‹ Œuvres complètes de Sainte Térèse de Jésus; traduction nouvelle par les Carmélites du premier monastère de ParisChapitre 144 sur 185 · SAINTE TÉRÈSE A SAINT-JOSEPH D'AVILA · texte numérisé non relu

SAINTE TÉRÈSE A SAINT-JOSEPH D'AVILA

BOCVElfIRS DE MARIB I>K SArST-JÉBOKE.

(Voir chap. XXVIIF. p. 97.)

Ce Document est emprunté à la seconde partie de la Relation inédite de le mère Marie de Saint-Jérôme. Pour avoir cette Relation dans $oh entier, U suffit de le rapprocher du Document 2y donné au tome précédent. Sainte Térèse, après un séjour de plus d'une année à Tolède, s'était dirigée vers le monastère de Saint-Joseph d'Avila. Elle y arriva en juillet f 577 et n'en sortit qu'en juin 1579. Les souvenirs que nous reproduisons ont trait à cette période de la vie de sainte Térèse, période la plus tourmentée pour son œuvre.

S'il fallait écrire tout ce que j'ai entendu raconter à la sainte mère des persécutions et des souffrances qu'elle eut à endurer, on pourrait en faire un livre. Je signalerai seulement ici la patience que j'ai admirée en eUe pendant les deux années qu'elle séjourna en ce couvent après la fondation de celui de Séville.

Elle vint ici de Tolède, au moment où il était question pour nous de rendre obéissance à l'ordre. Ce changement une fois accompli, la vive satisfaction qu'elle en éprouva fut bien diminuée par les calomnies et les persécutions qui survinrent aussitôt. On s'occupait alors de la formation d'une province h part. Les ruses et les trames ourdies à rencontre de ce projet parle démon furent si grandes, que la sainte mère eutlûen besoin de la perfection dont Dieu l'avait douée pour pouvoir les supporter. En effet, non seulement l'ennemi tâchait d'entraver la formation de cette province, mais il s'efforçait de détruire les monastères déjà

existants. Dans ce bnt, il inventait des moyens de discréditer les religieuses et la mère, soulevant des calomnies horribles, en des choses si graves et si détestablesqu'on ne pouvait même les entendre. A ce sujet, et sur d'autres matières encore, arrivaient fort souvent des lettres qui la mettaient au courant de ce qui se passait, car on lui rendait compte en détail de toutes les affaires, rien ne se faisant que par son avis. Or, il n'y avait pas une de ces choses qui ne passât par les mains de personnages de poids et sous les yeux du nonce.

Voyons à présent comment la sainte mère recevait tout cela. Lorsqu'elle apprenait ce qu'on disait d'elle, les efforts et les peines que l'on se donnait pour ruiner ignominieusement l'œuvre qui lui avait coûté tant de travail, elle nous réunissait pour nous lire ces lettres. Personnellement, elle gardait la paix et la tranquillité la plus parfaite; souvent même, eUe riait des propos que l'on tenait sur son compte. Quoi que l'on pût dire, jamais je ne l'ai vue froissée ou troublée, ni le moins du monde émue. Bien plus, eUe assundt qu'elle concevait beaucoup d'affection pour ses contradicteurs et les recommandait beaucoup à Dieu. Mais elle ne s'en tenait pas là. Je lui ai entendu dire bien des fois que tout cela lui causait souvent une joie intérieure très vive. Du reste, la satisfaction et l'allégresse où nous la voyions extérieurement le montraient bien. En pareilles conjonctures, elle disait qu'on lui rendait grand service, puisqu'étant innocente en ceci et ayant offensé Dieu sur d'autres points, l'un effacerait l'autre.

D'autres fois on lui annonçait que toutes les affaires étaient perdues, et réellement la situation semblait empirer de jour en jour. Elle portait tout avec un tel courage et une telle confiance, que non seulement eUe n'avait pas besoin qu'on la consolât, mais, nous voyant désolées, elle nous consolait nous-mêmes, nous disant de recommander la chose à Notre-Seigneur et de ne pas nous affliger, que tout s'arrangerait très bien. C'était quand chacun assurait que tout était perdu, qu'elle sem* blait reprendre une confiance nouvelle. A ceux qui lui parlaient ainsi, elle répondait : Vous voyez ce qui se passe. Eh bien ! tout cela est pour un plus grand bien. Et véritablement il semblait qu'il en fût ainsi pour elle, car je l'entendais parler ensuite du grand bien que son àme en avait retiré, du profit que les épreuves et les contradictions lui avaient apporté. Celles qui lui venaient de ses amis n'étaient pas les moins rudes, c'étaient au contraire les plus grandes de toutes. Comme elles l'atteignaient aupomt le plus sensible, elles lui fournissaient l'occasion

