‹ Œuvres complètes de Sainte Térèse de Jésus; traduction nouvelle par les Carmélites du premier monastère de ParisChapitre 132 sur 185 · R^CIT DB JULIBIV D*AV1LA · texte numérisé non relu

R^CIT DB JULIBIV D*AV1LA

(Voir chap. XXTV, p. «.)

Bien des faits notables se sont passés an voyage de Séville, mais comme notre mère les a rapportés, j'anrai moins à dire ici. Qnand nons nons mimes en chemin — c'était pen après P&qnes, — il faisait une chalenr excessive, en sorte que les provisions emportées de Béas, et destinées à durer plusieurs jours, se tronvèrent gâtées dès le lendemain. La mère s'était munie pour le voyage d'une outre pleine d'eau. Nous voulions la renouveler à une venta^ mais la cherté de Tean y était telle, que le moindre petit jVirro se vendait deux maravedis, c'està-dire plus cher que le vin. Dans cette même venta — ou dans une autre, je ne sais (1) — nons trouvâmes des gens de la pire espèce. Ils tinrent de tels propos an père Grégoire (2) qui venait de prendre l'habit à Béas, et l'arrangerait de telle façon, qu'il n'en fallait pas davantage pour faire l'épreuve de sa vertu. Ce devaient être des fous ou des gens ivres. Finalement ils en vinrent aux coups de couteaux, avec grande émotion de leur côté et de celui de nos religieuses qui, ne sachant où poser le pied, de même que la colombe an sortir du premier déluge, s'étaient réfugiées dans leurs chars. A vrai dire, la lange qu'elles cherchaient à éviter était pire que celle qu'on rencontre sur le sol. Voyant qu'on leur adressait des semonces et craignant d^être pris par la justice, ces gens s'enfuirent et nous laissèrent en paix.

Nous atteignîmes Gordoae le jour de la Pentecôte avant l'aurore.

(1) A la Vetita de Albino, comme nous Tavons vu au Récit précédent.

(2) Le père Grégoire de Nazianze.

Nous pensions n'être ni vus ni entendus à pareille heure : ce fut tout le contraire. On ne voulut pas permeltre à nos chars de franchir le pont sans une autorisation du corrégidor. Il nous fallut donc, à cette heure matinale, nous rendre chez lui, puis attendre qu'on fût éveillé et levé. Entre-temps, il s'amassa tant de monde pour voir ce que renfermaient les chars, que les religieuses eurent beau être bien cachées

— les chars étaient très soigneusement couverts, — il n'y eut pas moyen de dissimuler que ce ne fussent des religieuses. D'ailleurs, comme le jour était très solennel et qu'il fallait entendre la messe, on nous conduisit à l'église, où la fête se célébrait avec danses et procession. A vrai dire, jamais, depuis que Cordoue est Cordoue, elle ne se célébra comme ce jour- là, car non seulement il y eut procession de séculiers et d'ecclésiastiques, mais, ce qui était bien plus curieux que tout le reste, il y eut procession de religieuses. De fait, les mères entrèrent processionnellement dans l'église, revêtues de leurs manteaux blancs et le visage couvert de leurs voiles noirs. Quant à moi, je me procurai en toute hâte ce qu'il fallait pour dire la messe et les communier. Dieu permit qu'on mêle donnât malgré l'absence du curé. Lorsque celui-ci arriva, j'avais déjà commencé la messe. Je ne sais ce qui le prit. Mais le voilà qui met son surplis et son étole, et qui se place à l'angle de l'autel. Je soupçonnai qu'il était scrupuleux, et que ne me jugeant pas le droit de distribuer la sainte Eucharistie dans son église, il venait pour le faire lui-même. Au moment de la communion je me retournai, bien décidé à donner Notre-Seigneur aux religieuses. Il ne dit rien pour lors, mais je le trouvai à la porte de l'église, qui m'attendait. Il me tança vertement, me demandant comment il se faisait que j'eusse dit la messe sans sa permission. Je lui répondis fort joyeusement : comme j'étais venu à bout de ce que je prétendais, je tâchais de prendre l'offensive et de ne me point soucier de ses reproches. Si l'explication avait eu lieu plus tôt, je crois bien que je me serais mis en colère.

Le seul moyen d'éviter cette publicité eût été de nous passer fous d'entendre la messe, car pour nous rendre à une autre église, il eût fallu circuler dans la ville, et la publicité eût été la même. Omettre de la célébrer avait aussi ses inconvénients, car nous étions nombreux. De deux inconvénients il me sembla qu'il valait mieux choisir celui qui pouvait le moins engager notre conscience. D'ailleurs, la veille déjà

— c'est-à-dire la vigile de la solennité — je n'avais pas dit la messe.

faute des objets nécessaires, ce qui m'avait causé une terrible mélancolie. Qu*en eùt-il été, je le demande, si pareille chose se fût renouvelée le jour même de la fête?

En fin de compte, nous attendions avec impatience Theure de nous échapper. Ce fut sous un pont (1) que nous allâmes passer la sieste. Pour avoir un peu d'ombre, nous fîmes déloger des porcs qui se trouvaient là et nous primes leur place, trop heureux de cette bonne aubaine, car le soleil était dévorant.

C'est avec le plus grand contentement du monde que nous supportions tout cela et bien d'autres tribulations qui se présentèrent, car la sainte mère nous tenait une si excellente et si gracieuse conversation qu'elle nous animait tous. Tantôt elle traitait avec nous de matières sérieuses, tantôt elle nous racontait des traits intéressants ; ou bien encore elle faisait des couplets, fort bons d'ailleurs, car elle s'y entendait à merveille. Cependant, pour qu'elle en composât en voyage, il fallait que quelque événement y prêtât. Enfin, son oraison si haute ne l'empêchait pas d'avoir des entretiens tout à la fois saints, agréables et très salutaires à l'âme et au corps.

Quand nous fûmes à Séville, elle ne trouva point les avantages qu'on lui avait annoncés; néanmoins, elle ne perdit ni courage ni confiance. Elle traitait continuellement l'affaire avec Dieu dans l'oraison, et eu même temps, elle prenait h l'extérieur tous les moyens d'avancer son entreprise. Jusqu'à ce qu'elle la vit assurée, elle ne cessa de faire toutes les démarches qu'elle croyait nécessaires. Toujours convaincue que c'était l'affaire de Dieu beaucoup plus que la sienne, elle croyait avec raison que Dieu la ferait, lui qui a la toute-puissance en main pour accomplir ses volontés. Du reste, elle savait bien que si tel n'était pas son bon plaisir, l'œuvre était irréalisable à tous les efforts humains. Aussi passait-elle par des transes terribles, comme on le verra au livre de ses Fondations.

. Trois ou quatre jours après notre arrivée à Séville, la sainte mère, voyant que nous étions absents depuis fort longtemps et bien éloignés de nos demeures, nous procura ce qu'il fallait en fait de montures et d'argent pour nous en retourner. Elle restait avec ses religieuses en terre étrangère, sans argent, et sans appui du côté de l'archevêque.

(l) Le pont romain que la sainte et ses compagnons do voyage avaient ou tant de peine à obtenir la permission de franchir. Voir ehap. xxiv des Fondations,

Mais, sachant bien que celui de Dieu ne lui manquerait point — et de fait il ne manque jamais à qui de tout son cœur s*est abandonné à sa Majesté, — elle demeurait sans peine loin des créatures, mais non loin de son Dieu, lequel lui a toujours été favorable pendant sa \ie et Test encore maintenant qu'il Ta rappelée à Lui.

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