VOYAGE DE AULAGON A VILLANUEVA DE LA JARA
RâCIT DE LA YBNiAABLE JdlME DB, SAINT-AnGUSTIlf
(Voir chap, XXVIU. p. 122.)
Ce Récit est extrait de l'Autobiographie inédite d'Anne de Sain(-Augjistiny conservée aa monastère de Palencia. Cette Autobiographie fut donnée à titre de souvenir à une nièce de la vénérable mèrey professe de ce monastère^ et elle est toujours restée depuis en la possession de la communauté, Vonginal n'est pas de la propre main d'Anne de Saint-Augustin, qui se servait ordinairement d'une secrétaire, mais il est signé par elle.
La sainte était en chemin pour alléi* fonder le couvent de Villanueva de la Jara, quand die s'arrêta quelque temps à MfcJagon. Un jour qu'elle Amenait de communier, je m'approchai pour lui présenter l'ablution. Elle me demanda si je voulais venir avec elle à la fondation de Villanueva. Je lui répondis qu'en sa sainte compagnie j'irais au bout du monde. Elle fit faire une procession pour obtenir que Notre-Seigneur lui montrât quelles religieuses D désirait voir conduire à la fondation, et elle a dit plus tard que je fus la première que le divin Maître lui désigna. Elle m'emmena donc à la fondation de Villanueva.
Notre sainte mère se rendait avec ses filles à cette fondation, quand on arriva au Socorro, où se trouvait alors un couvent de nos religieux, que la mère Gardona avait fondé en cet endroit. Ges saints religieux reçurent notre sainte mère avec beaucoup de dévotion et d'amour, et avec une profonde vénération pour sa sainteté. Ils nous gardèrent trois jours et lui donnèrent des ornements pour sa fondation, avec tout ce qu'ils purent y joindre, entre autres un Enfant Jésus de grandeur moyenne, que nous emportâmes avec nous, serré parmi
les oroements. Arrivées à Villanueva, nous descendîmes à Féglbe principale, d'où Ton nous conduisit à celle qui devait servir pour la fondation du monastère. Il y eut une procession très solennelle, cU'od y porta le très saint Sacrement. Au moment où Ton prit le branoard pour emmener sa Majesté, je \is un Enfant Jésus qui ressemblait à celui qu'on nous avait donné au Socorro. Il prit part à la processioD. Je ne le perdais pas de vue et je le voyais allant du ti-ès saint Sacrement à notre sainte mère Térèse de Jésus, montrant beaucoup de joie ; il semblait témoigner une grande satisfaction de rétablissement de ce monastère. Je vis qu'il nous donnait la bénédiction de sa sainte main. Ceci dura tout le temps? de la procession, jusqu'au moment où non* entrâmes dans la maison. Alors il disparut.
En prenant possession de cette pauvre maisonnette, nous noQ> trouvâmes chargées des prétendantes qui s'y étaient réunies dans Tintention de prendre l'habit. Elles étaient sans ressources, et le contrat do fondation ne nous fournissait pas davantage de quoi vivre, en sorte que notre sainte mère n'établit ce couvent que sur la confiance en Dîeo seul. Elle me nomma portière, sacristine et provisoire (i), me disant de bien songer que je devais lui nouiTir convenablement cette communauté : tout ce qui manquerait, je devais le demander à l'Enfant Jésas qu'on nous avait donné au Socorro. En conséquence, je sollicitai Taatorisation de l'avoir au tour, et je le plaçai dans une boite. Par égard pour la vertu d'obéissance et le commandement de notre grande et sainte mère, cet auguste Enfant fit éclater sa miséricorde sur le monastère, qui autrement n'aurait jamais pu subsister, car, je le répète, nous n'avions pas de quoi vivre, et il n'y avait personne dans la localité pour nous faire l'aumône. Béni soit Celui qui sustente par les soins de son admirable providence toutes les créatures qu'il a formées !..
(1) Chez les carmélites déchaussées, la provisoire est chargée de pourvoir aux repas de la communauté.
RÉCIT DE LA. VJlliRABLB ÀNNB DE SAI1IT-BARTB<LEIIY
(Voir chap. XXVIII, p. 127.)
Ce document est extrait de la lielation iiu'dite de la rènérable Anne de Saint-Barthêlemyy plusieurs fois citée.
