KÉCIT DE MARIE DE SAINT-JOSEPH
(Voir chap. XXVIII, p. 97.)
Cet Extrait du Ramillete de mirra fait suite à celui que nous aoons donne au Document 33.
Le père général était si irrité contre nous qu'il envoya le maître Tostado, en qualité de vicaire général, avec ordre de dissoudre nos monastères : j'entends ceux des religieux, car pour les nôtres, ainsi que je l'ai dit, ils avaient tous été fondés en vertu des patentes données par lui-même à notre mère. Ces patentes, je les ai entre les mains : elles sont au nombre de trois. U n'y avait donc aucun motif de l'inquiéter, non plus que nous. Mais c'était déjà nous plonger dans une profonde douleur, dans une véritable désolation, que de nous enlever notre sainte et bien-aimée mère, de façon qu'elle ne pût désormais communiquer avec nous et nous gouverner conmie elle l'avait fait jusque-là. Les visiteurs, en effet, connaissant son mérite et sachant de quelle impoiv tance la chose était pour nos monastères, commençaient, avant tonte autre chose, par lui donner i)oavoir sur tous les couvents.
Sur ces entrefaites, le nonce, qui nous était très favorable, vint à mourir. Il fut remplacé par un autre, qui arriva renseigné par le général, et si bien disposé pour les pères Chaussés, que ceux-ci eurent le moyen, non seulement de se soustraire à la visite, mais encore de lui dire de nous tout le mal possible. Il enleva au père Gratien ses pouvoirs et ordonna aux pères de l'Observance de nous visiter. Ceux-ci, affranchis d'une autorité et d'une sujétion qu'ils avaient si impatiemment portées,
estimèrent qae faisant à leur tour la visite de nos couvents, ils arriveraient à colorer les choses, à se disculper, à montrer enfin que nous ne les valions pas, ainsi qu'ils Pavaient publié. L'un des visiteurs allait commencer la visite en Gastille et l'autre en Andalousie, quand le roi, voulant éviter les maux qui étaient à craindre, vu la passion dont ces pères faisaient preuve, fit expédier une provision qui suspendait la réception des visiteurs jusqu'à ce que le nonce, qui n'avait encore prêté l'oreille qu'aux pères Chaussés, eût été mieux informé. Tous nos couvents, tant de religieux que de religieuses, firent usage de cette provision, sauf les deux monastères de Séville, celui des religieux, dont notre père Nicolas de Jésus-Marie était alors supérieur, et celui des religieuses, dont j'étais prieure. Nous nous soumîmes aux lettres du nonce : en d'autres termes, nous ne voulûmes pas nous prévaloir de la provision royale, comme l'avaient fait les autres monastères. Nous estimions tous deux qu'il nous importait peu d'être visités par ces pères ou par d'autres, puisque nous n'avions rien à redouter et qu'il ne se trouvait rien chez nous qui ne pût être produit à la face de l'univers. De plus, il nous semblait opportun que cette soumission se fit à Séville : comme c'était là que la visite précédente avait occasionné plus de bruit, notre refus de nous soumettre y causerait plus de scandale qu'ailleurs et nous exposerait à nous voir affichées aux portes des églises comme excommuniées, ainsi qu'il était arrivé, je crois, à Grenade. Si nos monastères s'autorisèrent de la provision royale et si le roi la donna, c'est que le nonce avait refusé de montrer ses pouvoirs. En pareil cas, les rois, en vertu des bulles qui leur sont concédées, ont le droit de faire surseoir à l'exécution d'ordres donnés.
Comme dans les couvents de religieux, c'était, après tout, à des hommes qu'on avait à faire, on y mit de la retenue. Mais ce fut sur nous autres, pauvres femmes, que tombèrent tous les coups
{La mère Marie de Saint-Joseph s'étend ici fort longuement sur les troubles survenus dans sa communauté de Séville par l'imprudence d'un confesseur et l'attitude des carmes mitigés dans la visite régulière. Elle raconte comment on lui retira la charge de prieure, en accumulant des mensonges que l'on joignit aux calomnies déjà inventées contre le père Gratien et les autres carmélites déchaussées, notamment contre sainte Térèse.)
Notre père Gratien avait commencé en 1575 à remplir les fonctions de visiteur. II les exerça jusqu'en 1578, époque où se produisirent les troubles que je viens de rapporter. C'est en ce même temps que le
nonce tint enfermés, dans trois monastères de Madrid, notre père Gratien, le père Antoine de Jésus et le père Mariano. Tous les trois furent victimes de bien des calomnies ; mais c'était surtout contre le père Gratien que se déchaînait Torage, et ses peines furent bien pressantes. Le nonce le châtia sur quantité d'inventions et de rapports mensongers. Celui-là même qui cherche aujourd'hui à les faire passer pour valables en a fort bien su et vérifié la fausseté.
