A DONA JEANNE DANTISCO, SA MÈRE
(Voir cliap. XXIU, p. ii.)
Cette lettre, écrite de Tunis le 6 juillet i39i, est, croyons-nous, inédile. L'autographe se conserve chez les carmélites déchaussées de Médina del Campo, qui ont bien voulu la communiquer à Mgr Pâlit Vannée 1907» On pourra confronter les détails qu'elle contient avec ceux que le père Gratien a consignés dans l'opuscule intitulé : Tratado de la Redempcion de captivos. Cet opuscule est suivi d'un intéressant appendice sous ce titre : Del capliverio dcl Padre Gracian.
Que Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui descend dans les cachots des captifs pour répandre en eux d'ineffables consolations — et in vincitlis non dereliquit eos, — daigne vous consoler, vous et tous nos amis. Qu'il vous fasse connaître combien il est doux de souffrir quelque chose des ennemis de la foi, et de se trouver en un lieu où il ne s'agit plus seulement de combattre pour elle avec des fleurets, mais de dégainer pour de bon l'arme blanche et de voir couler le sang. Glohre soit rendue à Dieu, qui accomplit nos désirs et entend nos prières ! J'avoue que depuis ma tendre enfance j'ai désiré et demandé sa croix.
La divine Bonté m'a exercé jusqu'à l'année 88 par les peines et solliciiudines, jointes à quelques affronts, il est vrai peu considérables. Ensuite, jusqu'en 90, il m'envoya plusieurs contradictions et calomnies, et peu après, jusqu'en 93, les déshonneurs dont on est bien instruit chez vous. Le 11 octobre je suis tombé aux mains de corsaires turcs, qui me dépouillèrent jusqu'à me réduire à une nudité complète. Arrivés à une lie déserte, qu'ils appellent l'Ile de Bentoten,il8 me firent,
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avec un fer ardent, une croix à la plante des pieds, au mépris de la Croix. Le 10 novembre, je dus, avant le point du jour, franchir une rivière sur un cheval qui allait à la nage, sans doute afin que je pusse dire : per ignem et aquam. On me conduisait avec une escorte et une garde aussi considérables que si j'eusse été ce qu'ils prétendaient, savoir un archevêque qui allait à Rome pour être cardinal. Dans cette persuasion, une fois arrivés à Tunis, ils me chargèrent de fers très pesants et me mirent dans une cave souterraine qui sert d'église aux chrétiens de ce bagne. J'expérimentai par là que Dieu sait envoyer la croix per infamiam et bonam famam.
Pour la fête de Noël, ils voulurent me brûler vif, disant que j'étais inquiBitçur et que j'avais brûlé en Espagne plus de cinquante renégats. Tandis que je me reposais des sermons et des confessions de carême
— il s'agissait de cinq cents chrétiens, qui pour la plupart ne s'étaient pas confessés depuis des années, -— un corsaire appelé Mnsamez passa par ici, venant d'Alger. Il dit au bey de me tenir très étroitement resserré, parce que j'étais le seul qui pourrait faire rendre à la liberté un autre corsaire retenu captif à Naples, lequel se nomme Amatarraez. En conséquence, on doubla ma captivité par une invention de fers qu'ils appellent entraves mansarescas (1). On prit pour prétexte qnc j'avais ramené à la foi un renégat. Ceci se passait à Pâques. A la Pentecôte, tandis que ce Musarraez attaquait un navire avec sa galiote, en compagnie de l'antre corsaire, du nom de ÉUxarraez, qui m'avait capturé, tous deux furent tués d'un coup d« canon. Pour la Saint-Jean, la nouvelle de ma prochaine rançon nie fut apportée, à ma grande satiafaction. L'affaire était arrangée par d'excellentes voies. Je me figurais déjà être libre et la partie inférieure jouissait par avance de la liberté
— non sans une grande répngnanee intérienre, venant je ne sais d'oè, laquelle me rendait tout triste de me voir détacher de la croix, — quand on vînt dire au bey qae l'arrangement concemant Amatarraez était impossible et que l'argent de ma rançon était trouvé. Il répondit que quand on lui verserait dix mille écus, il ne me donnerait pas, à moins que ce ne fût en échange d' Amatarraez, et que si ce damier mourait là-bas, je mourrais ici. Gloire à DienI Nous voici arrivés à : Xon hunr, sed Barrabam ! Car c'est bien le nom que mérite i' Amatarraez en question : c'est un renégat de la foi, qui a eu affaire à l'Inqni-
(i) Entraves de fer, d'un poids extraordinaire.
sition, et qui a nui et pourra nuire plus que personne, s*ii est rendu à la liberté. Gloire à Dieu ! Nous voilà bien près de mourir pour lui, si ravarice de ce bey et le désir de l'argent , qui est tout prêt, ne le fait pas s*écarter de l'usage qu'ils ont ici de lapider ou de brûler vifs par représailles ceux qu'ils ont entre les mains, dans le cas où celui qu'on retient ailleurs ne sort pas vivant de sa prison. Peut>-ôtre Dieu veut<il que je revoie une terre chrétienne, mais rien n'entrave davantage les rançons que l'incertitude relativement à l'argent. J'ai arrangé les choses pour que quelqu'un d'ici me remette la somme voulue, qui lui serait rendue en Espagne, et qui devra être placée en lieu sûr pour que le jour où il arrivera muni d'une cédule de moi, il puisse la toucher sans fraude ni délai quelconque.
Si donc quelqu'un en Espagne veut contribuer charitablement & ma rançon, je crois qu'il devrait remettre l'argent entre les mains de doiia Adrienne, ma sœur, religieuse hiéronymite du couvent de la Conception. Elle aurait une cassette de rançon, et l'argent y resterait en dépôt, en attendant que j'écrive à qui et de quelle manière il doit être remis. Je ne vois pas de lieu où il puisse être plus sûrement et plus à portée de celui qui ira le demander. Veuillez en écrire à mes amis. Quand on s'y prend d'autre façon et qu'on donne l'argent à des marchands, il se perd, sans parler des intérêts qu'ils réclament, et jamais rien ne s'arrange ni ne se conclut Ce sera une grande chose que j'aie cet argent ici, et que ce ne soit plus chose future et absente.
Plaise à Dieu que je fasse en tout sa volonté, et qu'il vous donne ainsi qu'à tous mes frères, sœurs et amis, la grâce et la ferveur que je leur 4lésire et que je demande pour eux.
De Tunis, le 6 juillet 1»94.
FaiRB Jérômb Gratibn bu la Mèrb de Dibv.