VOYAGE DE BEAS A SÉVILLE
RÉGIT DE MARIE DE S AIIfT -JOSEPH
(Voir chap. XXIV, p. 42.) Nous tirons ce récit du Libro de las Recreaciones, Recreac. IX.
Ce monastère da glorieux saint Joseph de la ville de Séville fat fondé en 1575^ le jour de la très sainte Trinité, qui tombait cette année-là le 29 mai. Pour bien comprendre les débuts de cette fondation, il est nécessaire de prendre les choses d'un peu plus haut.
Notre sainte mère Térèse de Jésus se trouvait au couvent de Saint- Joseph de Béas, qu'elle avait fondé cette même année, le jour de saint Mathias, quand le père Jérôme Gratien de la Mère de Dieu arriva de Séville pour la voir. Ils ne se connaissaient pas encore, malgré tout le désir que Tun et l'autre en avaient. C'est alors que notre sainte mère eut cette vision, où Jésus Christ Notre Seigneur leur prit à tous deux la main droite et commanda à la mère de considérer le père, tant qu'elle vivrait, comme lui tenant sa place, et de n'avoir avec loi qu'une même manière de voir, parce que cela c-onvenait ainsi pour son service et le bien de notre ordre (1). Commandement auquel la sainte se soumit d'une manière si parfaite qu'elle s'y obligea par vœu, comme nous le verrons plus loin. Elle était sur le point de partir pour la fondation de Caravaca, où elle se disposait à me conduire avec cinq autres religieuses, mais l'arrivée de ce père modifia son projet. Gomme il était visiteur apostolique des carmes chaussés et déchaussés d'Andalousie, et
(1) Voir Relation XXIX (T. II des Œuvres).
que le couvent de Béas est du ressort de cette province, il obligea notre mère à laisser de côté la fondation projetée et à se rendre à Séville, pour y fonder avec les religieuses qu'elle destinait à Garavaca II l'assura, de concert avec le père Mariano qui Tavait accompagné, que Tarchevèque de Séville, don Christophe de Rojas y Sandoval, dé sirait et demandait instamment cette fondation, et qu'outre son appui et son assistance, elle trouverait des sujets très riches, enfin mille secours et facilités.
Notre mëre se laissa persuader, ou, pour mieux dire, elle fut forcée par l'obéissance, car, ainsi que je l'ai dit. Béas était du ressort de l'Andalousie. Cette particularité la surprit beaucoup, et si elle en eût été informée, elle n'y serait pas allée, sachant très bien que le révérendlssime père général Jean-Baptiste Rubeo de Ravenne en serait mécontent, par la raison qu'il était en assez mauvais termes avec ses religieux andalous. Notre mère se trouva donc perplexe ; mais enfin, l'autorité du père en question étant apostolique, elle se soumit. Elle redoutait — ou peut-être elle savait déjà — ce que le démon ferait naître de ceci, à savoir la violente irritation que le général concevrait contre elle. Effectivement, après lui avoir porté une grande bienveillance, le père général en vint à la voir de mauvais œil et à lui faire opposition. Sentir qu'elle avait encouru son indignation fut la peine la plus sensible qu'elle eut à endurer à cette époque, car elle lui portait l'amour et la vénération d'une véritable fille.
Le jour de notre départ étant venu — c'était le mercredi 18 mai de l'année marquée plus haut (1), — nous nous mimes en route avec notre sainte mère, bien joyeuses de faire ce voyage en sa compagnie, comme aussi de savoir par quelques serviteurs de Dieu que nous aurions de nombreuses souffrances à endurer au cours de cette fondation. Du reste, notre sainte mère elle-même le donna à entendre à une sœur qui vint lui dire en avoir reçu connaissance dans l'oraison. Ma chère fi lie t lui répondit- elle, les souffrances ne nous manqueront pas. J*en ai été informée, moi aussi.
