christ dans les différents Étals d'Europe, depuis que l'Eglise eut dissous l'empire do Rome, dont ils ne sont tous que comme deg débris; les contrées où l'Evangile est demeuré pur sont devenues républicaines ; c'est pourquoi l'Italie, qui fut le centre de la législation, est restée couverte de républiques^ et c'est pourquoi les peuples sévères ont repris leur liberté.

Le christianisme a fait peu de progrès dans l'Orient, dans l'Asie, dans l'Africiue et dans tous les autres pays à mesure que la nature du climat contrariait l'esprit de la

liberté, et inclinait vers la monarchie. Les peuples qui vivent libres simplifieront beaucoup plus la morale que les peuples superbes qui s'enorgueillissent sous le joug d'un seul; chez les premiers, le sacerdoce n'aura point de faste, mais il sera rigide observateur de ses devoirs, les dogmes seront simples, et les rites modestes; chez les seconds, le prêtre prendra part au gouvernement, et fera ployer tous les principes do la modestie à ceux de la politi([ue ; les dogmes seront déliés, tyranuiques, les rites mystérieux.

L'Espagne sera le dernier peuple de TEurope 4}ui conquerra sa liberté, parce qu'il a mis aussi le plus d orgueil dans sa religion ; par la même raison l'Angleterre devait secouer la tyrannie plus tôt ou plus aisément que les antres contrées, parce que le climat était peu propre à la superstition et à la jactance des prêtres.

On a dit (pie le christianisme n'était point propre à 1 état social ; ceux qui l'ont dit conlbndaiont l'Evangile avec la glose des prêtres. Le mépris pour les choses du monde, le pardon des injures, rindill'érence pour l'esclavage ou la liberté, la soumission au joug des hommes, sous prétexte que c'est le bras do Diou qui s'appesantit, tout cela n'est pas l'Evangilo, mais son travestissemont théocratiijue. L'Evangile n'a voulu formor que l'homme et no s'ost pas môle du citoyen, et ses vertus, que Tesclavairo a rendu politiques, ne sont que des vertus privées.

Qu'il faille obéir aux puissances, ce n'est pas qu'on veuille dire qu'il faille obéir aux tyrans, mais aux lois décrétées par le souverain ; qu'il faille pardonner le mal, ce n'est point à dire qu'il faille être indifforent pour la patrie, et pardonner aux ennemis qui la dévastent; il faut pardonner à nos frères tout ce qui nous blesse personnellement, mais non tout ce qui blesse les lois du contrat : étendre jusque là les principes de la charité, c'est faire de Thomme une bête pour l'asservir au nom de Dieu.

L'Ë'vangile est la vie civile entre les mains des tyrans, il n'est que la vie domosti(|ue dans l'état de liberté, et c'est la vie domestique qui est le principe de 1^n^\V>\. ^'^'^v

298 OEUVRES GOiMPLETES DE SAINT-JUST

comme dans l'esclavage, la religion est au-dessus des prêtres, parce qu'ils prétendent représenter la souveraineté divine, qui n'est pas moins incommunicable que la souveraineté du monde; dans la république elle règne audessus d'eux, puisque la fin n'est que par le principe et que la souveraineté divine est alors, non point représentée, mais figurée par la souveraineté de la nation qui est un tout.

En vain attaque-t-on les pontifes hébreux, les vicaires de Jésus-Christ et leurs pouvoirs, rien ne justifie les tyrans, et la souveraineté des nations est aussi imprescriptible que celle de l'Etre suprême, quoiqu'on l'ait usurpée.

J'avais parlé du culte, du sacerdoce, j'ai dû parler de la religion; quand je dirai quelque part dans ce livre que le trône et l'autel sont inébranlables alors qu'ils sont unis, je ne parlerai que de l'Etat théocratique et non de|la République. C'est là que je dirai si une agrégation religieuse a pu prendre la place de souverain et prétendre à la propriété du domaine.

Je laisse au lecteur le soin de faire l'application de ces principes à la religion catholique, apostolique et romaine des Français.

Page 1