Nous orrivâmes dans un bourg de la Manche qui se nomme La Puebla (1). C'était le jour de rincamaiion (2). La sainte mère mit pied n t«rre près de l'église, dans l'intention d'entendre la messe et de communier. Les gens de l'église commencèrent à dire que cette femme avait mauvaise apparence, et qu'on ferait bien de l'arrêter. Sur ce, la voyant recevoir le très saint Sacrement, ils s'approchèrent fort scandalisés, lui demandant comment il pouvait se faire qu'elle eût communié, et disant qu'elle ne quitterait pas la localité qu'on n'eût pris sur son compte des informations. La sainte mère fut ravie de voir l'opinion qu'on avait d'elle, en sorte qu*elle ne leur répondit absolument rien. Le tumulte qui se produisit dans l'église fut si grand, que je renonce aie dépeindre tel que j'en fus témoin. 11 y avait précisément grande solennité, car c'était le jour de la fête patronale de l'église. L'office se trouva interrompu, et les gens étaient si anxieux de savoir à quelle sorte de personnes on avait affaire, qu'il n'y avait plus moyen de songer à solennité quelconque. L'effervescence devint telle, que nous fûmes
(1) Soit La Pucbla de don Fadrique (autrefois de la Isia), bourg h douze lieues de Tolède, soit La Puebla de Almoradiel, qui en est t\ treize lieues, un peu plus au sud.
(2) 25 mars.
obligés, la sainte mère et nous qui raccompagnions, de nous cacher dans la voiture pour qu'on ne nous vît plus, et cela, sans avoir avalé une bouchée. Si la sainte n'avait pas eu en sa compagnie le père Antoine de Jésus, qui est connu dans la région, le tumulte eût été pirt^ encore. Ce père avait beau donner toutes les explications possibles, on lui répétait qu'on allait le faire suivre, lui et sa troupe, afin de se rendre compte du lieu où ils allaient. A tout cela, la sainte mère ne répondait pas un seul mot. Je l'ai souvent remarqué en des occasions semblable> ou en d'autres traverses, la souffrance lui donnait un tel courage, que si auparavant elle était malade, elle semblait alors se porter bien. On eût dit que les épreuves lui rendùent la santé...
ORIGINES DU MONASTÈRE DE PALENCIA (Voir chap. XXIX, p. VMh)
Cette relation est extraite d'un memuseril inédit du monastère de Palenoia, , portant ce titre : MnioaiA. db lis cosàs kas hotablbs quk pasa&o:v bk la. FuiroAfien
DE ESTE CONTEXTO OB S. José, OB CÀBMELITAS OBSCALZAS DE BSTA CIUDAO DB PaLBUCIA.
Mémoire des faits les plus notables qui se sont passés à la fondation de ce couvent de Saint-Joseph, des carmélites déchaussées de cette ville 'de Palencia.
La foodation eut lieu le 29 décembre de l'année 1580, le jour du roi ' David et de saint Thomas de Gantorbéry . Notre mère sainte Térèse établit le couvent sans aucun patronage et avec des aumânes senlemedït . •Voici les noms des bienfaiteurs qui se distinguèrent le plus par l'assistance qu'ils lui prêtèrent, ceux-là mêmes qui, par leurs instances, l'avaient appelée à Palencia : l'évoque don Alvaro de Mendoza, qui lui était tout dévoué et qui, sa vie durant, fournit au couvent vingt-eiqq charges de blé par an, et donna bien d'autres choses nécessaires à la . fondation; don François de Reinoso, dans la suite évèque de Gordoue, et son neveu, le chanoine Reinoso, lesquels firent également des dons très considérables; Suero de Yega et sa femme, doâaËlvire Manrique. qui eux aussi favorisèrent beaucoup les débuts de la fondation, tant par leurs aumônes que par leur protection, dans tous les besoins qui se . présent^ent.