Nous étions six religieuses qui parlions avec sa Révérence : la sœur Anne de Saint-Albert, professe du couvent de Malagon, qui dans la suite fut prieure de Caravaca; la sœur Marie du Saint-Esprit et la sœur Éléonore de Saint-Gabriel, professes du même couvent ; la sœur
380 DOCUMExNTS RELATIFS A SAINTE TERESE
Isabelle de Saint-Jérôme, professe de Médina del Gampo et Tune des fondatrices de Pastrana ; la sœur Isabelle de Saint-François, professe du couvent de Tolède, toutes excellentes religieuses et, comme notre sainte mère le dit au Livre des Fondatimis, bien déterminées à souffrir pour Jésus-Christ, bien heureuses d'aller en un lieu où elles en trouveraient Toccasion. Moi, pécheresse et indigne de me trouver en leur compagnie, je partais non moins contente, mais non pas avec la même ferveur et la même perfection que mes sœurs.
Le premier jour nous arrivâmes à l'heure de la sieste dans un charmant bocage. Nous eûmes bien de la peine à en arracher notre sainte mère, qui, au milieu de la variété des fleurs et du chant de mille petits oiseaux, se fondait tout entière en louanges de Dieu. Nous allâmes passer la nuit dans un ermitage dédié à saint André, au-dessous de la ville de San Esteban. Tantôt récitant des prières, tantôt prenant quelque repos sur les dalles froides et dures de Téglise, nous passâmes fort joyeusement la nuit, bien qu'avec peu de réconfort corporel. Nous arrivions en effet bien dépourvues et allégées, ou pour mieux dire, dépouillées même de Tindispensable, car nos sœurs de Béas, dont le monastère était si récemment fondé, n'avaient pas grand chose à nous donner, et ce qu'elles auraient pu nous fournir, elles nous le retranchèrent en prévision de toutes les soi-disant grandeurs et richesses qui, d'après le père Mariano, nous attendaient au terme de notre voyage, n est vrai que, remplies de cette espérance, nous les y encouragiong nous-mêmes. Grâce à cette sécurité, les unes furent avares, les autres prodigues. Nous avions cependant peu de sujet de nous montrer telles, car ce furent nos sœurs de Malagon qui nous prêtèrent tout l'argent que nous dépensâmes pour les frais du voyage. Gomme cette maison est la première qui nous fit du bien, il est bien juste de la mentionner ici. Je le fais aussi, parce qu'elle est ma mère et celle des sœurs qui venaient de ce saint monastère, lequel en a d'ailleurs assisté tant d'autres (1).
Je reviens à notre voyage. Il fut des plus pénibles, car l'été commençait et nous entrions dans l'Andalousie, où les chaleurs sont insupportables. En outre, nous avions fort peu de provisions pour tout notre monde. Nous étions, comme je l'ai dit, six religieuses, notre mère faisant la septième. Puis, il y avait le père Julien d'Avila, que
(i) La mère Marie de Saint-Joseph était professe du couvent de Malagon.
nous pouvons appeler le compagnon de notre sainte mère, puisqu'il Ta escortée en tant de fondations, et Antoine Gaytan, gentilhomme d'Albe ; enfin, le père Grégoire de Nazianze, auquel notre père Gratien, à la demande de notre mère, venait de donner l'habit à Béas, tandis que sa Révérence et nous toutes aidions aux bénédictions. Ce père était un prêtre très connu à Malagon et tout dévoué à notre monastère, oîL il venait souvent nous confesser et nous dire la messe. Il nous avait accompagnées jusqu'à Béas, notre mère et nous qui sortions du couvent de Malagon, ne songeant guère alors au parti qu'il prit ensuite de ne plus revoir son pays ; mais sa ferveur fut si grande, qu'il reçut l'habit en notre couvent de Béas, ainsi que je viens de le dire. Notre mère l'aimait beaucoup; elle disait qu'il était son fils, et réellement, il se montra le vrai fils d'une telle mère. Ce père nous accompagna donc et dans la suite nous fut très utile en maintes tribulations. Il y avait, en'outre^ des mozos et des conducteurs. Gomme nous voyagions en un temps de vigiles et de quatre- temps, nous ne trouvions pas de quoi manger, car nous n'usions pas de viande, même aux jours où elle est permise, et jamais nous ne pûmes en faire accepter à noire mère, toute malade qu'elle était. Nous passâmes bien des journées sans autre aliment que des fèves, du pain, des cerises, ou choses semblables, et quand nous trouvions un œuf pour notre mère, c'était une merveille.
