CHAPITRE XXIV. — SÉVILLE
pour laisser passer les chars, laquelle se donne par le corrégidor. Les gens n'étant pas encore levés, il s'écoula plus de deux heures avant qu'on nous l'apportât. Pendant ce temps, quantité de personnes s'approchèrent, cherchant à savoir quels étaient ces voyageurs. Mais nous nous en mettions peu en peine, car nos chars étant bien couverts, on ne parvenait pas à nous voir. La permission apportée, voilà que les chai's se trouvèrent plus larges que la Porte du Pont (1). Il fallut scier quelque chose, ou recourir à je ne sais quel autre expédient, ce qui prit encore du temps. Finalement, quand nous arrivâmes à l'église, où le père Julien d'Aiîla devait dire la messe, elle était pleine de monde (2). Cette église étant dédiée au Saint-Esprit — ce que nous ignorions, — il y avait grande fête et sermon. A cette vue, ma peine fut extrême. Il me semblait qu'il valait mieux ne pas entendre la messe ce jour-là, que de nous engager au milieu d'un pareil brouhaha. Le père Julien d'Avila n'en jugea pas de même, et comme il est théologien, il fallut nous ranger à son avis. Nos autres compagnons, peut-être, auraient suivi le mien, et nous aurions eu tort. A vrai dire, je ne sais si je m'en serais, sur ce point, rapportée à moi seule.
{i) La Puer ta del PttaUe, Toac desi treize portes de Gordoiie, quable par sa grandiose architerture, est, croit-on, i*œuvrc du célèbre Jean Herrera. Elle avait étt'î construite quatre ans auparavant, en 1571. Aujourd'hui encore, les rues elles-mêmes sont si rtroites à (iordoue, cette vîUc éminemment orientale, qn'on doit choisir avec soin celles où les voitures peuvent passer.
(2) Cette église, située extra ntttros dans le Barrio drt Campo de la Verdad, avait été érigée en 1570, pour remédier au défaut de secoui's spirituels dont smiffmÎCTit tes habitants de ce quartier. ((*fr. Madoz : Diccionario geogrdfiro-^iaâyttico-histôrieo de Kxpatla, Tome Vi. Madrid. 184o. Côrdoba, Parroquia del Etipintu Sanio.)
Nous mîmes pied à terre non loin de l'église. On ne pouvait nous dévisager, parce que nous portions toujours nos grands voiles baissés ; mais d'ordinaire, il suffisait de la vue de ces voiles, de nos manteaux de bure blanche et de nos alpargates, pour mettre tout le monde en émoi. Cela ne manqua point. Grâce sans doute au saisissement, la fièvre me quitta, et par le fait, le saisissement fut extrême chez moi et chez mes compagnons. A peine entrions-nous dans Téglise qu'un homme de J)ien, venant à moi, nous ouvrit un passage à travers la foule. Je lui demandai instamment de nous conduire dans quelque chapelle. Il le fit, ferma la grille, et ne nous quitia qu'après nous avoir reconduites hors de l'église. Au bout de peu de temps, cet homme vint à Se ville, et il raconta à un père de notre ordre qu'à cause de cette bonne action sans doute. Dieu l'avait favorisé d'un héritage, ou d'un don considérable, qu'il n'attendait pas.
Ce que j'endurai dans cette occasion ne vous paraîtra peut-être rien, mes filles ; et pourtant, je vous assure que ce fut un des mauvais moments de ma vie. Tout ce monde était dans la même agitation que s'il se fût agi d'une entrée de taureaux. Je brû.ais de quitter ce lieu, bien qu'il n'y eût dans les environs aucun endroit pour passer la sieste. Faute de mieux, nous la passâmes sous un pont (1).
(1) Cordouo ticnl ù hormcur de garder le souvenir du passage de sainte Téi-èse dans ses murs. Un autel commémorât if se voit encore dans TégliBe du Saint-Esprit, témoin de lïncideut raconté par elle. On lit au bas du tableau qui i*eprésentc la sainte : En mémoire et vénération de ve que la glorieuse mère fondatrice, sainte Térèse de Jésus, étant en voyage, entendit la messe en ces lieux et en cette même église, le dernier jour de Pâques de l'Eaprit-Saint de Vannée 1575.