CHAPITRE XXIX. — PALENCIA
Un jour qu'après avoir communié j'étais tout aussi indécise, et prête à renoncer à quelque fondation que ce fût, je suppliais Notre-Seigneur de me donner lumière pour accomplir en tout sa volonté, car, je dois le dire, jamais ce grand abattement où j'étais réduite ne refroidissait le moins du monde ces désirs dans mon âme. Le divin Maître me dit alors, avec une sorte de reproche : Que crains-tu? Quand est-ce que je t'ai manqué? Je suis le même aujourd'hui que j'ai toujours été. Ne laisse pas de faire ces deux fondations. 0 grand Dieu ! que vos paroles sont différentes de celles des hommes! ATinstant même, je me trouvai si résolue et si courageuse, que le monde entier n'aurait pas eu le pouvoir de me faire obstacle.
Sans retard je me mis à l'œuvre, et Notre-Seigneur, de son côté, me fournit des moyens d'action. Je fis choix de deux religieuses, dont la dot devait servir à l'achat d'un local. On avait beau me répéter que vivre d'aumônes à Palencia était impossible, c'était comme si l'on ne m'eût rien dit. Fonder avec des revenus, je le voyais très bien, il n'y fallait pas songer ; mais du moment que Dieu m'ordonnait d'établir le monastère, sa Majesté, sans doute, pourvoirait à ses besoins. Ainsi, sans être encore entièrement remise et malgré la rigueur de la saison, je me décidai à partir. Le jour des Innocents de l'année marquée plus haut, je quittais Valladolid (1).
(1) Le 28 décembre 1580. Sainte Térèse avait un trajet de près de cinquante kUomètres & faire, par une route qui longe le Pisuerga, pour atteindre Palencia. Cette ville, agréablement située, est Tune des plus antiques cités de la péninsule, celle peut-être qui défendit plus énergiquement son indépendance contre les légions romaines. Son siège épiscopal remonte aux premiers siècles de TÉglise. On admire sa cathédrale gothique du xit* siècle,
Nous devioQâ occuper une maison qui nous était cédée jusqu'au terme de la Saint-Jean de Tannée suivante, par un gentilhouune qui, après l'avoir louée, était allé s'établir ailleurs (1). J'écrivis à ce sujet à un chanoine de la ville. Je ne le connaissais pas, mais un de ses amis me l'avaii dépeint comme un grand serviteur de Dieu, et di^puis lors, j'étais restée convaincue qu'il nous aidberait beauicoup. C'est une expérience que nous avons faite dans toutes les fondations, en chaque localité, NoUre^Seigneur, voyant le peu dont je suis capable, se choisit lui-môme des auxiliaires. Je fis donc demander à ce chanoine de me tenir le plus secrètement possible la maison libre — car il s'y trouvait encore un occupant, — et je le priai en même temps de ne point dire quelle devait en être la destination. Plusieurs personnes distinguées, et tout particulièrement l'évèque, nous avaient témoigné grande bienveillance. Néanmoins, je crus plus sûr de ne pas divulguer l'affaire.
Le chanoine Reinoso (2) — c'est ainsi qu'il s'appelait —
son grandiose monastère de l'ordre de Saint-Dominique, fondé par le saint patriarche lui-même et rivalisant de beauté avec ceux d'Avila, de Sala^ manque et de Valladolid. (Cfr. Madoz : Palenda,) Palencia compte aujourd'hui 15.000 habitants.
(1) La maison était située dans le quartier de La Pu9hla ; elle appartenait h une Yeuve,nommée doua Isabelle de Montoya.(Cfr. Manuscrit du couvent de Palencia).
(2) Jérôme Reinoso avait été formé à la vie spirituelle par le père Balthazar Alvarez. Il avait si bien profité à pareiUe école, que sainte Térèse, dans sa lettre du 4 janvier 1581 au père Jean de Jésus, le nomme un taint, Jérôme était neveu de don François Reinoso, plus tard évéque de Cordone, qui, lui aussi, devait se montrer pour sainte Térèse et ses fiUes d'une générosité sans bornes. On conserve quatre lettres delà sainte à Jérôme Reinoso, des années 15S1 et 1582. Son corps repose avec celui du chanoine Sallnas» son inUme ami, dans la cathédrale de Palencia. Un monument en pinro