Nous nous tirions de tout en riant et en composant des chants et des couplets sur tous les événements qui s'offraient à nous. Notre sainte y prenait un très vif plaisir, et elle nous remerciait sans fin de la gaité et de la satisfaction avec lesquelles nous subissions tant d'incidents fâcheux qui se présentaient. Ces incidents, au reste, ont bien dépassé ce que je vais en dire. Pour éviter la prolixité, j'en rapporterai quelques-uns seulement, qui nous mirent plus spécialement en émoi. Au passage du Guadalquivir, par exemple, nous nous vîmes en grand péril, car une fois tout notre monde passé de l'autre côté du fleuve, il s'agissait de passer les chars. Peut être aurait-il fallu, à cause des chars, prendre un autre bac; peut-èti« est-ce le balelier qui ne sut pas s'y prendre. Toujours est-il que la force prodigieuse de l'eau enleva le bac et l'emporta en aval, chargé d'un ou deux chars. La situation paraissait désespérée, et de plus, il faisait presque nuit. Nous étions bien en peine, d'un côté à cause de la perte des chars, sans lesquels nous ne pouvions continuer notre voyage.
de l'autre, à cause de la distance d'une lieue et demie qui nous séparait d'un endroit habité. Avec cela, je laisse à penser de quelle façon conducteurs et bateliers prenaient la chose. Les voici à se quereller, suivant leur habitude, sans que personne put les apaiser.
Notre mère, voyant cela, se mit à organiser son monastère et à en prendre possession, ce qui eut lieu sons un rocher au bord du fleuve. Prévoyant que nous allions i>asser la nuit en ce lieu, nous commençâmes à disposer notre installation et notre mobilier, à savoir une image, de l'eau bénite et des livres. Nous récitâmes compiles, ce à quoi nous employ&mes le temps que nos pauvres compagnons travaillaient à arrêter le bac au moyen d'un c&ble. Mais notre assistance fut nécessaire, et nous voilà à tirer, nous aussi, sur ce câble. Pour un peu, il nous aurait emportées toutes Finalement, comme notre sainte mère était là et que son oraison avait beaucoup de puissance. Dieu permit que le bac donnât dans un endroit où il s'arrêta. On put le ramener, en sorte que, la nuit étant déjà fort avancée, nous finîmes par sortir de ce mauvais pas. Mais ce ne fut que pour tomber dans un autre, car nous perdîmes notre chemin et nous ne savions plus quelle direction prendre. Un gentilhomme, qui de fort loin avait vu nos tribulations de cette soirée, nous envoya un homme qui nous aida de toutes façons. A vrai dire, il commença par vomir mille abominations contre les moines et les religieuses, sans se mettre le moins du monde en peine d'exécuter ce pour quoi il était envoyé. Je ne sais si ce fut en nous voyant réciter l'office qu'il changea de disposition. Ce qui est certain, c'est qu'il nous secourut dès lors avec grande charité. Gomme il s'en retournait, s'apercevant que nous avions de nouveau perdu notre route, il nous l'indiqua et fit ainsi une demi-lieue avec nous, nous demandant pardon des paroles qu'il avait dites.
Gomme nous arrivions à une auberge avant Gordoue, le jour de la Pentecôte, notre mère fut prise d'une fièvre si terrible, qu'elle commençait à divaguer. Pour tout rafraîchissement et tout abri dans l'accès d'une fièvre si terrible et par un soleil brûlant ^ car cet astre était de feu, — nous eûmes un petit logement, où avaient, je crois, habité des porcs, et dont le toit était si bas qu'à peine pouvions-nons y rester debout. Le soleil y entrait par mille endroits, à quoi nous remédiâmes au moyen de manteaux et de voiles. Le lit était tel que notre mère le dépeint au Livre des Fondations, Elle ne remarqua que ce lit, et non la multitude de toiles d'araignées et de vennine qni se trouvait là. A
ces inconvénients, nous appliquâmes les remèdes en notre pouvoir. Mais que n'eûmes-nous pas à endurer le temps que nous passâmes en ce lieu, par suite des cris et des jurements des gens qui se trouvaient dans Tauberge! Quel supplice que ces danses et ces tambours de basque I Ni prières, ni gratifications ne furent suffisantes pour les faire déloger de dessus de la tète de notre sainte mère, laquelle, comme je Tai dit, était presque sans connaissance, par la violence de la fièvre. En fin de compte, nous nous'décidâmes à la tirer de là et à nous remettre en route, par les plus grandes ardeurs de l'heure de la sieste. Le même soir, nous atteignîmes une auberge qu'on rencontre avant Gordoue. Si je me souviens bien, eUe est auprès du pont d'Aloolea (i). Nous nous arrêtâmes dans la campagne sans y entrer. C'était, du reste, notre habitude de nous arrêter ainsi dans la campagne, entourés des gens de notre escorte, afin d'éviter le brouhaha des auberges et des hôtelleries. En un mot, nous descendions le moins possible des chars. Cette soirée-là fut très pénible pour notre sainte mère, et pour nous qui la voyions souffrir. Cependant le Seigneur permit qu'un mieux se produisit. Elle l'attribua aux prières et aux supplications des sœurs.
