CHAPITRE XXVI. — SÉVILLE
tenait qu'on ne devait pas ajouter foi à pareille accusation. Tous les arrangements étaient pris pour le mariage, et les parents de Béatrix ne doutaient nullement qu'elle n'y fût toute disposée ; mais, à la proposition qu'ils lui en firent, elle répondit qu'elle avait fait vœu de ne pas se marier, et que pour rien au monde elle ne manquerait à son vœu, qu'on la tuerait plutôt. Soit que le démon les aveuglât, soit que Dieu le permît pour faire de cette jeune fille une véritable martyre, ses parents attribuèrent ce refus à quelque grande faute. Ayant déjà engagé leur parole, ils ne purent voir sans indignation l'affront infligé au prétendant. Ils la battirent donc et lui firent endurer plusieurs autres supplices, jusqu'à la suspendre et presque à l'étrangler. C'est un bonheur qu'elle n'en soiÉ pas morte. Dieu, qui la réservait à de plus grandes choses, lui conserva la vie. Elle m'a raconté qu'en se remettant devant les yeux les tourments endurés par sainte Agnès, elle avait fini par devenir presque insensible. Urâce à cet exemple que Dieu présentait à sa mémoire, elle se réjouissait d'endurer quelque chose pour son amour et ne cessait de lui offrir ses souifrances. On crut qu'elle n'en reviendrait point, et en effet elle demeura trois mois au lit, incapable de fah-e un mouvement.
Il semble bien étonnant qu'une jeune fille qui ne quittait jamais sa mère et dont le père, comme je l'ai appris, était extrêmement cii*conspect, ait pu passer pour si coupable aux yeux de ses parents. Béatrix, d'ailleurs, s'était toujours montrée très vertueuse, pleine de pudeur, et si charitable, que tout ce qu'elle pouvait se procurer passait en aumônes. Mais quand \otre-Seigneur veut accorder à
une âme la grâce de la souffrance, il a bien des moyens de Ten favoriser. A quelques années de là, Dieu découvrit aux parents la vertu de leur fille ; dès lors, ils lui donnèrent tout ce qu elle voulut pour le distribuer en aumônes, et les persécutions se changèrent en caresses. Mais tous ces bons traitements lui devenaient à charge, par le grand désir qu'elle avait d'être religieuse, et comme elle-même me Ta raconté depuis, la vie lui était ennuyeuse et pénible.
Treize ou quatorze ans avant que le père Gratien vînt à Se ville, et alors qu'il n'était nullement question des carmes déchaussés, Béatrix se trouvait un jour avec son père, sa mère et deux voisines, quand un religieux de notre ordre, vêtu de bure et les pieds nus, comme le sont aujourd'hui nos religieux, entra dans l'appartement. Il avait, m'a-t-on dit, le visage frais et vénérable, mais en même temps, il était si vieux, que sa longue barbe semblait faite de fils d'argent. Il se plaça près de Béatrix et lui dit quelques mots dans une langue incompréhensible pour elle, aussi bien que pour les personnes présentes. Ensuite, il fit trois fois le signe de la croix sur elle, eu lui disant : t Béatrix, Dieu te rende forte ! » Puis, il s'en alla. Tous les assistants étaient inmiobiles et conune frappés de stupeur. Le père, alors, de demander à sa fille qui était ce vieillard. Elle, de son côté, avait cru que son père le connaissait. Ils se levèrent promptement pour le rappeler, mais il avait disparu. Béatrix se sentait remplie de consolation. Les autres, tout surpris, voyaient là quelque chose de surnaturel, et ils en conçurent pour elle plus d'estime encore.