‹ Œuvres complètes de Sainte Térèse de Jésus; traduction nouvelle par les Carmélites du premier monastère de ParisChapitre 120 sur 185 · DU VIVAOT DE SAINTE TÉRÈSE · texte numérisé non relu

DU VIVAOT DE SAINTE TÉRÈSE

(Suite,)

MONASTERE DE BEAS

CATHERINE DE JÉSUS (Godiwbz)

1"^ professe (1576)

Sainte Térèse, au chap. xxii du Liore des Fondations, noas a fait connaître la vie de Catherine dans le monde et une partie de sa vie dans le cloître. Nous avons joint au texte le récit de son heu* reuse mort.

MARIE DE JÉSUS (de Sandoval)

2« professe (1576)

Marie de Sandoval était appelée, comme sa sœur Catherine, h devenir c Fun de ces instruments mélodieux qui, touchés par TEsprit-Saint, chantent la gloire et la puissance divine (1). » Son

(1) Saint Grégoire,

896 MONASTÈRE DE BEAS.

âme connut les douleurs amères comme les joies célestes, et toujours elle rendit sous les doigts du divin artiste des sons d*une parfaite harmonie.

Marie eut sa sœur pour première initiatrice à la vie d'oraison ; sainte Térèse devint ensuite sa maîtresse et sa mère; enfin saint Jean de la Croix lui fut donné de Dieu comme son directeur spirituel et le père de son âme. Si cet admirable saint nous dépeint dans ses écrits sa propre voie, il est hors de doute qu'il nous raconte en même temps celle de plusieurs des âmes d'élite qu'il dirigeait. Marie de Jésus semble bien l'une de ces âmes, et l'on retrouve clairement dans sa vie spirituelle ces phases successives de purification, d'illumination, d'union, par lesquelles Dieu conduit souvent aux noces spirituelles de l'Agneau, et que le grand docteur mystique nous a décrites d'une plume si magistrale.

Après avoir goûté les premiers attraits de la grâce, elle se trouvait livrée aux ténèbres, aux tentations et aux surnaturelles souffrances, présages des hautes faveurs, quand en 1578 saint Jean de la Croix entra en relations avec la fervente communauté que conduisait la mère Anne de Jésus. « La première fois que je le vis en notre couvent de Béas, raconte Marie de Jésus elle-même, il venait d'être nommé prieur du Calvario, et il était récemment sorti de la prison où les pères chaussés l'avaient retenu neuf mois à Avila, je crois (1). L'extérieur du saint père révélait clairement à quel point il avait souffert en cette prison : son visage était on ne peut plus maigre et flétri. Dès la première vue, il attira mon âme. Depuis quelques années déjà, je souffrais de grandes peines spirituelles envoyées de Dieu, et cela sans aucun soulagement, parce qu'elles n'étaient pas comprises des confesseurs. Mon père Jean de la Croix gagna si bien ma confiance, que sans retard je me confessai

(1) C'est bien à Avila que le 4 décembre 1577 les carmes chaussés s'étaient emparés de saint Jean de la Croix, alors confesseur des religieuses de rincamaiion, mais c'est & Tolède qu'il avait passé le temps de sa détention. CeUe-ci avait pris fin pendant Foctave de la fête de l^VssompUon de l'année suivante, grâce ù une intervention miraculeuse de la sainte Vierge.

MONASTÈRE DE BEAS. 297

à sa Révérence, et lui ouvris mon âme. 11 me comprit aussitôt, m^assura dans ma voie et m*anima à supporter ce qui me restait encore à souffrir. Je me conduisis diaprés ses conseils tant qu'il vécut. Lorsqu'il était absent, je lui faisais connaître par lettres mes besoins spirituels. A peine y avait-il répondu, que mes difficultés s'évanouissaient. Il m'appelait : Ma fiUe Marie, De mon côté, je me faisais gloire d'avoir un tel père, et j'espère qu'il veut bien l'être encore pour moi dans le ciel (1). •