Le jour suivant, nous franchissions Cordoue. 11 nous fallut attendre Tautorisation de faire passer les chars par le pont. On ne la donna qu'avec mille difficultés. 11 y eut là encore je ne sais combien d'antres ennuis et inconvénients, que notre mère raconte en détail.
Le mardi de la Pentecôte, nous arrivâmes à Ecija. On nous conduisît à un ermitage dédié à la glorieuse sainte Anne, qui se trouvait hors de la ville. Nous y entendîmes la messe, nous nous y confessâmes et y communiâmes, et comme ce lien était très favorable au recueillement, notre mère voulut y rester et fit fermer sur nous la porte de l'ermitage. Elle envoya nos gens h l'hôtellerie et leur dit de nous apporter quelque chose à manger. Nous restâmes là jusqu'à deux henres, sans voir revenir personne, et quand à pareille heure nos gens se montrèrent, ce fnt pour apporter des laitues, des raves et du pain. Nous en mangeâmes avec beaucoup de satisfaction. Notre mère assurait que dans aucun voyage et pour aucune fondation, il ne lui était arrivé de rester un temps si considérable sans trouver de quoi pourvoir ses religieuses. Je ne silis si cela provenait du peu de savoir-faire de ceux qui en avaient le soin, ou bien si c'était le Seigneur qui voulait nous
(i) Le câèbre pont d'Aleolea, à deux lieues de Cordoue, construit tout entier en marbre noir. Sa longueur et sa largeur sont extraordinaire.
donner un avant-goût des peines qui nous attendaient dans cette fondation.
Ce jonr-là, à cause de l'indisposition dont notre mère souffrait, elle ne voulut pas que nous lui tinssions compagnie, comme à Tordinaire. Elle demeura seule tout le jour, retirée dans une petite sacristie qui se trouvait là, et elle ne nous permit point de lui parler. Ce temps fut bien employé. Ella y chercha de nouveaux services à rendre à TEsprit- Saint, montrant bien, en ces jours qui lui sont consacrés, le brûlant amour qu'elle portait à ce divin Esprit. On le voit clairement par un papier que je possède écrit de sa main, et où Ton trouve également marquées la fraternité et l'union que le Seigneur établit entre elle et notre père Gratien, comme aussi la vision qu'elle dit avoir eue à Béas. Mais comme j*ai déjà écrit l'une et l'autre ailleurs, je ne le rapporte pas ici (i). Je dirai seulement qu'en cet ermitage où nous nous arrêtâmes ce jour-là, elle fit vœu d'obéir tout le temps de sa vie au père Gratien, en tout ce qui ne serait point contraire à l'obéissance qu'elle devait à ses supérieurs. Dans une cédule de sa propre main, elle explique ce vœu de la manière qui suit :
c Un des jours de la Pentecôte, one personne se trouvant à Eclja, se souvenait d'une grande grâce dont Notre-Seigneur l'avait gratifiée une veille de cette fête, et elle désirait faire quelque chose de très spécial pour son service. Il lui sembla qu'elle ferait bien de s'engager par vœa à ne rien cacher désormais et pour sa vie entière, soit faute, soit péché quelconque, à un confesseur qu'elle avait pris pour lui tenir la place de Diea, ce à quoi Ton n'est point tenu vis-à-vis des supérieurs. Cette personne avait déjà fait vœu d'obéissance, mais ceci lui paraissait quelque chose de plas. Elle pensait s'engager aussi à faire tout ce que ce confesseur lui dirait, pourvu que ce ne fût point contraîro à l'obéissance qu'elle avait vouée : en choses graves, bien entendu. Et quoiqu'elle y eût d'abord de la répugnance, elle émit ce vœu. Le premier motif qui la détermina fut la conviction qu'elle faisait quelque chose pour le Saint-Esprit ; le second, que tenant ce confesseur pour
(1) La mère Marie de Saint-Joseph fait ici allusion aux Relations XXIX et XXX. (Voir t. II des Œuvres.) Ces mots : « J*ai déjà écrit l'une etTautre ailleurs », semblent indiquer qu*un écrit de la prieure de SéviUe nous est encore inconnu : il ne saurait en effet ôtre question du RamiUete de mirrat postérieur au Libro de las Becreadones, et où, du reste, ne se trouve pas insérée la Relation dont il s'agit.
