CHAPITRE IXIX. — PALENCIA. iSi
endurer des douleurs aiguës, c'est pénible, certainenoneirt ; mais quand Tâme reste vigoureuse, je compte cela pour rien, parce qu'alors elle bénit Dieu et reçoit la souffrance de sa main. Mais souffrir, et d'autre part se sentir impuis^ santé, c'est une terrible chose, surtout pour xme ftme qui a ressenti d'ardents désirs de se voir privée de ioiit repos intérieur et extérieur, et de s'employer tout entière au service de son grand Dieu. A cela, pas d'autre remède que la patience, la connaissance de sa misère et l'abandon i la volonté du Seigneur, alîn qu'il se serve de nous pour ce qui lui plaira et en la manière qu'il lui plaira.
C'est en cet état que je me trouvais alors. J'étais convalescente, mais réduite à une telle faiblesse, que j'avais perdu jusqu'à cette confiance que je reçois ordinairement de Dieu, quand il s'agit d'entreprendre une fondation. Tout me paraissait impossible. S'il s'était trouvé quelqu'un pour relever mon courage, que cela m'eût fait de bien! Mais les uns augmentaient mes craintes, et le léger espoir que me donnaient les autres ne suffisait pas à triompher de ma pusillanimité.
Srur ces entrefaites arriva un père de la Compagnie, nommé le maître Ripalda, grand serviteur de Dieu auquel je m'étais confessée quelque temps (1). Je lui fis connaître ma situation, lui disant mon désir qu'il me ttnt la place de Dieu et me donnât son avis sur l'affaire dont il s'agissait. Il commença par m'animer beaucoup, disant que cette lâcheté était un effet de la vieillesse. Je voyais parfaitement que ce n'était pas cela, et il est certain que je
(1) Sainte îérèse tious a parlé déjà du père Ripalda au Prologue de ce Livre, et dans la Relation LUI (Voir t. II des Œuvres).
n'éprouve pas ce découragement aujourd'hui que je suis plus vieille. Au fond, il le savait bien; mais il voulait, je pense, me mortifier et m'empêcher de croire que mon hésitation venait de Dieu. Pour la fondation de Palencia, comme pour celle de Burgos, dont je m'occupais simultanément, j'étais totalement dépourvue de ressources; mais ce n'était pas là ce qui m'arrêtait, car d'ordinaire, je commence avec moins encore.
La décision du père Ripalda fut que je devais à tout prix poursuivre l'entreprise. La même chose m'avait été dite à Tolède, peu auparavant, par un provincial de la Compagnie, appelé Balthazar Alvarez (1). J'avais alors de la santé, et ce conseil avait suffi pour me décider. Bien qu'il eût encore beaucoup de poids à mes yeux, je ne parvenais cependant pas à surmonter définitivement mon irrésolution, tant le démon — ou, comme je le disais tout à l'heure, la maladie — me tenait comme enchaînée. Sur ces entrefaites, mon état s'améliora considérablement. La prieure de Valladolid, qui avait fort à cœur la fondation de Palencia, me pressait le plus qu'elle pouvait; pourtant, témoin de mon peu d'ardeur, elle n'était pas sans crainte, elle aussi. Qu'elle viemie donc me ranimer, la véritable chaleur, puisque les hommes, les serviteurs de Dieu euxmêmes, sont impuissants à le faire ! Oui, on le verra par ce qui va suivre, bien souvent ce n'est pas moi qui agis dans ces fondations, c'est Celui dont la puissance est infinie.
(1) Voir ce que la sainte nous a dit du père BalUiazar Alvarez aux chap. XXIV et suiv. du Litre de la Vie, et au chap. m du Livre des Fondations.