Marie de Jésus, enhardie par la paternelle bonté du scdnt, ne craignait pas de l'interroger sur les particularités de sa captivité de Tolède, et les réponses qu'elle en recevait étaient d'un singulier encouragement pour son âme éprouvée. « Je lui demandai, dit-elle, s'il recevait en ce lieu des consolations célestes. Il me répondit que c'était rare. Je crois même qu'il me dit n'en avoir itiçu aucune : tout souffrait en lui, l'âme et le corps. En outre, il était accablé d'affronts et d'ignominies de la part de ses frères. Néanmoins, il ne se permettait à leur sujet ni plainte ni murmure : on eût dit un ange. C'est là, assurément, une des grandes excellences dont le Seigneur Tillustra. Du reste, la sublimité de sa contemplation et de son commerce avec Dieu éclatait dans ses œuvres et dans ses paroles. S'agissait-il de parler de Dieu, il était inépuisable. Je le sais pour m'ètre confessée à lui et avoir reçu sa direction pendant de longs et nombreux espaces de temps, trois ou quatre années avant de venir à cette fondation (2). A l'époque où, par la permission de notre supérieur (3), nous le possédions à Béas, pendant ses priorats à Baëza et à Grenade, on remarqua chez toutes les sœurs un notable avancement dans la X)erfection. C'était comme si nous avions eu avec nous notre sainte mère fondatrice (4). >

Les heureux progrès qu'elle nous signale ici, Marie de Jésus

(1) Relation inédite sur les vertus de saint Jean de la Croix, gardée aux Archives nat. de Madrid.

(2) Celle de Cordoue, qui eut lieu en 1589.

(3) Le père Jérôme Gratien. (i) Relation inédite déjà citée.

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était la première à les réaliser, et Ton peut afiirmer que ses relations avec « le grand amant de la croix et du parlait renoncement (1) » marquèrent sa vie spirituelle d*un sceau indélébile. Sa voie demeurait âpre et douloureuse, mais son âme désormais éclairée, fortifiée, avançait h grands pas vers Funion parfaite, terme de ses désirs. On rapporte qu'en des visions mystérieuses, se succédant à une ou deux années d'intervalle, le Sauveur du monde lui présenta une couronne de rubis, d'abord incomplètement ornée, puis progressivement presque achevée. Enfin, un jour de l'Epiphanie, il lui apparut dans Tintérieur de son âme, éclatant de beauté, portant en ses divines mains la couronne toute resplendissante, et d'un visage où se lisait l'allégresse, la plaça sur la tète de son épouse. Soudain Marie de Jésus se sentit délivrée des angoisses qui enveloppaient son àme, et comme plongée dans un abimede suavités et de célestes délices. En même temps l'amour des souffrances grandit dans son cœur, et elle se trouva embrasée de si ardents désire du martyre, qu'elle avait peine à en comprimer les transports.

En l'ornant de la précieuse couronne, le Sauveur lui avait adressé ces paroles : J'y ajouterai plusieurs émaux, qui la feront briller davantage. C'était par les travaux des fondations, parles maladies, par les contradictions, que le dernier éclat allait être donné au mystérieux diadème. En 1585, Marie de Jésus était envoyée, comme sous-prieure et maîtresse des novices, à la fondation de Malaga. EUe y fut favorisée de grâces nombreuses et y reçut connaissance des choses cachées et éloignées. En 1589 il était question d'une fondation à Cordoue : sur le conseil de saint Jean de la Croix, elle fut désignée pour conduire l'entreprise. Nous avons encore deux admirables lettres, que son père spirituel lui écrivit à cette époque, pour l'animer de plus en plus à l'esprit de pauvreté et au mépris des choses d'ici-bas. A Cordoue, commo à Béas et à Malaga, Marie de Jésus se montra la digne fille de ce grand saint. Sa préoccupation constante était d'établir parmi ses

(1) Oraison de la f»'te de saint Jean de la Croix.