Notre mère était fort en peine des intérêts généraux de la réforme. Celle-ci, en effet, était menacée d'une ruine prochaine si elle restait plus longtemps livrée aux pères Chaussés, comme nous l'étions lorsque nous les avions pour supérieurs. A sa propre douleur s'ajoutaient les souffrances de ses enfants, et pour surcroît, on nous empêchait de nous donner mutuellement de nos nouvelles. Notre-Seigneur permit que dans ces conjonctures notre père Nicolas de Jésus -Marie demeurât en liberté. Comme il ne s'était point occupé de la visite, on ne le poursuivait pas comme les autres. Il s'arrangea donc pour se rendre à la cour, sous prétexte de négocier en faveur d'un de ses parents. A la demande de ce même parent, le nonce lui permit de communiquer avec ceux de nos pères qui étaient dans une sorte de captivité. Les uns et les autres s'entendirent avec notre mère, qui ne cessait de demander qu'on recourût à Rome et qu'avec la protection de Sa Majesté on sollicitât l'établissement d'une province à part. Finalement on s'y décida, de son avis et selon ses indications : je le sais par un grand nombre de lettres d'elle, que j'ai eues entre les mains. EUey répétait continuellement aux pères de ne point se croire en sûreté tant qu'ils n'auraient pas obtenu cette grâce du Souverain Pontife. Sur ces entrefaites, elle apprit que le général et les pères de l'Observance présentaient à Sa Sainteté et aux cardinaux de fausses informations sur les carmélites déchaussées. Elle obtint donc que plusieurs prélats et des personnages qui avaient avec nous des rapports et des communications dans les diverses villes où se trouvaient nos monastères, rendissent témoignage de ce qu'ils pensaient de nous. Ces informations faites, elle m'écrivit : Je suis profondément honteuse et confuse, ma fille, en voyant ce que ces seigneurs ont dit de nous. Nous voici étroitement obligées d'être telles qu'ils nous ont dépeintes^ si nous ne voulons les faire passer pour menteurs.
Ces attestations furent envoyées à Rome. Comme toujours, l'excellent évêque, don Alvaro de Mendoza, se signala entre tous en notre faveur. Je ne pense pas que personne puisse révoquer en doute la sincérité des
éloges qui furent donnés alors : ce n'étail que TexpreBsioa de sentiments Tiais et de ropinion réeUe que Ton avait de nos sœurs. Et comment soupçonner de fausseté tant de graves persouages, religieux de divers ordres et ôrèqaes? On peat voir par làqne les diffamalian3 des pères ne noa& laissèrent point sons le oo«|i du déshonnew et qa» notre réputation demMira intacte. Et par le fait» celui qui est exempt de passioa ne perd en crédit qu'auprès des gens passionnés, et d'ordinaire semblables attaques ne trouvent nulle entrée dans Tesprit des personnes impartiales.
Le nonce ayant été eonanlté an sujet de la séparation que ron désirait, il s'y montra très favorable. Mieux informé qu'auparavant, et voyant Sa Blajesté le Roi bien disposé en notre faveur, il changea de manière de voir. Grâce à son assistance et à l'intérêt que le roi prit constamment à nos affaires, on obtint du Souverain Pontife le bref de séparation. U n'y est point question de notre mère, et il n'y est point dit qu'elle fonda d'abord ses couvents de religLeuaes, p«is donna naissance aux couvents de religieux. On a'est servi de cette cbeonstanee pour faire admettre aux perscmnes ignorantes des faits, les fausses allégations qu'on publie aujourd'hui et dont je parlerai plus loin. Mais la raison de cette omission est dans les temps troublée où Ton sollicita cette faveur. Bien des personnes, en effet, méprisaient et rabaissaient l'œuvre, parce qu'elle avait été entreprise et conduite par une femme. Aussi la sainte ne voulut-elle point qu'on fit mention d'elle ni de ses filles. Cette demande se fit au nom du roi, mais bien que celui-ci eût chargé son ambassadeur de négocier l'affaire» notre mère et tous les autres Ingèrent à propos que deux carmes déchaussés se trouvassent à Rome. On les y envoya donc. C'étaient le père Jean de Jésus,, autrement dit le maître Roea, entré dans l'ordre an début de la fondation de Pastrana, et le père Diego de la Trinité, grand serviteur de Dieu, qui mourut de la peste à Séville, après son retour de Romsw Le& deux pères demeurèrent à Rome plus d'un an. Ils sollicitaient l'ambassadeur en habit séculier, quoiq[ue celui-ci les connût bien. Auprès des cardinaux, ils passaient pour être parents de quelques religieux de l'ordre. Pour traiter cette affaire, il fallait qu'ils représentassent convenablement. Ce furent les monastères de religieuses qui subvinrent à tontes les dépenses, ou du moins à la plupart, car notre mère avait ordonné que cette charge fût répartie entre tous nos couvents. Mon intention n'est pas de spécifier ce que nous flmea en cette circons-
