CHAPITRE XXX. — SORIA
nous demeurâmes retirées jusqu'à Taché vement du passage, c'est-à-dire jusqu'à la Transfiguration (1).
Ce jour-là, la première messe fut célébrée dans notre église avec beaucoup de solennité et grand concours de peuple. Un père de la Compagnie prêcha (2). L'évêque
monastère une rente de cinq cents ducals. Dans une lettre écrite en juillet, sainte Tén^se se félicite que le père Doria ait su si bien s'y prendre qu'avant son départ, il fit passer cet acte dans des conditions avantageuses et vraiment Inespén'^es. (Lettre au chanoine Reinoso, du 13 juillet 1581.) Vraisemblablement Tac te ne fut point passé le jour de la prise de possession : le père Doria traita la question pendant le séjour qu'il fit à Soria et, comme le dit la sainte, la régla en due forme avant de repartir. La difficulté pourrait peut-être se résoudre d'une autre façon encore. Le registre conventuel de Salamanque présente, en effet, une particularité qui, rapproché du texte de sainte Térése, n'est pas sans intérêt : Isabelle de Jésus est marquée comme ayant fait profession l'année 1573, le 4 juin, fête de saint Elisée, Cette fête se célébrait-eUe alors en Espagne le 4 juin, et non le 14? Un jour viendra peut-être où la question sera pleinement élucidée.
(1) 6 août 1581. La tradition du monastère de Soria est que sainte Térèse opéra un miracle durant la construction do ce passage. Un jour qu'elle visitait les travaux, accompagnée d'.Vnne de Saint-Barthélémy, elle trouva le mattre-maçou en proie à une souffrance aiguë à laquelle il était sujet, et qui avait son principe dans une maladie de cœur. La sainte mère, touchée de compassion, dit h sa compagne : Ma fille, allez me chercher un peu de vin et un biscuit. Elle porta elle-même ces aliments à la bouche du patient, et à partir de ce jour, les accidents ne se renouvelèrent plus. Le maître-maçon attesta lui-même le fait au procès de canonisation. Ce passage, construit sous la surveillance de sainte Térèse, est encore iutact. Les carmélites, en effet, n'ont jamais quitté le vénérable monastèro que leur sainte mère sanctifia de sa présence. La maison, bien construite et d'assez grandes dimensions, a encore^ comme au temps de la fondation, sa façade principale sur la Plaza de Fuente Cabrejas. L'église est toujours cette église voûtée dont parle sainte Térèse en ce chapitre ; elle compte neuf autels. A l'intérieur du monastère, on voit encore la cellule qu'habita la sainte et qu'on a transformée en oratoire ; l'escalier dont elle a gravi les marches; la salle où Alphonse Yelasquez dit la messe de prise de possession et communia la sainte mère et ses filles, où fut passé avec doua fiéatrix de Beaumont, le contrat de fondation. Cette salle, consacrée par de si touchants sou venii's, est décorée d'un bel autel. Tous ces détails nous ont éUi fournis par les carmélites de Soria.
(2) Le père François de la Carrera. (Cfr. Ribera, lib. IIJ, cap. xi.)
était déjà parti pour Burgo de Osnia, car il n'est point de jour ni d'heure qu'il ne consacre au travail. Et cependant, il était mal portant, ayant récemment perdu l'usage d'un œil. J'eus le chagrin d'apprendre cette nouvelle à Soria. La perte d'une vue si utilement employée au service de Notre-Seigueur m'affligea profondément. Ce sont là des jugements de Dieu. S'il a permis cette épreuve, c'est sans doute afin d'augmenter les mérites de son serviteur, qui, par le fait, n'en travaillait pas moins qu'auparavant, et aussi pour éprouver sa conformité à la volonté divine. Pour lui, il m'a avoué qu'il n'était pas plus touché de la perte de cet œil, que si ce malheur fût arrivé à son voisin. Parfois môme, me disait-il, la pensée lui venait que si l'usage du second lui était enlevé, il n'en aurait nulle peine : dans ce cas, il ferait choix d'un ermitage, pour s'y appliquer, libre de toute autre ol)hgation, au seul service de Dieu. De tout temps et avant môme d'être évoque, il avait senti beaucoup d'inclination pour ce genre de vie, et il m'en parlait de temps en temps. Un moment même, je le vis presque décidé à tout abandonner et à se retirer dans la solitude. Pour moi, je ne pouvais me faire à cette pensée, car il me semblait devoir être très utile à l'Église de Dieu, et je désirais lui voir conférer la dignité qu'il possède à présent. Néanmoins, le jour où il fut nommé évoque, la nouvelle qu'il m'en fit donner me jeta d'abord dans un trouble extrême. Je le voyais chargé d'un fardeau insupportable, au point que je ne pouvais me remettre ni retrouver la paix. J'allai au chœur le reconmiander à Notre-Seigneur. Sa Majesté rendit l)îentôt le calme à mon Ame, en me disant que cette nomination tournerait gran-