MONASTÈRE DE BEAS. 299

religieuses Toubli de tout le créé et la mort entière à soi-même. Son oraison était continuelle, sa pénitence d'autant plus admirable, que le climat brûlant de Cordoue, si différent du climat tempéré de Béas, lui était extrêmement contraire.

Par une application ininterrompue à se mortifier et à s'humilier, Marie de Jésus en était arrivée à un empire en quelque sorte absolu sur ses sens et ses passions. A cette âme qui avait si longtemps et si héroïquement lutté, dont toutes les aspirations ne se portaient plus que vers le renoncement et la souffrance, tout semblait devenu facile. Les contradictions les plus sensibles la trouvaient tranquille et joyeuse. « Ce sont-là, disait-elle, des trésors inconnus. Le sens dépravé a changé leur nom : il appelle peine ce qui doit être nommé jouissance. > Affranchie des liens de Famourpropre et ne soupirant que pour la gloire de son Dieu, la pieuse mère se trouvait merveilleusement disposée aux communications divines. Aussi TÉpoux céleste la visitait avec tant de douceur et l'enflammait d'un amour si tendre, qu'elle se consumait du désir de quitter l'exil, et l'on se demandait autour d'elle si l'ardeur de son impatience n'allait pas la mettre soudain en possession du bonheur qu'elle souhaitait si passionnément.

Au commencement d'août 1604, elle fut saisie d'une forte fièvre, accompagnée de douleurs violentes. Son âme, dans sa partie inférieure, participait à l'agonie du Rédempteur au Jardin des Olives, tandis que dans sa partie supérieure elle jouissait d'un avant-goût de la béatitude. Le jour de la Transfiguration, le mal s'aggrava. On l'avertit que la mort approchait. Alors, joignant les mains et les levant vers le ciel, elle rendit grâce à Dieu. Après avoir reçu avec une dévotion extraordinaire le sacrement de TExtrême-Onction, elle demanda humblement pardon de ses fautes, exhorta ses filles à la parfaite observance et pria qu'on lui chantât le Te /)eww.Cefut pendant cet hymne de triomphe que son âme entra, avec les victorieux, dans le royaume de son Époux. On était au jour de la fête de saint Laurent, 10 août 1604. 11 y avait vingtneuf ans que la sainte mère avait revêtu Marie et sa sœur Catherine de l'habit du Carmel réformé, au nouveau monastère

300 MONASTÈRE DE BEAS.

de Béas. Il nous reste une lettre de sainte Térèse h Marie de Jésus (1).

ISABELLE DE JÉSUS (Vozmkdiaxo y Sauda)

3° professe (1676)

Isabelle de Jésus était une veuve de Béas, aussi distinguée par la piété que par la naissance. Elle reçut rhabit six semaines après rétablissement du monastère, des propres mains de sainte Térèse, et fit profession en même temps que les fondatrices Catherine Godinez et Marie de Sandoval. Sa mort arriva en ce couvent, le 11 mars 1588 (2).

LUCIE DE SAINT-JOSEPH (Mautinez y Lopez)

4* professe (1576)

Lucie était sœur de Catherine de Saint-Cyrille, professe de Malagon, et du père Grégoire de Nazianze, qui fut provincial dans la réforme. Elle prit part aux fondations de Grenade (1582), de

(1) Cfr. Registre des professions du monastère de Béas. — Relation inédite sur la vie et les vertus des premières religieuses. Ce mannscrit s'ouvre par un ordre du 29 novembre 1686, donné par le père Rodrigue de SaintrJoseph, provincial de la province de Saint-Ânge, à la mère Marie de Saint-Michel, alors sous-prieure, de mettre par écrit la yie et les vertus des religieuses qui se sanctifièrent au monastère de Béas. 11 fut porté au carmel de Jaën, lors de la destruction de celui de Béas. Les religieuses de cette dernière communauté ont eu la joie de le recouvrer après leur restauration. — Reforma de los Dexcalzos, t. II, lib. VIII, cap. xx-zxiit et cap. xxTi.

(2) Cfr. Registre des professions du monastère de Béas.

