RESTAURATION DU MONASTÈRE DE BEAS
(Voir chap. XXU, p. 17.)
Cette relation, rédigée par une carmélite de Béas, nous a été envoyée en juillet Î908 par les religieuses de ce monastère.
La pensée de cette restauration prit naissance au carmel de sainte Térèse, à Madrid, lorsqu'on y apprit que de tous les couvents fondés par notre sainte mère, celui de Béas était le seul qui n'existât plus. Cette communauté s'était retirée de Madrid au Pardo (1), à la suite des troubles révolutionnaires qui l'avaient dépouillée du beau couvent de fondation royale qu'elle possédait dans la ville (2). Il semblait hors de propos de s'occuper d'une restauration, alors qu'on n'avait pas même une maison en propre. Mais Dieu, qui favorise toujours ceux qui ne se lassent pas de travailler pour sa gloire, assista si bien les religieuses, qu'elles réussirent à rentrer à Madrid (1893), où, par les soins de sa providence, on leur construisit un beau couvent et une élégante église.
La communauté était à peine installée dans son nouveau couvent, lorsque la révérende mère Justa de Notre-Dame del Pilar (que Dieu ait en sa gloire I), âme vraiment grande et d'un esprit trempé comme celui de notre sainte mère, fut l'objet d'un fait extraordinaire que je ne me hasarde pas à confier au papier, parce qu'il est de l'ordre surnaturel.
(1) Le Pardo est un village â deux lieues de Madrid, pn>s de la résidence royale de ce nom.
(2) Le second monastère des carmélites de Madrid, dédié sous le titre de sainte Térèse, s'était fondé ,eu IGSi, sous le patronage du prince de SUgliano. Les fondatrices venaient du couvent d'Ocafia.
DOCUMENTS RELATIFS A SAINTE TÉRÈSE. 36tS
Je me bornerai à dire qu'il opéra un effet miraculeux, puisqu'on vit une personne à Tagonie et abandonnée des médecins commencer, de son lit, & prendre des dispositions tendant à réaliser le dessein déjà conçu par elle de relever ce monastère en ruines, puis, ayant promptement recouvré la santé, se mettre à Fœuvre avec un zèle infatigable et une foi extraordinaire. Et, en effet, elle ne comptait que sur la providence de Dieu. Elle se mit en relations avec le digne curé de la localité, don Léandre Bago, et apprit que de Tantique couvent, demeuré désert depuis soixante ans par suite des révolutions, il ne restait qu'un monceau de décombres^ avec un petit logement contigu à l'église du monastère (aujourd'hui paroisse) et les murs de la cellule qu'habita notre sainte mère. Le cœur généreux de la mère Justa ne se découragea point, et avec l'assistance d'une religieuse carmélite du couvent de Ga* racas, la sœur Marie-Térèse de Jésus, qui se trouvait au carmel de Bruxelles et lui offrit l'héritage de son père qui venait de mourir, grâce aussi à la généreuse coopération de sa propre conmiunauté, qui donna pour cette fondation le tiers de ses filles et le tiers de ses biens, la mère Justa put obtenir les autorisations nécessaires. Elle chargea un père carme, le père Agapit du Sacré-Cœur de Jésus, d'activer les travaux commencés et de disposer une habitation quelconque, où les religieuses pussent se loger. A peine cette habitation fut-elle grossièrement couverte, que les fondatrices se mirent en chemin, sans se laisser arrêter par la rigueur de l'hiver, non plus que par la nécessité de laisser des sœurs bien-aimées et de quitter un monastère neuf et bien conditionné, pour s'offrir aux difficultés et aux souffrances.
Les sept religieuses qui partirent furent : notre regrettée mère Justa de Notre-Dame del Pilar, qui, de prieure de Madrid, devint prieure de Béas; la mère Carmen de Saint-Ange, sous-prieure; la mère Eugénie de Jésus ; la sœur Emmanuelle de Saint-Elie ; notre mère prieure, qui était alors la sœur Joséphine-Marie du Saint-Esprit, la plus jeune de toutes ; la sœur Raphaelle-Marie des Anges ; et une sœur converse, la sœur Agnès du Carmel. J'aurais bien à dire à la louange de ces chères mères et sœurs, mais sachant que ce serait leur déplaire, je laisse aux faits le soin de parler pour moi. Les œuvres, d'ailleurs, sont plus éloquentes que les paroles.
Ce que je ne puis passer sous silence, c'est la généreuse coopération donnée à leur œuvre par la révérende mère Philomène de Saint-Louis de Gonzague, qui avait succédé à la mère Justa dans le gouvernement
da second monastère de Madrid. Cette vénérée mère s'aoq^oit des droits étemels à la reconnaissance du carmel de Béas, par l'énergie et raffeotaense sollicitnde dont elle se plut à entourer cette restauration.
