CHAPITRE XXVII. GAttAVACA
allait jouir de ce qu'elle avait tant souhaité, elle perdit courage et se laissa dominer par son humeur mélancolique. A vrai dire, mes filles, trop souvent nous rejetons sur cette humeur la faute de notre imperfection et de notre inconstance (1).
Plaise à sa Majesté de nous départir abondamment sa grâce ! Avec cela, rien ne nous empêchera d'avancer toiyours dans son service. Qu'elle nous accorde aussi à toutes secours et protection, afin qu'une réforme si heureusement conmiencée et pour laquelle il a bien voulu se servir de femmes aussi misérables que nous, ne vienne pas à périr par notre lâcheté. Je vous le demande en son nom, mes sœurs et mes filles, ne cessez de solliciter de lui cette faveur. Ensuite, que chacune de celles qxii nous succéderont se dise que c'est par elle que commence à refleurir cette première règle de Tordre de la Vierge Notre Dame, et qu'on n'y souffre jamais le moindre relâchement. Songez que les très petites choses ouvrent la porte aux très grandes, et qu'insensiblement le monde pourrait entrer chez vous. Rappelez-vous au prix de quelle pauvreté, de quelles souffrances, s'est formé le bien dont vous jouissez aujourd'hui avec tant de repos. Du reste, si vous y prenez garde, vous verrezqu'en somme la plupart de ces monastères n'ont pas été fondés par les hommes, mais par la puissante main de Dieu. Sa Majesté, lorsqu'on la laisse faire, se plaît extrêmement à domier à
(1) Sainte Tért^se traçait ces lignes en novembre 157G. On voit par une lettre qu'elle adressait à la prieure de Caravaca le 2 juillet de l'année suivante, que doâa Françoise de Saojoasa, regrettant sa mobilité, avait sollicité et obtenu la faveur d'être reçue une seconde fois dans le monastère, où elle persévéra heureusement.
ses œuvres des accroissements toujours nouveaux. Et comment, je vous le demande, une petite femme comme moi, soumise à des supérieurs, ne possédant pas un maravedi^ dépourvue de toute protection, aurait-elle pu accomplir des choses si difficiles? Mon. frère même, qui contribua dans la suite à la fondation de Séville et qui avait assez de fortune, de courage et de cœur pour m'aider un peu, se trouvait alors dans les Indes.
Voyez, mes filles, voyez Taction de Dieu. Suis-je, par hasard, de race illustre, et serait-ce à ce titre que Ton m'aurait fait honneur ? Évidemment, non. De quelque manière donc que vous l'envisagiez, vous reconnaîtrez que l'œuvre est de lui. Après cela, n'est-il pas raisonnable que nous la maintenions intacte, dût-il nous en coûter vie, honneur, repos? Et cela d'autant plus que nous trouvons ici tous les biens réunis. Vivre de manière à ne craindre ni la mort ni les événements de ce monde, goûter cette allégresse continuelle qui est votre partage à chacune, posséder cette prospérité, la plus grande de toutes, qui consiste à ne point redouter l'indigence, à la désirer au contraire : voilà qui s'appelle vivre. Car, enfin, y a-t-il rien de comparable à cette paix intérieure et extérieure dont nous jouissons toujours ? Et il ne tient qu'à vous d\* vivre et d'y mourir, comme parle fait vous y voyez expirer celles qui meurent parmi nous. Si vous demandez sans cesse à Dieu de vous continuer cette grâce, et si vous vous défiez entièrement de vous-mêmes, il ne vous déniera point sa miséricorde.
Pourvu que vous mettiez en lui toute votre confiance et que vous ayez l'àme courageuse — car c'est là ce qu'il