MONASTÈRE DE BEAS. 301

Malaga(i585) et de Ciudad-Real (1596), fut prieure en ce dernier monastère et y Unit sa course (1).

MARIE DE LA CONCEPTION (Hbb>andkz y Avila)

du voile blanc

5* professe (1576)

CATHERINE DE SAINT-ALBERT (MrKoz y Cano)

du voile blanc

6* professe (1576)

Catherine, née à Jaên, de Louis Mufioz et de Térèse Cano, semblait avoir reçu de Dieu tous les dons à la fois. Ame élevée, caractère mâle, cœur aimant, eUe était douée de plus d'une beauté rare, d'une force et d'une adresse singulières. De bonne heure elle comprit que le monde n'aurait pour elle que périls et déceptions, et que Dieu seul pouvait satisfaire les aspirations de son cœur. Elle songeait donc sérieusement à prendre l'habit des franciscaines déchaussées, quand elle apprit que les filles de don Sanche de Sandoval avaient le projet de fonder à Béas un monastère de carmélites d'étroite observance. En même temps, elle entendit intérieurement ces paroles : Je te veux pour ce couvent ; c'est là que je me servirai de toi. Doutant si cet avertissement venait de Dieu, Catherine continua ses premières démarches auprès des religieuses de Saint-François. Mais le même avertissement lui ayant été renouvelé, elle n'hésita plus à chercher les moyens d'obéir à l'ordre du ciel. Louis Miuioz était un homme farouche et intraitable. Sa fille comprit que l'adresse seule pour-

(1) Cfr. Registre des professions du monastère de Béas. — Reforma de los Descalsos, t. III, lib. IX, cap. zz.

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rait lui procurer les moyens d'accomplir son dessein. Elle avait une sœur qui habitait Béas : une visite à lui faire lui fournit un prétexte pour s'éloigner de la maison paternelle et concerter son entrée chez les carmélites. Bientôt elle faisait connaissance avec les deux fondatrices, doôa Catherine et doôa Marie, et en compagnie d'autres jeunes filles, se joignait à elles pour attendre Farrivée de sainte Térèse. A peine la sainte mère eut-elle entrevu Catherine Munoz, qu'elle reconnut en elle une perle vraiment précieuse, mise par Dieu môme entre ses mains. Elle la choisit seule parmi les prétendantes réunies chez les fondatrices et, cédant à ses humbles instances, lui donna l'habit en qualité de converse.

Dès le premier jour, Catherine de Saint- Albert montra de quelle ressource elle serait, tant au spirituel qu'au temporel, pour la communauté naissante. Ardente à l'oraison et à la pénitence, elle ne l'était pas moins au travail. Rien ne l'embarrassait dans les offices nombreux et divers qui lui étaient confiés. Si elle avait quelque préférence, c'était i)our les occupations les plus basses. Elle les appelait « des mines précieuses, que Dieu a placées sur la terre pour enrichir les âmes de trésors de gloire dans le ciel ». Munie d'une permission générale d'aider toutes ses sœurs, elle en profitait largement, se dépensant, se dévouant sans cesse, avec une tendresse surnaturelle qui n'avait d'égale que sa haine pour elle-même. Le Seigneur, au reste, lui avait donné, pour entretenir ou rétablir l'union fraternelle, un talent tout particulier, qui la rendait un auge de paix parmi ses compagnes. C'était dans l'Eucharistie qu'elle puisait à sa source même cet esprit d'amour et d'immolation : on la voyait s'en approcher avec des transports de désirs toujours nouveaux. Jésus-Christ la favorisait dans ses communions de communications très relevées, et souvent on l'apercevait ensuite le visage comme transfiguré et jetant des rayons de lumière. Bien des fois dans le jour elle trouvait moyen de dérober quelques instants au travail, pour aller adorer son Bien- Aimé dans le tabernacle et ajouter ainsi quelques brûlantes étincelles au brasier qu'elle portait dans son âme. Ses prieures,