grand serviteur de Dieu et très bon théologien, elle espérait en tirer lumière pour son Âme et secours pour mieux servir Notre-Seigneur. Ce confesseur ne fut instruit de cet engagement qu*un certain temps après qu'il eût été pris. Il s'agit du père Jérôme Gratien de la Mère de Dieu (1). >
Tout cela est écrit, de la main de notre mère, dans une cédule que j'ai en mon pouvoir. J'en possède également une autre de sa main, où elle explique plus en détail la manière dont elle fit ce vœu (2). Gomme je l'ai dit, je l'ai insérée ailleurs.
Au sortir de là, nous continuÂmes notre route jusqu'à Séville. Les épreuves de cette partie du voyage ne furent pas moins rudes que les précédentes. Je terminerai par ce qui advint le dernier jour, qui était le mercredi des quatre-temps de la très sainte Trinité. Nous atteignîmes à midi une venta (3) où nous ne trouvâmes à manger que des sardines, salées à outrance, n n'y eut pas moyen d'obtenir d'eau à boire. Grèce aux sardines, nous nous trouvâmes tellement incommodées de la soif, que voyant l'impossibilité de nous procurer de l'eau, nous laissâmes là notre repas. La chaleur était excessive. Notre mère se tenait dans le char, lequel se trouvait sur un fumier. Le soleil y était si brûlant, qu'il semblait nous embraser. Nous qui étions avec elle, nous demandâmes à descendre, et les sœurs montées sur l'autre char firent de même.
Nous nous mimes toutes à la portière du sien, afin de la voir et de nous trouver réunies. Et puis, de cette façon nous nous figurions que nous sentirions moins la chaleur. Finalement, nous nous organisâmes un certain abri contre le soleil, au moyen de quelques manteaux de bure. Get abri nous servit aussi à nous garantir d'une troupe infernale qui se trouvait dans la venta, tourment bien plus terrible que tous ceux que j'ai énumérés. Pour se persuader qu'il puisse se trouver de si abominables gens parmi les chrétiens, il faut l'avoir vu de ses yeux. Les jurements, les imprécations, les propos horribles que prononçait cette troupe maudite nous étaient insupportables à entendre. Le repas terminé, ces gens devinrent plus furieux encore. Peut-être le manque
(1) Le texte cité ici par la mère Marie de Saint-Joseph est celui de la Uelation XXXI. (Voir t. H i\cs Œuvres.)
(2) Marie de Saint-Josepli parle de la Relation XXX. (Voir t. II des Œuvres.)
(3) La Venta de Albino.
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d'eau y était-il pour quelque chose. Ils finirent par mettre la main à leurs épées, et voilà une rixe violente, qui nous semblait s'abattre sur nos tètes. Nous cachions nos visages dans le char de notre mère, cherchant un abri auprès d'elle. Elle, qui tout d'abord était profondément affligée d'entendre ces gens jurer et blasphémer, se mit à rire de tout son cœur. Gela nous consola, car nous croyions réellement notre dernière heure arrivée. Elle comprit que c'étaient les démons qui causaient ce tumulte, en vue de nous troubler. I>e fait, il cessa soudain, sans que personne eût été blessé. Pourtant, il y avait là plus de quarante épées, sans parler des arquebuses que nous entendions partir, et ces armes se trouvaient aux mains de gens furieux, hors de sens, mus d'une passion infernale (1). Oh ! de quelle rage les démons se montraient animés contre cette sainte et valeureuse femme ! Avec quelle clarté nous l'avons reconnu souvent, et tout spécialement en cette fondation ! La suite de mon récit va le montrer. Je ne sais, mes sœurs bien-aimées, ce que redoutent nos ennemis. Plaise à Dieu que nos vertus et celles des religieuses à venir livrent bataille à l'enfer !