de soaf frir davantage. Et par le fait, ses amis la firent bien souffrir, car les voyant animés d'intentions excellentes et pleins d*affection pour elle, il lui semblait qu'ils avaient raison et qu'elle-même devait être dans Terreur. Gomme de plus c'étaient des personnes de verta, elle trouvait là l'occasion d'une confusion extrême. Elle disait quelque* fois qu'à son avis ils voyaient juste et que c'était elle qui se trompait. Mais on avait beau la tourmenter, jamais je ne lui ai entendu pronojicer au sujet des uns et des autres que des paroles de grande édification. Elle assurait que c'étaient des saints et que tous leurs actes aussi étaient saints. Ceci se passait durant les deox années où les persécutions sévirent dans leur plus grande violence. Le temps qui lui restait après la correspondance d'affaires, elle le passait à écrire aux monastères de religieuses, afin de consoler ses fdles. Celles-ci en avaient grand besoin, car Une s'agissait de rien moins que de la destruction de leurs couvents, et elles en étaient profondément affligées. La seule vue de son écriture était pour elles une consolation. Mais elles n'en jouirent pas longtemps, car le démon eut soin d'y mettre obstacle. Un soir (1), en effet, la sainte mère tomba du haut en bas d'un escalier, et cette chute fut de telle nature qu'on resta persuadé que c'était le démon lui-même qui Tavait jetée du haut des degrés. Elle tenait sa lampe à la main, et après avoir monté l'escalier jusqu'en haut, comme elle était sur le point d'entrer au chœur pour compiles, elle fut prise de vertige, ainsi qu'elle-même le raconta, ce qui la fit se retourner et tomber. Elle se blessa tellement le bras, que jamais depuis elle ne put le mouvoir comme auparavant. Les douleurs qu'elle y endura furent extrêmes, et pendant des années elle fut presque incapable de s'en servir. Ce fut une grande épreuve pour nous qui la voyions en cet état, et pour elle aussi, car tout le reste de sa vie elle ne put se vêtir ni se dévêtir, ni se mettre elle-même un voile sur la tête ; elle ne pouvait même écrire, alors qu'elle avait si grand besoin de le faire. Les monastères, sachant cet accident, en avaient beaucoup de peine. Pour elle, elle supportait tout avec une patience et une joie admirables. Une sœur loi demanda un jour si elle n'éprouvait point d'ardents désirs de la communion : il y avait un mois qu'elle s'en trouvait privée, car elle n'était pas en état d'être levée. Elle répondit que non, ajoutant qu'elle sentait une si grande soumission au bon plaisir de Notre-Sei-

(i) Le 2i décembre 1577.

gneur, qu'elle n'était pas plas triste que si elle eût commnnié tous les jours.

Elle avait pendant cette maladie un profond dégoût de la nourriture. Un jour, elle dit à Tinfirmière qu'elle mangerait volontiers, lui semblait-il, un melon, parce qu'elle avait la bouche fort sèche; que cependant, s'il n'y en avait point dans le couvent, on n'en fit pas chercher. Il ne s'en trouvait point dans la maison, et comme elle avait défendu d'en envoyer chercher, on n'osa le faire, tout en voyant bien le besoin qu'elle en avait. On lui servit donc son repas sans melon ; mais son dégoût était tel, qu'il lui fut impossible de manger. On enlevait déjà les aliments apportés, quand on entendit frapper au tour. On alla répondre et l'on trouva dans le tour la moitié d'un melon. La personne qui l'avait placée là ne parut point, et aujourd'hui encore on ignore qui elle est. Ainsi, il est croyable que Notre-Seigneur inspira quelqu'un de secourir sa servante dans son besoin.

Les deux années de cette grande persécution étant écoulées — il y en eut d'autres moins terribles qui durèrent bien quinze et même vingt ans, — le nonce ordonna que nos monastères seraient soumis au provincial des pères chaussés, qui était alors le père Ange de Salazar. Ce père se mit aussitôt à faire la visite des monastères. Étant allé au couvent de Salamanque, il trouva que la présence de la mère y était très nécessaire, à cause de certains procès relatifs à l'achat d'une maison. Il lui envoya donc une obédience pour s'y rendre. En même temps, il lui ordonna d'aller à Yalladolid, parce que doîia Marie de Mendoza, qui est maintenant au ciel, l'avait instamment prié de le commander à la mère, à qui elle portait une grande dévotion. La sainte mère sortit de ce couvent pour faire ces deux voyages, emmenant avec elle une sœur de la communauté (1), dont elle fit sa compagne jusqu'à sa mort. Ainsi, tout ce qui va suivre, c'est cette sœur qui le dit en qualité de témoin oculaire et qui a toujours été à ses côtés. C'est une personne qui mérite créance, car sa vertu est grande et Dieu lui a donné beaucoup de capacité. Je sais que notre sainte mère en faisait grande estime et qu'elle prenait ses conseils plus volontiers que ceux de bien des religieuses de chœur. La sœur dont je parle est converse. J'ai communiqué avec elle bien des années et je sais bien des choses de sa conscience. En l'écoutant et en voyant les dons que Dieu

(1) La vénérable Anne de Saint-Bartliélemy.

a placés dans son Ame, je ne puis m'empècher de le bénir hautement. Je suis persuadée qu'en leur temps plusieurs des choses c[ui la concernent paraîtront au grand jour^ pour ia gloire de Notre-Seignear.

J'ai dit ceci ponr montrer que tout oe qui va suivre vient d'an témcm oculaire et d'une personne à qui nous pouvons accorder notre confianœ.

Marie de SAiiiT-JiBOHE.

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