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voulant reconnaître jusqu'où allait sa vertu, la soumirent à de rodes épreuves : toujours elles la trouvèrent morte à elle-même, sereine, détachée. Saint Jean de la Croix appréciait à sa juste valeur cette âme à la lois si fortement trempée et si souple sous la motion de TEsprit-Saint. « Si vous saviez, mes filles, disait-il aux religieuses de Béas, si vous saviez le trésor que vous possédez en Catherine de Saint- Albert, vous baiseriez la trace de ses pas. C'est un jardin fleuri, le parterre embaumé de Jésus ; c'est un ciel, un paradis où 41 se repose et où il a fixé son séjour. Si je n'avais communiqué avec elle, je ne pourrais me persuader qu'en des temps aussi calamiteux que les nôtres, il se trouve une âme qui serve le Seigneur avec autant de fidélité, qui s'abandonne à lui si parfaitement et qui vive dans une si étroite union avec sa divine Majesté. Je ne m'étonne pas que Dieu se communique si fréquemment à elle, quand je vois de queUe admirable manière elle s'y dispose. »

Plusieurs faits miraculeux vinrent joindre la sanction divine à l'opinion que le saint directeur s'était formée de Catherine de Saint-Albert. Un jour le feu prend au monastère, et menace des plus grands ravages. La généreuse sœur se présente intrépide, une croix à la main, à l'endroit où les flammes sont plus intenses et le péril plus effrayant. A la stupeur de toutes les religieuses., l'incendie s'arrête aussitôt et le monastère est sauvé. Une autre fois, la mère Anne de Jésus, sa prieure, lui ordonne de porter à la grille du chœur la sœur Louise du Sauveur, paralysée depuis quinze mois, et là, de demander sa guérison. Catherine obéit, et la malade, se levant guérie, jouit dès lors d'une santé parfaite.

Catherine de Saint- Albert connut par révélation divine la future fondation du Carmel en France : elle vit en esprit une région lointaine où beaucoup de personnes attendaient pour se convertir la venue de la vénérable mère Anne de Jésus. Mais elle ne devait pas voir la réalisation de cette annonce. En août 1599, elle fut saisie d'une fièvre ardente. Elle s'étendit à terre suivant sa coutume, disant que pour le peu de jours qui lui restait à vivre, il était inutile de laisser, pour en prendre un autre, le ht qui lui

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avait servi tant d'années. Sa maladie fut courte. Comme on Fentendait pousser de temps en temps de profonds soupirs, on lui en demanda la cause. « Us ne viennent point des souffrances que î'endure, grâce à Dieu, répondit-elle, ni de la crainte de la mort, car il y a vingt-cinq ans que je l'attends et m'y prépare. Mais je je m'afflige en songeant aux infortunés qui, après avoir passé leur existence dans le vice, attendent pour revenir à Dieu une heure aussi périlleuse. » Le 22 août, son âme brisait ses liens mortels pour entrer au séjour de la gloire (1).

MADELEINE DU SAINT-ESPRIT (Rodrigiez y Alarcon) T professe (1577)

Madeleine du Saint-Esprit naquit à Belmonte, au diocèse de Cuenca. Fille de Diego Rodriguez de Vera et de doua Anne de Alarcon, elle était nièce du père Pierre Rodriguez, de la Compagnie de Jésus, ce religieux que la mère Anne de Jésus avait eu dans le monde pour directeur. Le père Rodriguez vint lui-même présenter sa nièce à son ancienne fille spirituelle, devenue prieure du couvent de Béas. Madeleine avait alors seize ans. Pendant son noviciat, sa santé donna de sérieuses inquiétudes, et la mère Anne de Jésus penchait déjà pour l'exclure, quand Notre-Seigneurlui adressa ces paroles qui la firent changer de résolution : Laisse-moi tailler celte pierre pour mon édifice, car je veujc qu'elle y occupe une place d'honneur.