Nous entrâmes à Séville le lendemain jeudi, 26 mai, après avoir employé neuf jours à ce voyage. Le père Mariano nous avait loué une maison fort petite et bien humide, dans la Calle de las Armas. ?(ou8 y fûmes reçues par deux dames de ses amies, qui nous tinrent compagnie ce jour-là. Elles se retirèrent ensuite, et de longtemps nous ne les revîmes plus. Ni elles, ni autres ne nous envoyèrent même nn jarro d'eau. Seul, le père Mariano nous fournissait ce qu'il pouvait. C'était déjà beaucoup qu'il nous donnât du pain et cherchât de quoi aménager la maison, car le jour de notre entrée à Séville nous n'avions qu'une blanca, et le bon père ne trouvait pcis pour l'œuvre dont il s'agissait les secours qu'il s'était promis. Ce fut une permission de Dieu, qui voulait que le monastère s'établît dans une absolue pauvreté. A cet effet, il nous relira les secours humains qu'on pouvait attendre de cette ville plus que d'une autre, à cause de sa richesse et des grandes aumônes
(1) D'après Uibera, ce serait sainte Térèse qui aurait rétabli la paix enlnles combattants, en leur adressant ces simples paroles : Mes frères, soucene:vous que Dieu est ici et qu'il doit vous juger, (Lib. IV, cap. xii.) Dans une lettre écrite de Sé\ille, le 10 juillet loTo, la sainte rappelle à Antoine Gaytan la chaleur torrido endurée en ce lieu : « Il fait ici une bonne petite chaleur, plus supportable néanmoins que celle de la Venta de Albino. ■
qui s'y font, comme nous Tavons expérimenté plus tard. Je rends des actions de grâces infinies à la divine Majesté pour avoir donné de pareils commencements à cette fondation. Us nous sont un sûr garant de la prospérité & venir.
Comptons eu détail le mobilier que nous trouvâmes en ce lieu. Ce fut d'abord une demi-douzaine de vieilles claies, que le père Mariano avait fait apporter de son couvent de Lob Bemedios. On les étendait par terre, en guise de lits. Il y avait deux ou trois petits matelas fort malpropres, comme sont ceux des religieux déchaussés, et largement accompagnés de Tengeance qui leur fait escorte. Ces matelas étalent pour notre mère et quelques sœurs souffrantes. En fait de draps, de couvertures et de chevets, il n'y en avait que deux, apportés par nous. Nous trouvâmes une natte de feuilles de palmier, une petite table, une poêle, un ou deux chandeliers, un égrugeoir, avec un seau de cuivre, sorte de chaudron à anse pour tirer de Teau. Une fois pourvues de ces objets, de quelques jarro^, de quelques plats, et choses semblables, que nous trouvâmes, il nous semblait déjà posséder & tout le moins un fonds de maison.