Les courageuses filles de sainte Térèse avaient quitté leur couvent de Madrid le 11 janvier 1899, accompagnées de trois pères carmes et du chapelain de la communauté. Elles atteignirent le 13 le sol lûenheureux foulé par notre sainte mère. L'accueil qu'elles reçurent de la localité ne pouvait être plus enthousiaste, car les habitants de Béas ont toujours été et sont encore grands dévots de la sainte et de ses filles. Toutefois, l'état où Ton trouva le couvrit était capable de faire reculer des Âmes d'une trempe très élevée, sa. Dieu, qui avait choisi celles-ci pour cette grande œuvre, ne leur eût accordé sa grâce au double. Le sol ne présentait qu'un amas de décombres et de fumier. Quant au logement qu'on leur avait préparé, il était si étroit que trois religieuses durent se contenter d'une petite cellule, à peine suffisante pour une seule personne. Deux autres passaient la nuit dans un réduit, qui était auparavant un pigeonnier. Un autre réduit, du même genre, en logeidt encore deux. Outre cela, Teau ruisselait des murs, et les fenêtres n'avaient point de vitres. Ce qu'il y eut à souffrir dans ces premiers temps jusqu'au jour où les religieuses purent avoir la clôture et les cellules nécessaires, ne saurait être rapporté dans un cadre si restreint. Leur unique consolation était une tribune qui donnait sur le sanctuaire de l'église, et par où elles pouvaient assister à la messe. Mais les dimensions en étaient si exiguës, que lorsque les sœurs s'inclinaient au Gloria de l'office divin, leurs tètes se choquaient les unes contre les autres. Néanmoins, le Seigneur répandait dans leurs âmes une joie singulière, au point que je leur ai entendu dire bien souvent que l'allégresse et le contentement remplissaient leurs cœurs à proportion des privations et des pdnes.
Cependant les travaux se poursuivaient sous la direction du seûor le curé de la paroisse, auquel notre communauté a de très grandes obligations, et le 10 mai on put occuper les nouvelles cellules, quoique bien humides encore. On reçut ensuite une postulante comme sœur converse. Bientôt les novices s'offrirent et les travaux avancèrent. Le 24 août 1900, notre chapelle fut inaugurée très solennelle^ ment. Le 13 janvier 1901, la cellule de notre sainte mère était convertie en oratoire ; on y plaça une belle statue de la sainte, qui avait appartenu à l'ancienne communauté. Le 15 juin de la même année, on inaugura la dernière pièce commune, à savoir le réfectoire. Alors Dieu parut
regarder oomme achevée la miBsion pour laquelle il avait prolongé l'exil de notre chère mère Justa. Le même jour elle dut se mettre an lit, atteinte d'un mai qui d'abord semblait sans gravité, mais qui, en peu de temps, noua rendit orphelines et nous plongea dans une mer de désolation, car cette mère bien-aimée, ayant perdu la connaissance, ne put recevoir d'autre sacrement qne celui de rExtrème-Onction, et fut impuissante à consoler par ses dernières paroles ses chères filles qui Tentouraient percées de douleur (19 juin 1901). Celles-ci apprirent plus tard, quand les écrits et papiers de direction de la révérende mère Justa eurent été dépouillés, que leur vénérée mère avait demandé à Dieu la grâce d'expirer, comme le Sauveur du monde, dans la douleur et le délaissement.
Bien des personnes se persuadaient que cette mort allait anéantir la restauration. Mais Dieu, qui conduit lui-même ses œuvres et ne se sert de ses créatures que comme d'instruments, montra bien clairement que l'entreprise lui était agréable et que sa divine providence y resplendirait toujours. La communauté resta sous la présidence de la mère sous-prieure. Le 27 juillet de la même année, l'élection eut lieu. Notre révérende mère Joséphine-Marie du Saint-Esprit fut élue. Il fallut demander dispense, car elle n'avait que trente-six ans. Mais sa capacité et son mérite montraient qu'elle seule pouvait conduire à terme l'entreprise laissée inachevée par notre regrettée mère. Nos espérances ne furent pas trompées, car elle vint à bout de tout. Durant son triennat, tous les travaux furent achevés, toutes les dettes payées, et les novices entrèrent si nombreuses, que nous atteignîmes le chiffre de dix-neuf. Cette chère mère fut réélue à l'unanimité des suffrages pour conduire la conmiunauté, dans les conditions où nos règles le permettent, c'est-à-dire après trois ans d'intervalle seulement. C'est à son zèle infatigable que nous devons de voir achevée l'œuvre de cette restauration, où nous avons reconnu tant de fois et d'une manière palpable la main de Dieu qui nous soutenait. Notre monastère est l'un des meilleurs de la province. Divers objets et des reliques très précieuses nous ont été remis par les couvents de cette même province, où les avaient portés les religieuses sorties de celui de Béas à l'époque de sa destruction. Ce furent, entre autres, une chasuble dont notre père saint Jean de la Croix se servait pour dire la messe, le Livre des Professions, où se trouvent plusieurs signatures du même saint, du père Gratien, des vénérables Anne de Jésus et Catherine de Jésus, et des premières pro-
fesses. On nous rendit aussi les corps de trois vénérables mères qui, pendant leur vie, opéraient des miracles. Leurs noms se trouvent dans la Chronique générale de l'Ordre. Nous avons aussi le corps de la vénérable Catherine de Jésus et diverses autres reliques. Pour être pleinement satisfaites, il ne nous reste plus qu'à voir les habitants reconstruire leur paroisse et nous rendre notre église. Tout endommagée qu'elle est, la bâtisse en est solide et bien conditionnée.
LETTRE DU PÈRE GRATIE.N