Madeleine prononça ses vœux le 16 août 1877. Elle eut avec ses sœurs de Béas la grâce insigne de jouir de la direction spirituelle

(1) Cfr. Registre des professions du monastère de Béas. — Relation inédite sur la vie et les vertus des premières religieuses. — Manrique : Vida de la V. Madré Ana de Jesûs, lib. III, cap. zv. — Renseignements biogra> phiqucs sur la sœur Catherine de SaintrAlbert, par la mère Madeleine du SaintrEsprit, professe du couvent de Béas. (Ms. delà Bibl. nat. de Madrid.) — Reforma de los Descalsos, t. III, lib. X, cap. xz. Le père Joseph de Sainte-Térèse place la mort de Catherine de Saint-Albert au 2i août.

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de saint Jean de la Croix, et nous a laissé sur les épreuves et les vertus de ce saint des souvenirs pleins dlntérôt. En 1589, elle était mise au nombre des religieuses qui, sous la conduite de la mère Marie de Jésus (de Sandoval), allaient accomplir la Iondation de Cordoue. Nous avons encore la lettre que saint Jean de la Croix lui adressa peu après son arrivée en cette ville. Madeleine du Saint-Esprit exerça au couvent de Cordoue la chaire de prieure, et y mourut dans un âge fort avancé (1).

LOUISE DU SAUVEUR (Godlxbz de Sandoval y Sandoval)

8" professe (1577)

Louise du Sauveur, nièce des fondatrices de Béas, portait sur un angélique visage le reflet d'innocence d'une âme tout à Dieu. Sa vie religieuse fut de seize années seulement, mais TÉpoux céleste se plut à faire connaître qu'elle avait charmé son cœur : à Thcure où rheureuse carmélite allait prendre place dans Tannée des vierges, des accords d'une harmonie inconnue frappèrent les oreilles des religieuses et attirèrent en foule au monastère les habitants delà localité.

Les restes de Louise du Sauveur furent conservés avec vénération au couvent de Béas, jusqu'en 1810. Les guerres de l'Indépendance les firent transporter alors à celui de Jaên. Les religieuses actuelles sont rentrées en possession de ce trésor (2).

(1) Gfr. Registre des professions du monastère de Béas. — Relation inédite sur la vie et les vertus des premières religieuses — Manrique : Vida de la V, Madré Ana de Jesûs, 11b. III, cap. i. — Relation inédite de la sœur Madeleine du Saint-Esprit sur les vertus de saint Jean de la Croix. (Ms. de la Bibl. nat. de Madrid.) — Dép. jurid. pour la cause de la vénrrable Anne de Jésus. (Inform. de Cordoue, 1633.)

(2) Cfr. Registre des professions du monastère de Béas. — Relation inédite sur la vie et les vertus des premières religieuses. — Manrique : Vida de la V. Madré Ana de Jesûs, lib. III, cap. i et ix. — Reforma de los Descalxos, t. I, lib. III, cap. xxxvi.

ŒUTMS. — ir. 20

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ÉLÉONORE-BAPTISTE DE JÉSUS (Ferez de Castillejo y Bbrmudez)

0« professe (1578)

Eléonore était originaire d'Alcarraz. Elle fit sa profession le 6 janvier 1578. Après avoir été prieure au couvent de Béas, elle remplit la même charge en celui de Valence, et y forma presque autant de saintes que de religieuses. On raconte que sa mort fut accompagnée d'une joie céleste : « N'en tendez- vous pas, mes sœurs, ce chant mélodieux? » disait-elle aux religieuses qui Tentouraient. Et comme on lui demandait quel était ce chant : € Le chant des anges, répondit-elle. Écoutez, ils redisent : Lœtamini in Domino et exuliale justi, et gloriamini omnes récit corde (1). » En achevant ces paroles, elle remit, souriante, son âme à son Créateur. Nous avons encore une lettre de saint Jean de la Croix à cette religieuse (2).