Mais voici que les voisins qu'on avait priés de nous prêter pour ce jour-là les objets en question, commencèrent h envoyer chercher, qui la po^le, qui le chandelier, qui le chaudron et la table, en sorte qu'il ne nous resta rien : ni poêle, ni égrugeoir, non pas même la corde du puits. Ceci, mes sœurs, n'est pas une exagération, la chose se passa réellement de la sorte. Du reste, quelques-unes de vous, qui vous trouviez là, en avez été témoins. Aussi bien, tout cela ajoutait à notre satisfaction, et ce plaisant intermède chassait la tristesse que d'autres besoins auraient pu nous causer. Pour bien montrer que tout cela était voulu de Dieu, comme je le disais plus haut, je vais rapporter comment il s'y prit pour qu'il ne se trouvât personne pour nous secourir, et en passant, je ferai mention de notre très chère dofla Éléonore de Valera, femme d'Henri Freyle, portugais, parents de nos sœurs Blanche de Jésus et Marie de Saint-Joseph. Elle fut la première bienfaitrice de ce monastère, après les sœurs de Malagon : ce que je dis, parce qu'un des buts de mon récit est de faire connaître nos bienfaiteurs. Cette dame, en effet, tient parmi eux l'un des premiers rangs, et nous est très affectionnée; elle nous a secourues tant qu'elle l'a pu. Ses affaires étaient cdors prospères, mais elles cessèrent de l'être cette même année, par suite de reffondrement qui se produisit dans les banques. Elle apprit
Parrivée prochaine de notre sainte mère, et comme ses regards se portaient toujours vers les saints, que ses entrailles étaient constamment ouvertes aux nécessiteux, elle prit sur elle nos besoins. Voulant entourer SCS secours du secret dont elle couvrait ses autres bonnes œuvres, elle appela, sans nous en rien dire, une béate de la ville, bonne servante de Dieu, qui s'occupe de diverses œuvres decharité, spécialement de la conversion des femmes de mauvaise vie. Cette excellente dofta Éléonore ne Favait pas peu aidée dans cette bonne œuvre, en lui versant de fortes sommes. Elle la pria de nous fournir secrètement, et sans dire que le don venait d'elle, ce qu'elle voyait nous être nécessaire. LepèreMariano, du reste, avait lui aussi prié cette béate de venir en aide à notre monastère, persuadé qu'elle pourrait, à elle seule, nous tirer d'embarras. Dofia Eléonore lui remettait donc pour nous des dons considérables, car, pour ne parler que du jour où l'on nous attendait, devinant Textrême nécessité où nous nous trouvions après un si long voyage, entrepris par les plus fortes chaleurs, elle lui avait remis de quoi nous acheter des draps et des tuniques de linge, avec mille autres choses en fait de nappes, de porcelaines, de bucaros (1), enfin de l'argent, destiné à nous pourvoir d'huile et de poisson. Tout cela, la bonne personne, pieusement convaincue sans doute que les besoins des âmes en péril qu'elle avait sous les yeux étaient plus pressants, l'employait à d'autres bonnes œuvres. Ainsi nous supportions nos privations, sans connaître ce que nous devions à cette dame, et lorsqu'elle venait chez nous pour s'entretenir avec notre sainte mère, nous lui témoignions l'affection et les égards dus à sa charité, mais sans savoir que nous lui étions si redevables.
Je reviens à notre fondation. Alors que notre mère croyait l'autori- . sation de l'Ordinaire accordée, l'archevêque déclara que sa pensée n'était nullement que nous viendrions fonder, mais seulement que notre mère et ses religieuses réformeraient les monastères soumis à sa juridiction. La sainte mère en eut un vif chagrin, et elle était presque décidée à s'en retourner. Le père Mariano finit cependant par adoucir l'archevêque, et par obtenir de lui la permission de faire dire la messe le dimanche suivant, fôte de la très sainte Trinité. Tout avait été préparé en trois jours. L'archevêque accorda cette permission, à condition que nous ne sonnerions pas de cloche et qu'on ne donnerait pas h notre
(1) Vases de terre roiigcàlre, fine et poreuse, qui vient des Indes. On le* remplit d'eau, laquelle pénètre les pores, s'évapore bientôt, et procure dans les appartements une agiH'al)^ fraîcheur.
demeure une forme de monastère. Notre mère était désolée, et le bon père Mariano encore plus. Quant tl notre père Gratien, il se trouvait h Madrid, où il s'était rendu en quittant Béas, appelé qu'il était par le nonce. A la fin, le père Mariano apaisa peu à peu Tarchevèque, et obtint qu'il nous accorderait son autorisation. Il la donna au bout de vingt jours environ. Le couvent finit alors de s'orgaoiser. Cependant, la chapelle ne paraissant pas suffisamment décente, le très saint Sacrement ne fut point placé. Nous en fûmes privées durant un an. Ce ne fut pas une petite affliction pour nous, qui eûmes à passer là cette année tout entière. Ce ne fut pas la seule, et si nous n'avions pas eu la compagnie de notre mère, je ne sais comment nous aurions pu supporter tant de pauvreté, d'abandon et de persécutions. La pauvreté alla aussi loin que je l'ai dit, et les délais furent tels que je les ai rapportés. Nous passâmes tout l'été sur les claies dont j'ai parlé, sans avoir de quoi nous couvrir. Il est vrai que l'excès de la chaleur nous en dispensait, et la maison, d'ailleurs, était disposée de manière à nous la faire sentir. Fort souvent notre diner se composait de pain et de pommes, tantôt accommodées, tantôt en salade. Un jour, il ne se trouva qu'un pain. Il fut joyeusement réparti entre toutes les sœurs, et, si petit qu'il fut, il nous suffit.
