CHAPITRE XXVI. — SEVILLE
Béatrix de la Mère de Dieu — c'est le nom qui lui a été donné — m*a raconté depuis que chaque jour, pendant plus d'une année, pour lui faire avouer cet horrible crime, sa mère la fouettait et la torturait ; puis, elle l'obligeait à dormir sur la terre nue. L'enfant disait toujours qu'elle était innocente et qu'elle ne savait même pas ce que c'était que du sublimé. La mère, la voyant si ferme dans ses dénégations, la jugeait plus méchante encore. La pauvre femme se désolait d'une telle obstination, estimant que sa fille serait incorrigible.
Il est étonnant que cette petite, pour échapper à tant de tourments, ne fît point l'aveu qu'on exigeait. Mais, parce qu'elle était innocente. Dieu lui donna la force de maintenir toujours la vérité, et comme il est le vengeur des innocents, il frappa deux de ces femhies d'un mal terrible, qui ressemblait à la rage. Elles firent secrètement venir l'enfant par le moyen de sa tante, lui demandèrent pardon, et finalement, se voyant à leur dernière heure, rétractèrent la calomnie. La troisième mourut en couches, et se rétracta comme les autres. Ainsi, toutes les trois expirèrent dans les douleurs, en punition de celles qu'elles avaient fait souffrir à cette innocente victime. Je ne tiens pas ceci de Béatrix seulement. Sa mère, la voyant ensuite religieuse et se désolant de l'avoir maltraitée à ce point, me donna tous ces détails et bien d'autres. Aussi puis-je assurer que Béatrix a subi un cruel martyre. Dieu permit qu'une mère si chrétienne, et qui n'avait point d'autre enfant, se fît le bourreau de sa propre fille, qu'elle aimait pourtant avec tendresse. C'est, du reste, une femme très sincère et d'une religion profonde.
0BUTBI8. — IV. 5
I.orsquo la petite eut iiu peu plus de (lou2e ans, la lecture d'une Vie de sainte Aime lui inspira l>eaucoop de dévotion pour les saints ermites du Mont-Carmel (iK Elle vit là, entre autres choses, comment la mère de sainte Anne — qui se nommait, je crois, lùuérentienni* — allait souvent leur rendre visite. Elle en vint à s'attacher si bien à Tordre de Xotre-IJame, ([ue, sans tarder, "elle promit d'y entrer comme religieuse et fit vœu d** chasteté. Tout le temps dont elle pouvait disposer, elle le donnait à la solitude et à l'oraison. Là, Notre-Seigneur et Notre-Dame lui accordaient de grandes grâces, des faveui^s très particulières. Elle l>rùlait d'embrasser au plus t4>t l'état religieux, mais elle craignait ses parents, et ne savait d'ailleui^s où trouver l'ordre qu'elle cherchait. O qui est assez remai^quable, c'est qu'il y avait à Se ville un couvent de la règle mitigée, et cju'elle iien ont connaissance qu'après avoir entendu pai4er de nos monastères, c'est-à-dire, bien des années plus tard (2).
Dès que Béatrix fut en âge d'être établie — c'est à peine si elle sortait de l'enfance, — ses parents formèrent pour elle un projet de mariage. Ils n'avaient alors que cette lille, car leure autres enfants étaient morts. La moins chérie était donc la seule qui leur fût restée. J'ajoute qu'à l'épocjue où elle se tix)uva sous le coup de la calomnie, elle avait encore un frère, qui prenait son parti et sou-
(1) La vie île sainte Aubo, ôcrile pai* le chartix'ux Pierrr de Orlando, h* lisait autrefois à la suite de la grande Vie de Jèsus-C/irist, par Ludolphe dr Saxe, du même ordre.
(â) SéviUe possédait rffectivcmeul, depuis TaDiiée VMl\, un couvent d«* carmélites chaussées, sous le lilre do Tlucarualion. (Cfr. Madoz : Serilin. Cotwentos.)