FRANÇOISE DE LA MÈRE DE DIEU (Rodriguez de Sandov-il y Lun a)

10° professe (1578)

Françoise avait pour père don Sanche Rodriguez de SandoTal, frère des deux fondatrices du monastère de Béas. Sa mère, doiia Eléonore Guerra de Luna, était une femme d'une piété singulière, digne belle-sœur de Catherine et de Marie de Jésus. Chaque jour on la voyait faire trois heures d'oraison à genoux, puis, couverte

(1) Réjouissez-voas dans le Seigneur et tressalUez de joie, vous qni êtes justes. Glorifiez- vous, vous qui avez le cœur droit. (Ps. xiii, 11.)

(2) Ctr. Registre des professions du monastère de Béas. — Relation int^ dite sur la vie et les vertus des premières religieuses — Manrique : Vidft (te la V, Madré Ana de Jesûs, lib. HT, cap. i. — Lettre de saint Jeaa de la Croix à la mère Eléonore-Bap liste, écrite de Grenade, le 8 février 1588.

MONASTÈRE DE BEAS.

de grossiers vêtements, aller servir les malades dans les hôpitaux et visiter les pauvres dans leurs obscurs réduits. Elle eut cinq fils, dont trois entrèrent dans les ordres, puis une fille, la petite Françoise, qu'elle se hâta de mettre sous la protection de la Reine du ciel. Françoise de la Mère de Dieu a tracé elle-même le touchant récit de son enfance et de Féducation qu^eUe reçut de sa sainte mère. Agée de trois ou quatre ans, la petite fille, sur Tindication maternelle, allait se placer devant une grande et belle statue de la sainte Vierge, qui occupait une place d'honneur dans la demeure de famille, et lui adressait ces naïves paroles :

Madré de Dios, con vuestro Hijo me quiero casoTy Porque à todos los hombres los he de pisar. Mère de Dieu, je veux épouser votre Fils, Car pour tous les hommes je n'ai que mépris.

D'autres fois, dona Eléonore disait h son enfant : « Gourez, ma fille, auprès de la Mère de Dieu, et faites-lui la révérence. » Et Françoise d'aller saluer respectueusement Fimage de Marie, en disant :

/ Virgen y Madré de Bios!

/Vos conmigo y yo con vos!

/Queramonos bien las dos!

Vierge, Mère de Dieu I

Vous avec moi, moi avec vous I

Aimons-nous bien toutes les denxl

Elle avait atteint sa douzième année, quand TÉpoux des âmes pures se fit conncdtre à son cœur. Doua Eléonore s'était éloignée, recommandant qu'en son absence on donnât l'aumône à tous les pauvres qui se présenteraient. Françoise, entendant la voix suppliante d'un indigent, dit à une servante d'aller lui porter quelque chose. La servante ne trouva personne, et cependant la voix retentissait toujours aux oreilles de la jeune fille. Celle-ci finit par se lever et se dirige vers la porte qui donne de l'entrée couverte dans le patio. 0 surprise ! Le Sauveur du monde se présente, tout brillant de lumière, à ses yeux étonnés et ravis : L'aumône quefedésirey lui dit-il, c'est Coffrandede ton âme et de ton cœur. € Seigneur, je vous les donne ! » s'écrie Françoise. En même temps, elle se sent embrasée du divin amour et remplie d'un

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souverain mépris pour les biens d'ici-bas. Elle se coupe les cheveux, se revêt d'une robe très simple, et désormais fait paraître dans toute sa conduite qu'elle n'appartiendra qu'à son Dieu. Son père, apprenant qu'elle passait les nuits en prière et s'adonnait à toutes sortes d'austérités, la traita fort iiidement, mais en vain. Françoise demeura inébranlable dans son dessein de dire adieu au monde et d'embrasser une vie de pénitence et d'oraison.

