CHAPITRE XXVI. - SÉVÏLLE. 7i
les cannes (lôcliaussés, a qui elle ilonnait (ra])Oiiclantes aumônes, et ses ]>arents faisaient de même pour Tamour d'elle. Sa mère néanmoins n'allait pas avec elle, parce que la distance était considérable. Le jour même de la très sainte Trinité (1), s'étant entendue avec une personne, grande sentante de Dieu, pour qu'elle vînt la prendre, elle congédia les femmes de service qui l'accompagnaient d'ordinaire, leur disant que cette personne, très connue «railleurs dans Se ville pour sa vertu et ses lx>nnes œuvres, allait la rejoindre. Béatrix profita de leur absence pour prendre avec elle son futur habit et son manteau de bure. Comment put-elle avancer ainsi chargée, c'est ce que je me demande. Sans doute, la joie qui remplissait son cœur lui rendait tout facile. Son unique frayeur était de se voir arrêtée, et qu'on ne comprît la raison de ce fardeau inusité, car elle sortait d'ordinaire dans des conditions bien différentes. Que no fait pas l'amour de Dieu ! Cette jeune fille avait foulé aux i>ieds l'honneur du monde. Tne seule chose l'occupait : la craintetqu'on ne mît obstacle à Taccomplissement de ses désirs. A Tinstant, nous lui ouvTÎmes la porte. J'envoyai ensuite prévenir sa mère. Elle arriva comme hors d'elle-même, avouant toutefois que Dieu faisait une grande grâce à sa fille. Malgré sa douleur, elle se soumit, et n'en vint point à ces extrémités auxquelles se laissent aller «l'autres mères, qui ne veulent plus parler à leurs lilles. Elle prit même l'habitude de nous faire de larges aumônes.
L'épouse de Jésus-Christ put donc enfin jouir du bon-
(1) Trois jours par eonséquent api-^s l'arrivée des cannélitcs, le jour même où la promirre messe fnt célébrée pour elles.
heur qu'elle avait tant souhaité. Elle était si humble, si portée à prendre pour elle tout ce qu'il y avait à faire dans la maison, que nous avions bien de la peine à lui ôter le balai des mains. Accoutumée à une vie douce, elle trouvait ses délices dans les travaux pénibles. La joie qui remplissait son âme fut si grande, qu'elle ne tarda pas à prendre de l'embonpoint. Ses parents en eurent tant de joie, qu'ils se félicitaient de la voir parmi nous.
Un tel bonheur devait être mêlé de quelques souffrances. Béatrix,deux ou trois mois avant sa profession,se vit en butte à de violentes tentations. Ce n'est pas qu'elle abandonnât le dessein de la faire, mais l'engagement lui paraissait terrible. Toutes les années de douleui's que lui avait coûté le trésor dont elle se trouvait en possession, s'effacèrent de son esprit, et elle se vit torturée par le démon au point de ne savoir plus que devenir. Cependant, faisant sur elle-même un incroyable effort, elle triompha si complètement de son ennemi, qu'au milieu même de ses angoisses, elle prit tous les arrangements relatifs à sa profession. Notre-Seigneur, qui sans doute n'attendait que cette preuve de sa générosité, la visita trois jours avant l'émission de ses vœux, la consola d'une manière très particulière et mit le démon en fuite. La joie qui Tinonda fut si vive que, pendant ces trois jours, elle était comme hors d'elle-même de bonheur, et à fort juste titre, car elle avait reçu là une bien grande faveur (1).
(1) Sainte Térèse avait revêtu Béatrix de l'habit du Carmel, mais elle ne put recevoir elle-même ses vœux. Quand la novice lit profession, le 29 sei)tembrc 1576, la sainte était à Tolède. Dans une lettre du 18 juin, adressée à la mère Marie de Saint-Joseph, elle exprime le désir que Béatrix prononce ses virux : c'est, dit-elle, le meilleur moyen de mettre fin à ses tentations.