CHAPITRE XXV. — SÉVILLE
Notre translation ne s'effectua pas sans difficulté. Celui qui occupait la maison ne voulait pas en sortir. D'autre part, les religieux de Saint-François, qui habitaient tout près, vinrent en hâte s'opposer à notre installation. Si le contrat n'eût été passé en due forme, j'aurais béni Dieu de pouvoir le rompre, car nous nous trouvions menacées d'avoir à verser six mille ducats pour une maison dont l'entrée nous était interdite. La prieure n'était pas démon sentiment (1). Elle louait Dieu de ce qu'il n'y avait plus
au prix de six mille ducats. La sainte, dans sa coirespondance, assure qu^elle en valait plus de vingt mille. Elle se loue de sa fraîcheur, de ses belles vues, des agréments de son patio et de son jardin. (Voir Lettre du 0 mai 1576, au père Ambroise Mariano.) D'un côté, en effet, on voyait le jardin des franciscains, de l'autre les regards portaient jusqu'au Guadalquîvir et au faubourg de Triana. Les religieuses néanmoins n'habitèrent là que dix ans. C'est dans cet intervalle que M. de Brétigny, le futur promoteur de la fondation du Carmel en France,, étant venu fortuitement au parloir du couvent de la Calle de la Pajeria, fit la connaissance de la mère Marie de Saint-Joseph (1583). De la sainte amitié qu'il contracta dès lors avec elle, devait naître la grande œuvre à laquelle il consacra sa vie. Le 13 mai 1586, après le départ de Marie de Saint-Joseph pour Lisbonne, les carmélites allèrent s'établir sur la paroisse 5<7îira CruZy dans une rue qui prit dans la suite le nom de Santa Teresa et où elles sont encore aujourd'hui. (Voir & la fin de ce 'volume, l'Extrait du registre conventuel du monastère de Séville, Docum. 3t.) Saint Jean de la Croix s'occupa luimême de la translation des carmélites h leur nouvelle demeure, ainsi qu'il ressort de la lettre qu'il écrivit en juin de celle même année h la mère Anne de Saint- Albert, prieure de Caravaca. Le saint marque qu'elles viennent de s'installer dans des bâtiments qui ont coûté quatorze miUe ducats et fini, en réalité, en valent >ingt mille. Depuis que les carmélites ont quitté la rue de la Pajeria, celle-ci a changé de nom et a pris celui de Zaragoza. Mais la maison portant le n** 66 a gardé le nom de Casa de Santa Teresa. Par la grille entr'ouverle, on apercevait d'abord un premier patio, petit et étroit, entouré d'une colonnade de marbre blanc et garni des orangers qui ne manquent jamais dans les patios de Séville, puis un autre plus vaste, soutenant une seconde galerie. En 185.*), cette maison était une école, portant le titre de Notre-Dame du MonU^armel. En 1860, eUe devint une habitation particulière. L'année 1882 la >it démolir en partie, pour faire place à une construction d'un goût plus moderne. (1) Dès son arrivée à Séville, la sainte avait nommé li^ mère Marie de
moyea de nous dédire, car en tout ce qui regardait ce couvent, sa Majesté lui donnait beaucoup plus de foi et de courage qu'à moi. Et il doit en être de même pour tout le reste, car elle a bien plus de vertu que je n'en ai.
Nous restâmes plus d'un mois dans cette pénible situation. Enfin, par la bonté de Dieu, nous pûmes nous transporter dans notre nouvelle demeure, la prieure, deux religieuses et moi (1). La translation se fit de nuit, afin que les religieux n'en sussent rien avant la prise de possession. Notre frayeur était grande. Ceux qui nous faisaient escorte prenaient, disaient-ils, toutes les ombres pour des moines. Au lever de l'aurore, le bon Garci Alvarez qui, lui aussi, nous avait accompagnées, dit la première messe, et notre frayeur s'évanouit.
0 Jésus ! que de craintes n'ai-je pas éprouvées dans ces prises de possession! Voici ce que je me dis quelquefois. Si l'on tremble ainsi quand, loin de mal faire, on s'emploie au service de Dieu, que doit-il en être de ceux qui vont à des actions criminelles, outrageant à la fois et Dieu et le prochain? Quel avantage, quel plaisir, peuvent-ils en retirer, avec un pareil contre-poids?
Mon frère n'était pas à Se ville. Il avait dû chercher un refuge, parce que dans le contrat, passé en grande hâte, une erreur s'était glissée, très préjudiciable au monastère. Comme il était notre caution, on cherchait à mettre la
SaintrJoseph prieure de la nouveUe fondation. (Voir au tome précédent, p. 376, la notice biographique de cette religieuse, et & la fin de ce volume, l)ocum. 3i, l'Extrait du registre conventuel du monastère de Sé\'iUe.) Le G novembre 1576, ce choix fut ratifié par les suffrages des religieuses, dans une élection canonique* (l) Le l* mai 1376.