Dans celte ville où noire mère n'était pas connue comme elle l'était en celles de Gastille, où elle avait déjà fait des fondations, nous ne trouvions personne à qui emprunter. Le père Mariano avait beau se donner de la peine, tout nous manquait pour établir un tour, des grilles et les autres choses nécessaires à la clôture. Un marchand de Médina del Gampo, que notre mère connaissait, envoya de l'argent qui permit de couvrir cette dépense.
Les pères (1) avaient arrangé d'avance la prise d'habit d'une jeune fille, née de parenls honorables (2). Nos religieux lui ayant engagé leur parole, notre mère la reçut. Son entrée eut lieu le jour de la très sainte Trinité, celui-là même où s'était célébrée la première messe. Gomme il a été dit, nous avions peu d'espoir d'obtenir l'autorisation, mais notre mère sans doute en avait beaucoup, puisqu'elle reçut cette première novice. Elle réunit aussi le chapitre et meconfia laconduitedes sœurs, usant en cela des pouvoirs qu'elle tenait des supérieurs pour établir
(1) Les carmes déchaussés du couvent de Los liemedios.
(2) Bi''atrix do la Mère de Dieu, dont sainte Térr?o a raconté r]iistoii*e au chap. xxvi des Fondations.
des prieures dans les nouvelles fondations. Elle jugea donc à propos de faire des élections. Ce ne fut pas un petit chagrin pour moi que cette obédience. A la vérité je m'y étais déjà résignée, car tandis q[ue nous étions encore h Béas, notre mère m'avait fait entendre ses intentions, et c'était même dans cette vue qu'elle m'amenait. Gomme elle voulait voir les sœurs nous porter d'avance affection et respect, quand nous partions en fondation, elle désignait la religieuse qu'elle pensait mettre en charge. Toutefois elle ne l'y mettait effectivement et ne lui confiait l'autorité qu'une fois la fondation accomplie.
Pour mieux montrer comment notre sainte avait la vue prophétique des épreuves qui nous attendaient, pour faire voir aussi mon orgueil et mon peu de mortification, je rapporterai un examen qu'elle me fit subir avant notre départ de Béas. Elle m'avait désignée pour la fondation de Garavaca, et il se trouva que celle de Séville se réalisa la première, en sorte qu'elle se demandait quelle prieure elle allait y envoyer. Elle voulut savoir de moi si je m'y rendrais volontiers, car elle veiUait avec le plus grand soin à ne pas envoyer en fondation une religieuse mécontente et s'y rendant contre sa volonté : elle croyait avec raison qu'en de telles conditions, une religieuse n'est jamais de ressource. Gomme déjà les fondatrices de Garavaca m'avaient écrit et rendu obéissance avec de grands témoignages d'affection, qu en outre cette fondation était déjà fournie de revenus et d'une maison, elle pensait que j'avais quelque attache de ce côté. Elle me demanda donc si j'aimerais aller à Séville. Je répondis : c Votre Révérence est-elle décidée à me faire prieure d'un côté comme de l'autre ?» — Oui, ma fiUe, Faute d'hommes capables (1), t7 en sera ainsi. Je repris : c Dans ce cas, je préfère l'être à Séville plutôt qu'à Garavaca. > La sainte me répondit avec un éclat de rire : Eh bien ! puisque votre ciwix se porte de ce côté, prenez ce qui vous attend. Elle voulait dire qu'il y aurait de ce côté beaucoup plus à souffrir, et me montrer en même temps qu'elle me savait gré du désir que j'exprimais d'aller à Séville de préférence à Garavaca. Le jour de la très sainte Trinité était celui-là même où le Seigneur m'avait fait la grâce immense de me recevoir pour son esclave. G'était en effet ce jour-là que j'avais fait profession et que j'avais pris le voile...
(1) A falta de hombres buenos. Voir ce qiie nous avons dit chap. xxx, p. 163, du proverbe auquel sainte Térèsc fait ici allusion.
VOYAGE DE BEAS A SÉVÏLLE