CHAPITRE XXV. — SÉVILLE
main sur lui, et sa qualité d'étranger aurait pu nous créer bien des ennuis. Nous en eûmes, malgré tout, plus d'un à subir, jusqu'à ce qu'il eût rassuré les vendeurs en versant une certaine somme. Ensuite, tout marcha bien. Cependant, pour que rien ne nous manquât en fait d'épreuves, nous eûmes un procès à soutenir.
Nous restâmes tout d'abord confinées dans un appartement du rez-de-chaussée, tandis que mon frère passait ses journées avec les ouvriers. C'était lui qui fournissait à notre subsistance, et cela, depuis un certain temps déjà. Comme nous étions dans une maison particulière, et que, par suite, bien des personnes ignoraient qu'il y eût là un couvent, nous recevions peu d'aumônes. Seul, un saint vieillard, prieur de la chartreuse de Las Cuevas, nous assistait. C'était un grand serviteur de Dieu, originaire d'Avila, de la famille des Pantoja (1). Dès notre arrivée,
(1) Ferdinand Pantoja était né h SéviLle d'une famille illustre, originaire d'Avila. Il entra en 1518 h la chartreuse de Las Cuevas et prononça ses vœux Tannée suivante. U fut successivement prieur d'Aniago et de Cazalla, convisiteur de Catalogne et de nouveau prieur d*Aniago. Dès qu'il le put, don Ferdinand rentra dans son couvent de profession où, après avoir été vicaire, il fut & l'unanimité des voix élu prieur en 1567. L'année suivante le chapitre général l'établissait convisiteur de Castllle et en 1571 visiteur de la même province. Ferdinand Pantoja, alors plus qu'octogénaire, demanda instamment d'être relevé de ses fonctions, mais le chapitre ne pouvant se résoudre & priver la chartreuse de Séville et les autres maisons d'Espagne des lumières d'un si saint religieux, rendit en 1575 et 1576 des ordonnances lui conférant d'amples pouvoirs, très rarement concédés dans Tordre, pour se faire aider dans Tadministration de la province et de la maison. C'est & cet époque que se nouèrent entre sainte Térèse et le vénérable religieux les affectueuses relations que la sainte va mentionner. Ses lettres sont remplies des témoignages de sa vénération et de sa reconnaissance pour le saint vieillard. Toute sa vie Ferdinand Pantoja se signala par la mortification, l'esprit de pauATeté, le mépris du monde. U n'était attaché qu'& Jésus-Christ, et disait ne point vouloir d'autre richesse que la pauvreté de son Bien-Aimé. Sa réputation de charité était universeLle et
le Seigneur lui avait inspiré une très vive affection pour nous, et jusqu'à la fin de sa vie, il continuera, îe crois, à nous donner des marques d'un entier dévouement. Si j'en parle ici, mes sœurs, c'est qu'il est bien juste qu'en lisant ce récit des fondations, vous recommandiez à Dieu ceux qui nous ont si charitablement assistées, qu'ils soient vivants ou morts. Ce saint homme est l'un de ceux auxquels nous avons de grandes obligations.
Nous passâmes ainsi plus d'un mois, à ce qu'il me semble. Mais comme ma mémoire est très infidèle quand il s'agit de préciser le temps, et que je pourrais me tromper, dites-vous bien que je ne le marque jamais que
ses louanges se trouvaient dans la bouche de tous les indigents. Celles que lui a décernées sainte Térèse au Livre des Fondations et dans sa correspondance resteront impérissables. Don José de Vallès, dans son ouvrage sur les Chartreuses d'Espagne, édité h Barcelone en 1792 (p. 22i-227), rapporte que la sainte fit présent à don Ferdinand d*un reliquaire qu'eUe avait jusque lô, porté sur elle et qui contenait, entre autres reliques, un fragment d'une Épine de la Couronne du Sauveur. Elle lui communiqua aussi, dit cet auteur, le trésor de sa dévotion envers saint Joseph et sainte Anne. Aussi le bon prieur fît^il construire en l'honneur de ces saints une chapelle dans le jardin de son monastère, et une autre dans le grand cloftre. Ferdinand Pantoja mourut la même année que sainte Térèse, le 8 juillet 1582, et sa mémoire est restée en bénédiction dans l'ordre de Saint- Bruno. (Cfr. Ephemerides Ordtnis Cartusiensis, auctore D. L. Le Vasseur. T. II. 8 Jul.) La chartreuse de Santa Maria de las CuevaSy qu'il gouverna longtemps, remontait à l'année 1400. Cet immense monastère, situé h l'extrémité du faubourg de Triana, dans la direction du nord, occupait à lui seul, avec son église, ses cloîtres, ses patios, sa huerta, ses jardins, ses vergers, ses cellules, ses offices, un terrain suffisant pour former un bourg considérable. Au dedans des murs, et cependant hors de la partie cloitrée, exclusivement réservée aux moines, se trouvaient les artisans de divers métiers, employés par la communauté», avec leurs ateliers et leurs magasins. L'église, de style gothique, était somptueuse et riche en objets d'art, mais on y remarquait surtout les stalles des moines, œu^Tt» d'un travail splendide. La chartreuse de Las Cuevas fut dévastée durant l'invasion française et ensuite réédifiée. Depuis l'expulsion des religieux (1836), les bâtiments servent & la fabrique d'une faïence très renommée. (Cfr. Madoz : Sevilia, Monasierio de Smita Maria de las Cuevas.)