Notre sainte mère se servit, pour la prise de possession, d'une maison louée, située dans La Puebla(i), et appartenant à une veuve nommée dofta Isabelle Montoya. Elle y demeura quatre mois, et
(1) La Puebin est le nom d'un quartier de Palencia.
durant ce temps, elle chercha une maison à acheter pour y établir définitivement le monastère. Dans une révélation, Notre-Seigneur lui ordonna d'en acheter une contiguë à un ermitage qu'on appelle ici Notre-Dame de la Rue, mesure qui devait mettre un terme à beaucoup d'offenses commises en ce lieu contre sa Majesté. L'acquisition se fit, et la communauté se transporta en ce lieu pendant l'octave du très saint Sacrement de l'année 1581. Cette translation fut solennelle et magnifique : les rues de la ville étaient ornées comme pour la fête du très saint Sacrement. Le chapitre vint procession nellement, avec tous les ordres religieux. On apporta, richement parée, une statue de Notre- Dame qui se trouve sur la galerie de l'ermitage. Arrivée à la porterie, la Vierge fit demi-tour, et toutes les religieuses la suivirent. Notre sainte mère Térèse marchait la première, entre l'évêque don Alvaro de Mendoza et don François de Reinoso. Puis venaient les religieuses, de la manière et dans l'ordre accoutumés, leurs cierges à la main. Toute la municipalité les escortait, répartie à droite et à gauche. Enfin s'avançaient Suero de Vega et le corrégidor, accompagnant la prieure. Le très saint Sacrement vint à la rencontre. Les religieuses ne l'avaient point dans leur première demeure, et il ne reposait point non plus dans l'ermitage. On le prit donc dans une paroisse, et, en compagnie de sa Majesté, l'on arriva avec toute la solennité possible h l'ermitage de Notre-Dame, où on le déposa. Le chapitre permit d'ouvrir des grilles donnant sur l'ermitage, et nous n'eûmes pas d'autre église durant les dix années que nous demeurâmes en ce lieu.
Notre père Nicolas de Jésus-Marie et le père provincial Jérôme Gratien de la Mère de Dieu se trouvèrent à cette translation, avec d'autres religieux (i). Le père Jean-Baptiste Caffardo,des pères de l'Observance, était alors général. Tous les détails de la cérémonie avaient été réglés par notre mère sainte Térèse : elle avait été jusqu'à ranger et mettre en ordre les religieuses, et à leur placer elle-même des cierges entre les
(1) Le texte du chapitre xxx des Fondations montre que le père Gratien vint & Palencia peu avant la translation, mais il est hors de doute qu'il quitta cette ville sans la voh* réalisée. Dans sa lettre du 21 mai 1581, la sainte se plaint vivement & ce père lui-même de ce qu*il n*a point retardé de quelques jours son départ pour Valladolid, ce qui lui eût permis de voir les religieuses dans leur nouvelle demeure. La veille même de la translation, elle lui écrit encore combien son absence assombrit pour elle ce beau jour de fête.
mains. Un fait, entre bien d'autres, fut très remarqué dans la ville. Les gros cierges que portaient les se&ors prébendes s'éteignirent par l'effet d'un vent qui s'éleva, mais les petits cierges des religieuses restèrent tous allumés. Et cependant, ils étaient fort. minces, et portés à la main sans aucune défense. Afin d'avoir plus de religieuses présentes, notre sainte avait fait venir les sœurs qu'elle destinait à la fondation de Soria. De ce nombre était la sainte mère Catherine du Christ. Bien d'autres, d'ailleurs, parmi celles qui prirent part à cette procession si vénérable, ont mérité, j'en suis convaincue, ce titre de sainte. La dévotion que cette cérémonie excita dans la ville fut telle, qu'aujourd'hui elle subsiste encore chez les personnes en grand nombre qui en gardent le souvenir. La vénération que l'on conçut pour notre mère sainte Térèse fut profonde et universelle. Au reste, l'impression était réciproque, car la sainte aimait à dire que les habitants de Palencia lui faisaient l'effet des chrétiens de la primitive Église.
Son séjour y fut d'environ six mois. Elle était sur le point de s'éloigner, quand arrivèrent les nouvelles de la séparation de la province — c'est ainsi qu'on disait alors, — et les brefs concernant cette affaire. La consolation et l'allégresse qu'elle en éprouva sont indicibles. Après avoir exprimé tout son bonheur, elle leva les yeux au ciel et dit : i4 présent, Seigneur, je ne suis plus nécessaire en ce monde. Vous pouvez m' appeler à vous quand vous le voudrez. Elle fit insérer tous les brefs de la séparation dans le registre conventuel du monastère, qui se garde dans le coffre à trois clefs, puis elle partit.