Elle atteignit ainsi sa dix-septième année. Un attrait de plus en plus en plus marqué la portait vers le monastère que ses deux tantes et sa cousine germaine embaumaient déjà de leurs vertus. Notre-Seigneur se réservait de l'y introduire lui-mèmo. Le premier dimanche de l'avent, 2 décembre 1576, étant seule dans sa chambre, elle se voit environnée d'une nuée lumineuse et entend ces paroles : Sors ri' ici, situ veux jouir de ma compagnie. En même temps, elle se sent prise par la main, conduite au|>rès de la clôture des carmélites et déposée à terre, de l'autre côté de la muraille. Puis, sans savoir comment, elle se trouve introduite dans le pauvre réfectoire où les carmélites viennent de s'asseoir lK)ur le souper. La surprise et le trouble sont grands parmi les sœurs, à la vue de cette jeune fille soudain offerte à leurs regards : Catherine et Marie de Jésus reconnaissent leur nièce; Louise du Sauveur, sa cousine. Cependant, Françoise exprime son ardent désir de faire partie de la communauté. La mère Anne de Jésus refuse d'abord, disant qu'elle va la rendre à son père. Mais, désarmée par les réponses pleines de sagesse de la jeune fîUe, et plus encore par la vue. de Notre-Seigneur, qui se tient à son côté, elle autorise Françoise à rester dans le monastère et, quelque temps après, la revêt des livrées de la Vierge.

Le noviciat de la sœur Françoise de la Mère de Dieu fut rempli de joies célestes, de communications intimes avecl'Enfmit Jésus. Enfin, arriva le jour de la profession, qu'elle appelait de tous ses vœux. Elle avait obtenu de prolonger dans sa cellule la veille préparatoire à ce grand acte, quand, vers une heure du matin, elle aperçut un monstre infernal qui menaçait de la dévorer et jurai I qu'à tout le moins il l'empêcherait d'émettre sa profession. Anne

MONASTÈRE DE BEAS. 309

de Jésus, instruite de ce qui se passait, conduisit la novice dans sa propre cellule, la fit reposer sur son lit et demeura le reste de la nuit en prières auprès d'elle. Le lendemain, 21 janvier 1578, Françoise, dans la joie de son cœur, prononçait ses saints vœux. Plus tard, comme elle exprimait son étonnement qu'Anne de Jésus fût restée durant cette nuit tant d'heures à genoux à ses côtés, elle en reçut cette réponse : < Comment aurais-je pu prendre une autre posture, alors que je voyais Notre-Seigneur à votre chevet, qui tenait sa sainte main sur votre tôte 1 »

Les dix années qui suivirent ce heau jour furent pour la sœur Françoise un avant-goût du ciel. Son âme jouissait sans relâche de la vue de cette auguste face de son Sauveur, qui s'était dévoilée à ses regards dans la maison paternelle. Ni jour ni nuit, en quelque sorte, la jeune professe n'en détachait ses regards. Néanmoins, sachant hien que lorsque Dieu veut élever une âme à un haut degré d'union avec lui, il lui donne la croix pour gage de cette spirituelle alliance, elle se plaignait avec larmes à son Bien- Aimé de ce qu'il lui refusait le trésor des souffrances.

Vers 1586, elle fut envoyée au couvent de Grenade. C'est la qu'elle devait recevoir de son Dieu le gage d'amour qu'elle désirait. Des douleurs physiques, universelles et intolérables, s'abattirent sur elle et ne firent plus de son existence qu'un long martyre. Mais celle qui « avait placé le désir des souffrances comme un ferme diamant dans la structure fondamentale de son édifice spirituel (1) », ne devait pas être ébranlée. Pendant cinquante ans elle soutint ses douleurs avec une patience et une résignation qui la rendirent aux yeux du divin Époux un holocauste d'agréable odeur. Ce ne fut qu'à l'âge de quatre-vingts ans qu'il lui fut donné d'aller contempler dans la patrie Celui dont la face adorable avait dès l'exil captivé son cœur.

Françoise de la Mère de Dieu mourut au couvent de Béas le 2 février 1645. Elle avait rempli dans cette communauté les fonctions de prieure (2).

(1) Saint Laurent Justinien.

{2) Cfr. Registre des professions du monastère de Béas. — Relation iné-

340 MONASTÈRE DE BEAS.

CATHERINE DE LA CROIX (Herkandez y Auaba)

du voile blanc

11« professe (1580)

ISABELLE DES ANGES (Mejia y Alvarez)

12^ professe (1581)

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