tance, nous autres religieuses de Séville. Je pourrais cependant montrer que ma part a été plus considérable que celle de toute autre. Avant la répartition des frais, j'avais précisément versé pour les dépenses faites à Rome une somme de sept cents pesos, car sur ces entrefaites un legs venait de nous arriver des Indes. Mon intention, n'est pas de faire ressortir l'injustice dont on use à mon égard, mais celle que Ton a fait et que Ton fait encore à tous nos monastères de religieuses. C'est à eux, nous pouvons bien le dire, que les pères sont redevables de leur liberté, car non seulement les religieuses ont apporté l'appui de la faveur dont elles jouissaient partout et du grand crédit de notre sainte mère auprès des prélats et des seigneurs d'Espagne, mais encore chaque monastère s'est cotisé de ses propres deniers, les pères le savent fort bien...
Le nonce, qui avait d'abord montré tant de passion, s'était donc >ii ramené à la modération par le roi. Il nous donna pour vicaire général le père Ange de Salazar, carme chaussé, auquel toute notre réforme a de très grandes obligations. Ce fut ce religieux qui me rétablit dans la charge de prieure, dont cet autre visiteur d'Andalousie m'avait relevée. Au risque de paraître me disculper des accusations portées contre moi — aussi bien celles dont les pères Chaussés m'avaient chargée étaientelles sans nul fondement, — je rapporterai ici les termes dont le père Ange se servit dans la lettre par laqueUe il ordonnait que la voix, la séance et la charge de prieure me fussent rendues. Il avait examiné, disait-il, toutes les accusations dont j'avais été l'objet et il avait parfaitement reconnu que dans cette affaire le juge avait voulu voir des crimes là où ils n'existaient pas. A quoi il ajoutait des paroles à ma louange, montrant que j'avais été déposée sans sujet (1).
En même temps, le nonce rendit la liberté au père Gratien, et ie\^ les pénitences qui lui avaient été infligées sans aucun motif, tout le monde le savait fort bien. Le père vicaire général l'envoya ensuite en Andalousie, en qualité de vicaire de cette province. Il y demeura jusqu'à l'arrivée du bref de Rome, c'est-à-dire jusqu'à la fin de 1580. An commencement de 1581, le 6 mars, jour du glorieux saint Cyrille, se tint un chapitre présidé, en vertu d'un bref spécial de Sa Sainteté, par le père maître Jean de las Cuevas, de l'ordre de Saint-Dominique, prieur de Saint-Genès de Talavera. On y élut un provincial des Déchaussés,
(1) Voir la lettre du père Ange de Salazar, au Docum. 36.
qui fut le père Jérôme Gratien de la Mère de Dieu, et la province resta séparée de celle des pères Chaussés.
C'est ainsi que s'accomplit cette parole de Notre-Seigneur à notre sainte mère Térèse de Jésus : De ton vivant, tu verras l'ordre très floris^ sant, et celte autre : Attends un peu et tu verras ce que je ferai de vous (1). Ainsi, la sainte mourut profondément heureuse de laisser Tordre, ou plutôt ce petit troupeau de religieux et de religieuses, pour lequel elle avait tant travaillé, dans une situation si prospère, et sous une autorité comme celle du père provincial, qu'elle estimait et appréciait au degré où l'attestent les nombreux écrits tracés de sa main. Elle nous écrivait à toutes sa joie et son impatience d'aller jouir de son Bien-Aimé, dans la persuasion qu'elle n'était plus nécessaire en ce monde. Dans une letlre qu'elle m'adressa, elle me disait : Maintenant, ma fille, je puis redire les paroles du saint vieillard Siméon, car je vois l'ordre de la Vierge Notre-Dame dans Vétat que fai souhaité. Ainsi, je vous detnande à toutes, et je vous conjure, de ne point adresser à Dieu des prières et des supplications pour la prolongation de mon existence. Laissez-moi aller jouir du repos, car je ne suis plus utile ici-has...
(l) Voir lielation XI. (T. II des Œuvres.)