La communauté, comme il a été dit, séjourna dix ans dans cette maison, et durant cet intervalle, elle y expérimenta de grands inconvénients. Le local était restreint, et le pire, c'est qu'on ne pouvait y faire aucun changement, parce qu'il se trouvait entièrement dominé par le pignon d'une maison voisine, qui le surplombait. Le mal était sans remède, car le bâtiment faisait partie d'un majorât et Ton ne permettait pas d'y toucher. Outre cela, le quartier était le plus commerçant de toute la ville ; le bruit, le mouvement y étaient tels, -que nous ne pouvions avoir une heure de tranquillité au chœur. Un autre inconvénient, très considérable, c'est que toutes les nuits il y avait du monde dans l'église jusqu'à onze heures sonnées, et souvent la nuit entière. Nous n'y pouvions rien, l'église ne dépendant pas seulement de nous, mais aussi d'une confrérie. Lorsque nous faisions fermer la porte principale, les gens entraient par des portes dérobées.
Tout cela nous obligea à metirc en question l'aliandon de cette demeure, non toutefois sans raie vive frayeur d'offenser Dieu et notn* sainte mère, h cause de la révélation qu'elle avait eue. On prit ^e nombreux avis, tant tiuprès de nos supérieurs et des religieux graves <K' notre ordre, qn'ai^près de ceifk des autres ordres, notamment anprès du père Jean de las Qnevas, prieur de Tordre deSaint4)omi]iique. Il n'y eut qu'une voix relativement à la révélation. Tous déclarèrent que Ihcd souvent Notre-Setgneur veut, une chose <lans un temps et ne la veut plus dans un autre; qu'en conséquence , du moment qu'un changement était j>ugé nécessaire, nous pouvions nous retirer sans scrupule. On :h.' mit donc en devoir <le trouver une maison. L'admimble générosité de dont François de Reinoso parut avec éclat en oetèe circonstance, car, •ftprenuit notre résc^ution, il s'écria : c A Dieu ne plaise qme j'aie noe demeure commode et que les épouses de iésus-Christ en soient dé|Kiorvucs ! > Là-dessus, il nous fit don de sa aiaisonj.qui était des meilleiiiv^ de la ville, et cela si grandement, qu'en retour d'un pareil bieifait il ne s'assura même pas la célébration d'une seule mesee (i).
Il se fit alors un accommodement bien mal concerté. Les mères qai oonduisaientla oonuminanté déclarèrent qu'elles estimaient à sa jusle valeur un don et une aumône si considérables, mais qu'îles ne coa^ntiraient jamais à voir leur bienfaiteur dans la gène ; que pour obvier à cet inconvénient durant sa vie, les religieuses céderaient au chapitn' la donation qui leur était faite, et le chapitre donnetait à la oominnnauté une des maisons qu'il possède en grand nombre dans la vilK*. •L'arrangement se réalisa. Mais la maison qu'on nous choisit était extrêmement vieille, et tellement au-dessous de l'autre, qu'elle valaii deux mille ducats de moins. Personne n'y prit garde alors, et le profit fut pour le chapitre. Du reste, le contrat a été passé si solidemmit, qoil -semble impossible d'y revenir et de remédier à la chose. ?(ons noa^ installâmes dans cette maison en 1591. Le père prieur de Valladoi»! •vint ici avec six religieux. Us nous y conduisirent une nuit, en gnnd silence.
Parmi les saintes religieuses dont notre sainte mère se eenit pour londer ce couvent, se trouvait notre mère Agnès de Jésus, dont elle
(1) D'après le père François de Sainte-Marie, ce serait non Frano»!- Reinoso, mais Jérôme Reinoso, son neveu, qui aurait exerce envers l'** carmélites celte généreuse charité. (Cfr. He forma de los Descal:o$, 1. 1, lîb. V, cap. vil.)
fit la pierre fondamentale. Celte mère le gouverna bien des années. Elle était cousine germaine de la sainte et l'une des religieuses Avenues du monastère de Tlncarnation. Elle fut aussi, semble-t-il, Tune de celles en qui notre mère sainte Térèse imprima davantage son esprit, pour en être assistée dans ses fondations. C'était une religieuse de grande sainteté, fort pénitente et très remarquable par son exactitude à Tobservance des lois monastiques. Elle brilla par les vertus de charité et d'humilité, et en devint pour ses filles un rare exemple. On peut dire que sa vie entière fut un contîiiuel exercice de ces vertus et de beaucoup d'autres, qui la rendirent une supérieure très exemplaire et tendrement aimée de ses inférieures.